DEUXIÈME PARTIE
tait, tant qu'elle avait été palpite, il l'acceptait délibérément alors qu'une déclaration non suspecte en infirmait l'authenticité. Il s'appliquait à réunir les preuves matérielles de la fidélité de la mère depuis qu'elle était sa maîtresse. Il allait jusqu'à s'autoriser d'une vague ressemblance physique, maintes fois constatée, pour étayer sa certitude. A présent qu'il savaitquel nom jeter à Généreuse pour précipiter la rupture de leur liaison, la puérilité, le théâtral de cet éclat, trouvaient sa rancune moins ardente. En somme, qu'avait-il à lui reprocher? La franchise dont il la jugeait capable comportaitelle l'aveu de ses amants antérieurs et de leurs infirmités? En outre, les notions de médecine qu'il possédait, lui représentaient comme incertaine la connaissance que Généreuse pouvait avoir de son infection avant que son dernier-né la lui révélât. La plausibilité de cette restriction était attestée par sa préservation à lui, Favières. Il lui semblait déraisonnable de désirer rien de plus.
Naturellement, les commérages des voisines, après le décès de la petite, lui commandaient de ne passe compromettre davantage en continuant à pratiquer la mère; mais peut-être serait-il plus digne de se retirer simplement, sans fracas.
— Étant enceinte, elle a voulu venir me rejoindre : elle est venue, je ne m'y suis pas opposé; il eût été vilain de se dérober... Aujourd'hui, c'est différent: l'enfant est mort; j'ai fait mon devoir.
Il répéta: « J'ai fait mon devoir», avec une conviction que chaque redite ancrait.
Immédiatement, il arrêta une ligne de conduite commode et libératrice .
Les réseryistes allaient partir, les permissions de longue durée étaient imminentes. A la faveur de quinze ou vingtjoiu-s d'absence, il dénouerait aisément cette aventure.
Sur cette résolution, il s'endormit si profondément, d'une
conscience si légère, que Vaubourgeix, l'appel rendu, fut obligé de le réveiller pour qu'il se dévêtit et se couchât.
Les réservistes furent renvoyés dans leurs foyers le surlendemain.
Depuis une huitaine, ils « tuaient » le temps sur les glacis, ressassaient les mouvements du maniement de l'arme et de l'ordre serré, sous la direction de leurs officiers, anciens engagés conditionnels, généralement ignares. Quant aux officiers de l'active, ils s'étaient désintéressés de l'instruction, ne venaient plus à l'exercice que pour la forme, sans illusions sur les^bienfaits d'une expérience dont quinze jours leur avaient amplement suffi pour apprécier les résultats.
Le réserviste apportait les défauts et les qualités qu'il avait toujours eus et les remportait pour les rapporter deux ans plus tard. Il était inutile, pour s'en convaincre, de le promener pendant quatre semaines, de champ de tir en terrain de manœuvres. En revanche, sur la bonne volonté la plus éprouvée, î'âge, les responsabilités accumulées, la niaiserie énorme de cette gesticulation forcenée, déposaient une couche de lassitude et d'ennui, rouille tenace devant laquelle on ne pouvait se défendre de pitié.
Dehors, dans une surexcitation d'amour-propre et de gloriole imbécile, les pauvres gens se redressaient encore, faisaient figure dans le rang, parmi la jeune « active » ; mais entre eux, pâturant par sections, broutant les maigres chardons de l'exercice à rangs serrés, ils apparaissaient mornes, la pensée ailleurs, le ventre peureux, et suaient la mélancolie et le dégoût.
Ils étaient loin de l'école de compagnie et des mouvements « vifs et près du corps ». Ils s'efforçaient bien de tenir « droite, sans être gênée » une triste tête de supplicié, pas du tout martiale; mais alors la consternation de rabsence, l'anxiété de l'échéance, pour quelques-uns ; des embarras de famille, pour d'autres : toutes