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DEUXIEME PARTIE

descend du train, soi-disant pour satisfaire un besoin naturel, — et rentre paisiblement au Havre. Mon Chupin, qui l'avait attendue à Rouen jusqu'au soir, se décide enfui à revenir ici dans la nuit. Après une matinée derecherches infructueuses, ils'avise de retourner rue d'Albanie, où il retrouve Camélia, furieuse, lui reprochant de l'avoir laissée à Saint-Romain. « Quand il a vu qu'elle manquait le train, il devait, à la station suivante, rétrograder. C'est lasse de croquer le marmot et blessée du procédé, sans argent ni gîte d'ailleurs, qu'elle s'est rabattue sur le Havre, à pied, vingtkilomètres ! » Gentil, hein? Il y a mieux. Il s'agit d'obtenir de Chupin qu'il renonce à lui louer une chambre en ville. Elle lui représente qu'elle s'y ennuierait, qu'il a tout avantage à ce qu'elle reste rue d'Albanie. En effet, elle ne peut sortir, elle a des distractions. Un a donc pas à craindre d'infidélités de sa parti Là-dessus, Chupin convaincu, a payé le Champagne et toute la maison fête, jusqu'à l'expiration de sa permission, le retour du miche prodigue. « Racontez ça à André, m'a dit Camélia : il rira bien. » .

— Il est certain que de ce train-là, les six cents francs ne dureront pas longtemps, au rebours des cinq années de rengagement, lesquelles vont ensuite lui paraître éternelles, observa Favières. Quant à Camélia, c'est son coup favori, et il dénote moins de rosserie ou de fantaisie, que de nostalgie réelle...

Le 25 août, arrivèrent les réservistes.

On était généralement heureux de les recevoir, heureux d'un bonheur féroce^ usuraire, qui parcourait les échelons des grades inférieurs, du plus élevé au moindre, tombant au-dessous même, parmi la tourbeuse soldatesque. C'était une proie facile et lucrative sur laquelle le régiment se ruait, convié à la curée par les fanfares administratives sonnées dans le bureau même du sergent- major, sous l'œil indifférent ou rabatteur du commandant de compagnie.

Pour celui-ci, en elfet, le séjour des réservistes signilîait, au

bout de la période d'instruction : augmentation de boni, carie décret, en fixant le maximum, dans l'infanterie, à soixante-dix centimes par homme présent, était habituellement transgressé. Quelques capitaines^ d'ailleurs, avouaient carrément qu'ils préféraient faire profiter de ces bénéfices leur effectif normal, quelles que fussent les fatigues des manœuvres auxquelles concouraient les réservistes.

— Ils se restaureront chez eux tout à leur aise ; tandis que l'active n'aura toujours que ses trois cents grammes de viande réglementaires

C'est, alors, dans les corps où certains achats n'intéressent pas la commission des ordinaires, c'estune lutte acharnée entre le chef de compagnie, voulant grossir les fonds d'économie desrecettes diverses dont la fantaisie du réserviste hostile à la gamelle, implique l'abandon ; — et le sergent-major qui, d'accord avec le boucher, par exemple, inscrit sur son Hvret des quantités supérieures à celles qu'on lui a délivrées et empoche la différence en argent.

Au 167% précisément où, pourtoutesles denrées, sauf la viande, les compagnies se fournissaient à la commission, les comptables avaient beau jeu. L'épargne de bouche provenant des recettes ordinaires se retrouvait bien encore dans l'excédent de boni entre les mains du capitaine, mais l'indemnité de viande représentative n'arrondissait que les prêts du sergent-major. Le « fourbi » était notable, car si les ruraux se remettaient vite à la gamelle, les réservistes de la classe moyenne même la vomisssaient et sacrifiaient d'avance une forte somme pour se procurer une nourriture plus clémente.

Dès leur arrivée, ils étaient cotés. Des crocs du major, opérant en grand, ils tombaient aux griffes du fourrier, trafiquant sur le pain, le sucre, le café; du sergent de section, du chef d'escouade, des camarades de chambrée, de lit, des gradés de semaine, guettant

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Il so rapproclm du rcservisle, le fit causer. (Page -lu.].

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à tous les étages de la hiérarchie, la chute des victimes c^u'onleur jetait et qu'ils dévalisaient au passage, à tour d'emploi.

Ils pouvaient être tranquilles à la condition de tout acheter, depuis le brosseur jusqu'au caporal distribuant les corvées ; depuis le droit de sortir du quartier, jusqu'à l'échange de leur paillasse contre la fourniture complète, d'un ancien.

Chez le réserviste, le civilmontre trop le bout de l'oreille pour que les soldats de l'active, sentant la chair fraîche, ne se précipitent pas dessus, prompts à lui poser les ventouses humides de leurs convoitises et à le rebuter lorsqu'ils en ont exprimé le généreux jus.

Aux armées en campagne on accorde quelquefois deux heures de pillage pour les distraire. Aux troupes qu'énerveraient de trop longues stations sur le pied de paix, l'État concède vingt-huit jours de maraude. Il abandonne le civil au militaire et sauve les apparences en leur faisant porter le même uniforme. L'autorité dont le gradié est revêtu lui facihte l'extorsion. Il monnaie ses galons et vend ses faveurs d'autant plus cher qu'il les dispense de plus haut. Une fois au moins l'or qu'il a sur sa manche achète quelque chose. Et il le fait sonner sur la table des cantines, des comptoirs, partout où l'on mange, où l'on boit, où l'on s'amuse... Il dit au réserviste qui a payé : remboursez-vous. Pendant vingthuit jours il est riche... Il a des changeurs à ses ordres; et l'on en taille des louis dans un galon dé sergent !

Au bataillon de Tourneville, les sous-officiers manifestaient à la fois leur solidarité et un désir d'exploitation plus large, en mettant en pratique un système de compensations qui ne laissait à personne la possibilité d'être frustré.

— Ah! vous avez de la chance, geignait Vaubourgeix, à la cantine. Tous les gens chics sont dans vos sections... Pas moyen de rien tirer de mes croquants ! .

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Mais les trpis autres sergents de sa compagnie lui signalaient alors leurs réservistes corvéables. Et le rengagé se promettait de les « avoir à l'œil », lorsqu'il serait de semaine.

— Faudra qu'ils paient pour tous. Je fous dedans ceux qui comprendront pas.

[l y avait cependant des précautions à prendre. Le règlement interdisant aux gradés de boire avec leurs inférieurs, les sousofficiers se faisaient servir dans leur chambre, à porte close. Des réservistes, pouren finir avec les allusions, la quête honteuse, les tracasseries et les punitions, ne rentraient jamais sans jeter dans la gueule du monstre le goulot d'un flacon ou le bout d'un cigare. Leur lâcheté, dans certaines sections, allait jusqu'à se disputer le sergent que ramenaient et couchaient, lesoir^ des mains serviles et pieuses lui supposant l'ivresse reconnaissante et le haut-le-cœur condescendant. Pendant vingt-huit jours, de pauvres diables traînaient, pendus à leurs nippes, un galonné quelconque, caporal, sergent, double, chacun d'eux ayant son jour et l'attendant comme les gamins le bec levé vers une ligne qui fait sauter, en guise de poisson, un carré de pâte ou de pain d'épices.

Mais l'adjudant Peuvrier, entre tous, unissait le flair du hmier à l'industrie du giboyeur. Les réservistes qu'il débuchait, à l'exercice, lui rapportaient, en moyenne, vingt francs par jour. Désireux de s'évader coûte que coûte, les consignés ouvraient, dans la compagnie, une enquête sur les petites faiblesses du drôle. Son brosseur, stylé, ou des anciens, pour gagner ses faveurs, répondaient carrément :

— Quant à porter votre punition, comptez-y. Pour qu'il la lève c'est autre chose. Y a pas deux façons de le prendre : par la gueule, voilà.

— Mais je ne puis, de but en blanc... objectait le réserviste.

— Parbleu ! Il recevrait durement une otlïv dirocle ; mais

priez le cantinier de monter dans sa chambre une bouteille de nanan — de votre part, et présentez-vous ensuite sans parler de rien, simplement pour solliciter son indulgence ; vous verrez. Comprenez bien qu'il peut pas se compromettre en buvant avec vous.

L'homme qui consentait à suivre ces instructions s'en allait, en effet, pardonné.

— C'est bon, c'est bon... Je veux bien, cette fois... Mais ny revenez plus.

Tous les soirs, le cantinier faisait reprendre les consommations dont l'adjudant n'avait pas l'immédiat emploi, et lui tenait compte de cette restitution. Peiivrier n'en était pas moins saoul vingt-huit jours durant; mais son teint ordinairement lie de vin, ses gros yeux injectés et la solidité d'une charpente d'ex-tambour-major, le rendaient insoupçonnable.

« Beaucoup d'autorité... se fait craindre... » disaient les officiers.

Favières, lui, trouva dans la présence des réservistes moins un intérêt qu'une diversion. Il s'en autorisa pour visiter moins fréquemment Généreuse, et ce prétexte venait à propos excuser le refroidissement que lamaladieetla mort de l'enfant avaient apporté dans leurs relations. Il se sentait sans ardeur devant l'imbécile résultat du désir conjonctif ; autant planter des croix dans un cimetière. Il avait le dégoût de la chair infanticide de sa maîtresse. Il était guéri de l'amour comme un pochard de l'ivresse, dans les vingt-quatre heures qui la suivent.

Généreuse, d'ailleurs, allait bientôt quitter la rue Marie-Thérèse. Elle avait loué, rue de Montivilliers, une boutique où elle devait s'installer, dès que les ouvriers en auraient terminé l'aménagement. Ensuite, elle ferait venir Delphine. Il était temps qu'elle travaillât; ses ressources s'épuisaient.

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