‹ Sous-offsChapitre 7 sur 199 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

un groupe vague d'enfants jouant au cheval fondu. Quatre Bretons, de différentes compagnies, se réunissaient, ainsi, chaque soir, pour rien, pas pour causer, car on leur avai^ défendu de patoiser, jusqu'à ce que leur intelligence de la langue française permît la suppression des interprètes chargés de la leur traduire.

Ils attendaient l'appel, immobiles, muets, leurs fronts se touchant, comme si cette voisinance eût facilité l'échange de leurs pensées, à défaut d'organe pour les exprimer. Quand ce qu'ils avaient à se dire risquait de se perdre ou de s'atténuer dans le transvasement, ils levaient la tête, se regardaient, se comprenaient furtivement.

Ils décantaient, de cette façon, pendant trois heures, des souvenirs, des paysages, des amours, des êtres et des choses ; — et ils vibraient doucement, comme des cordes de violon sur lesquelles on ferait semblant de promener l'archet.

Accroupis, vautrés, la pipe aux dents, se caressant le rable entre la chemise et le pantalon, les caporaux de la 4® et Tétrelle, de la 3% devisaient, le haut de la figure balayé par une sale poussière de lumière que soufflait la chandelle.

— Ahçà! disait le petit Corse Giudicelli, pourquoi Favières, que tout embête, a-t-il pris les galons?

— Cette question ! s'exclama le Parisien à ce coup droit. Parce que chaque grade relâche d'un cran le collier de misère, parbleu ! Pour nous, l'ardillon est au premier trou, la discipline nous étrangle : c'est le carcan. La chaîne du sergent n'est déjà qu'une laisse; chef, c'est une châtelaine; adjudant, une longe. Moi, je ne demande que la châtelaine, avec les clefs de la geôle au bout.

Édeline, qui venait d'entrer, protesta :

— La liberté relative, on y arrive plus facilement encore sans

galons. Je resterai sfmple grifFeton pendant tout mon congé pour te prouver cela.

Il exposait à nouveau son idée fixe : un petit truc permettant de couper aux exercices, aux corvées...

— Pas de responsabilité, tu comprends; tout pour soi; chacun son flanche... tu verras.

— Il a raison, pas de responsabilité, appuya Giudicelli, heureux de cacher sous cette objection le dépit de n*être pas encore sous-officier.

— Oui, mais il y a l'uniforme, dit Devouge.

— Il y a l'autorité, dit Chuard, '^

— Il y a le prêt, dit Tétrelle.

Et ils exprimaient la moelle de cet os, quand une sonnerie monta de la cour, tranchant le refrain de l'ordonnance : « Je ne forge le fer... » et dispersant les quatre muets. Puis un piétinement bref, les hommes décoifî'és au pied des lits retapés d'un coup de poing, et le « silence à l'appel » du caporal criant des noms, dans la lumière trouble de la camoufle, que l'homme de chambre lui porte au visage.

ÏII

Un matin, le bataillon revint de l'exercice sur la plage, au moment où les sergents-majors sortaient de la salle des Rapports» Ils attendirent que la troupe eût rompu les rangs, puis ;

— Tétrelle ! appela Petitmangin, de la 3^

— Favières I héla Montsarrat, de la 4".

— Bon, une tuile ! pensèrent les deux caporiaux adjoints.

Et ils écoutèrent, stupéfaits, la lecture de l'ordre du régiment, expédié du Havre par le dernier coui'rier :

PIIEMIÉRE PARTIE 39

« Sont nommés caporaux-fourriers dans ]ours compagnies respectives, en remplacement des titulaires admis à faire leur stage, les caporaux Favières (2460) et Tétrelle (2528). Ces promotions dateront du 16 novembre.

^ « Le Colonel,

« Signé : Le Taillandier. »

Tétrelle ne dissimula pas sa joie. Favières, plus calme, s'étonnait qu'on n'eût pas éventé l'établissement des mémoires de proposition. On ne leur laissa pas, d'ailleurs, le temps de se reconnaître. Un groupe de sous-officiers les attendait pour les piloter à la cantine.

— Vous comptez encore à l'ordinaire aujourd'hui, mais c'est affaire à nous ; venez, dirent-ils.

L'accès de cette cantine n'avait pas l'importance d'une révélation pour eux, la salle commune étant aussi, vu l'incommodité du local, l'endroit où les sergents prenaient leurs repas. Seuls, les adjudants et les sergents-majors bénéficiaient de deux étroits cabinets, improvisés au moyen de paravents. La grande salle, longue et haute, était triste comme d'un essai raté de décoration bazardière, qui faisait paraître plus nus les murs. Là se retrouvaient des pannes avérées : les Dernières cartouches et le Libérateur du territoire ; une France matronale couronnant Gambetta et un gras forgeron de la Paix, le torse blanc et fleuri, comme un bœuf soufflé exposé à l'étal.

De laborieuses charges militaires, des portraits découpés dans des journaux illustrés, une chromolithographie sentimentale, erraient autour d'un large corps de bibliothèque, la bibliothèque des liquides, sur les rayons de laquelle, derrière le comptoir central, progressait le recueil des sophistications contemporaines : les vitriols et les campêches, litharge et salicylages ; puis la gamme des esprits : les marcs adultérés, les rogommes, les cai*amels, les

assimilations de cognacs et les simulacres de rhums ; les œuvres enfin de Picon, Pernod et Chauvet, aux tranches panachées, primant orgueilleusement l'étain démocratique où moussent les conciliantes ripopées.

Le cantinier civil, Burel, était un veuf quadragénaire estimé de tous, mais que la fréquentation des adjudants n'enrichissait pas.

Favières et Tétrelle, en entrant dans la salle, l'appelèrent au comptoir qu'assiégeaient les sous-officiers briguant l'apéritif. Puis les nouveaux fourriers firent mettre deux litres sur chacune des tables réservées aux quatre compagnies.

On déjeuna : un premier, — de la basane recuite; un second,

— des haricots extraits des cartouches de tir réduit; le dessert,

— six boutons de culotte, percés avec soin, dans une assiette à fleurs.

— Ah ! des petits fours I dit avec ostentation un jeune sergent.

— Hein! c'est meilleur que la gamelle? appuya le sergent Blanc, celui-là même qui était allé chercher les Parisiens.

Il piquait avec son couteau des tranches de pain taillées en cuillères, pour saucer aisément la lavasse de ses fayots; et il vidait son verre d'un geste renouvelé, automatique, les lèvres en goulot ébréché par le tuyau de sa pipe. Dans sa dernière verrée, il fit tremper les six rondelles de pâte et ingurgita le tout sans respirer.

La conversation était rare; les sous-officiers mastiquaient sans récriminer, comme à l'exercice, dénombrant, la bouche pleine, les corvées et les jours de consigne, de façon qu'on ne savait plus s'ils broyaient la nourriture ou l'ennui .

C'étaient, pour la plupart, de consistantes brutes, domestiquées, qui regardaient leurs galons en mangeant et les eussent fait coudre,

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volontiers, sur leurs chaussettes et leurs manches de chemises. A la fin, ils tortillèrent leurs serviettes, s'essuyèrent ensuite les lèvres d'un revers de main et s'en allèrent, leur pain sous le bras, fouillant la mie d'un doigt attardé ou se curant les dents avec la pointe de leur couteau.

ïétrelle et Favières sortirent les derniers.

— Je meurs de faim, dit Favières; je n'ai pas déjeuné. Ah! la gamelle nourrit au moins!

Mais Tétrelle s'émerveillait :

— Des assiettes, une serviette, un dessert... Dis ce que tu voudras, c'est tout de même chouette I

— Enfin, je prendrai des suppléments, poursuivit l'autre. Il ne s'agit pas de cela : nous sommes forcés d'offrir à dîner à nos doubles. As-tu cette ijitention-là, toi?

— Dame!... répondit Tétrelle, mou, défendant son portemonnaie, à l'accoutumée.

— Parce que... voilà..., reprit Favières ; nous nous réunirions, partie carrée... Je crois aussi que ce serait moins cher.

L'économie était un argument habilement choisi, devant lequel les hésitations du pince-maille tombèrent.

— Mais connais-tu un restaurant? dit-il.

— Dans la Grande-Rue, oui. Je vais arranger cela pour dimanche . Préviens ton chef.

Le soir même, Favières formula, quant à soi, son invitation, en s'installant dans le bureau qu'il partageait avec Monsarrat, à défaut de la double chambre qu'accorde le règlement aux comptables d'une compagnie.

Ce Montsarrat, Favières le définissait tout de suite, assez exactement . un fils de mr.ison, élevé sur les genoux des pensionnaires.

Grand, blême et fané, sous la poudre de riz et les fards putanicrs dont il abusait, on l'avait vu passer une heure à rouler sous son nez, sur le noir de fumée d'un bouchon, les quatre bouquets de poils, pris à la pincée et semés sur sa lèvre, ainsi qu'une ponctuation prête à se répartir entre les mots articulés. A sa toilette de nuit, il donnait vingt minute*.

Il avait réussi, d'ailleurs, à se créer un miheu à son image, en dépit des ressources succinctes que lui offrait l'ameublement et la désaffectation partielle de la plupart des bureaux de chefs. Sa chambre était bien celle d'un sous-officier mâtiné. Des couvercles de boites de dragées, des chromos échangés avec le cantinier, des photographies de groupes : « les enfants de l'Aveyron », « les gradés de l'Ain », alternaient sur les murs avec les placards spéciaux : tarifs des soldes, devis des galons, tableaux de l'emploi du temps, des pièces à fournir, des tireurs; nomenclature des vivres à emporter en campagne, etc. .

Mais le coin affectionné, semblable à une cheminée de fille en garni, se trouvait, près de la fenêtre, dans l'angle que sa table occupait. Il l'avait recouverte d'un tapis à ramages, taillé dans un vieux châle, et c'était, là-dessus, un déballage de portraits-cartes dans des cadres en peluche, de stuc et de verrerie forains, de parfumerie et de pharmacie pêle-mêle, dans un ordre déterminé strictement par la grandeur des fioles. Les médicaments pour l'usage externe avoisinaient les dentifrices.

Cet esprit de gradation, chez lui sans doute inhérent aux principes de hiérarchie développés par des promotions successives, cet esprit, il l'apportait dans les moindres détails, dans la disposition en échelle, non seulement des flacons, mais aussi des menus objets de bureau dont les perpendiculaires s'abaissaient, en décroissant, sur une règle, ainsi : un porte-plume, un crayon, une gomme longue, un canif, une allumette, un cure-dent. S'il arrivait que

rallumette fut plus courte que le cure-dent, vite, il rectifiait l'alignement. Il avait le « rang de taille » dans l'œil.

Et sa coquetterie n'était blessée, dans cette chambre, que par les ustensiles de campement, d'ailleurs soigneusement relégués audessus du lit du fourrier.

Les fenêtres avaient des rideaux; du parquet, délicatement arrosé, montaient des vapeurs de bain, comme si l'entonnoir du brosseur traçait par terre des 8 au-lubin.

En ce bazar de marchande à la toilette et d'homme aimé, les placards même n'étonnaient plus, faisaient songer à un affichage des ordonnances.de police réglementant la prostitution.

La suffisance, la bellâtrerie de son sergent-major, Favières trouvait l'explication de cette attitude autant dans.de relatifs succès auprès de certaines femmes que dans la tolérance des officiers à son égard.

Montsarrat était vraiment le maître de la compagnie, très écouté, très respecté, moins haut coté toutefois par le commandant^ qui, sous l'habileté du comptable, avait deviné les tares de l'homme et constaté la prétentieuse nullité du soldat, sur le terrain d'exercices.

Le dimanche, dans l'après-midi, Monsarrat fit chaufî'er de l'eau, se déshabilla et procéda, devant son fourrier, à une toilette intime, au-dessus d'une des gamelles de campement dans lesquelles les escouades mangent la soupe pendant les manœuvres.

Il avait un vaporisateur dont il jouait, plein d'attentions pour ses pieds. Puis il répara sa peau, égalisa soigneusement, avec de mignons ciseaux de poche, des touff'es de poil au creux de l'estomac. Il pinçait sa chair, en la remontant, comme pour la baiser. Ensuite, il parfuma son linge et saisit deux glaces qu'il disposait de façon à se voir la nuque en même temps que le visage.

PUEMiEKE PARTIE 45

Favières, en expédiant ses pièces journalières, examinait à la dérobée cette grande garce en uniforme, laquelle s'extirpait des tannes avec tranquillité.

Quand ils furent prêts :

— Allons chercher Petitmangin, dit Montsarrat.

Il ferma la porte, en cacha la clef, afiu que personne ne violât le sanctuaire en son absence.

La chambre de son collègue était à l'étage inférieur. Il entra sans frapper, suivi de Favières, tomba dans une pièce dont la malpropreté hurlait, au sortir du bureau de la 4^

Dans des gamelles de campement encore, des eaux sales séjournaient, équivoques^ féculentes ; sous le lit du chef, le linge de la dernière quinzaine s'entassait : chaussettes trouées, chemises loqueteuses, fonds de caleçons pourris, parmi les vieilles bottines, les romans-feuilletons, les théories, un cordeau de tir, des fausses cartouches...

Les vitres, nues, étaient veinées de pleurs dormants, et dans la poussière respectée, la vie journalière s'inscrivait

Tel le logis, tel l'homme.

Petitmangin était un assez joli garçon, blond, à longues meustaches, l'air insolent et rosse, puant aussi les fards avariés, mais, au rebours de Montsarrat, d'une saleté de dessous incurable.

Son képi, à coiffe poissée d'huiles et d'onguents, résumait, sous un galon neuf, en faux or, la chambre et le locataire, la crasse et l'odeur rance d'un mur et d'une tète.

— Nous y sommes?

En deux temps, il fut prêt, la poitrine bombant sous une tunique grasse et fatiguée, mais que rehaussait l'apostille de sa belle moustache très fournie, 'en parafe à la Léon, chapelier.

On s'en alla. Les deux doubles marchaient devant, importants,

avec ce tour de jambe exagéré par le sabre et qui est une élégance de métier...

' Favières et Tétrelle les suivaient, à distance respectueuse, chétifs.

— Alors, on vous tolère une chambre dans ce désordre? demanda le premier.

— Oh! ça va bien maintenant, répondit l'autre, parce que le capistron est en permission, pour la revision de la carte...

— La carte de quoi? interrompit Favières.

— Je ne sais pas!... J'ai entendu dire : la carte... Et paraît qu'il n'est pas commode, le capitaine! En l'attendant, c'est Chamaraude qui commande la compagnie, un bon fieu; tu sais... le grand Heutenant chargé de la gymnastique et de l'escrime? Il travaille pour Joinville et se fout du reste. Le sous-lieutenant, c'est Lormelin, le poivrot. Le chef lui ferme le bec avec une absinthe et des bons de tabac.

— Moi, je ne pourrais pas vivre dans cette ordure

— Ah ! tais-toi donc : tu n'as rien vu ! Cette nuit, il s'est relevé... La paresse de descendre, mon vieux... il a posé ça dans une marmite de campement... Si on ne la rétame pas avant les manœuvres, c'est là dedans qu'on fera la soupe

— A gauche, chef! cria Favières en entrant dans la Grande- Rue.

— Ah ! c'est là que nous dînons ; bien.

Tout de suite ils se composèrent un maintien exprimant à la fois l'arrogance et le contentement du militaire abordant un intermède dont l'inhabitude qu'il en a rehausse le prix.

Au premier, dans le grand salon blanc et or du restaurant, un jeu de. glaces prolongeaità l'infini les deux rangées parallèles de petites tables nappées, à quatre couverts. Dans la perspective, un

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