‹ Sous-offsChapitre 67 sur 199 · DEUXIEME PARTIE 2G · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE 2G

les angoisses et les misères d'une vie diamétralement opposée, — erraient sur leur visage, comme de la graisse à la surface d'un bouillon refroidi.

Même quand ils mettaient sac à terre, ils en semblaient porter un encore, sur les épaules, plus lourd que le premier, chargé de tout ce qu'ils laissaient derrière soi. Et la lutte du civil, se reprenant et repris, devenait épique, sous l'uniforme, navrante aussi, avec les distractions de l'arme idiote, voltigeant d'un bras dans l'autre, traversant des calculs de négociant, des détresses bourgeoises, des ruminations pacifiques.

Dans la dernière huitaine de leur période d'instruction, la prostration fut complète. Le commandement ne réveillait plus personne. On conduisait les réservistes à l'exercice, aux théories, par habitude. Ils tondaient lé pré en quelques marches de front et par le flanc, les digéraient ensuite, l'œil au ciel, dans la position du soldat reposé sur l'arme. A cinq heures, de zélés chiens les rassemblaient et les ramenaient à l'étable. Quelquefois, au retour de l'herbage im réserviste s'écriait :

— Bon sang de Dieu ! c'est y permis d' faire le Jacques, pendant qu'y a tant d'ouvrage à la maison !

Et, pour tous, chaque matin, la question était la même :

— Ah çà ! qu'est-ce que nous foutons ici ?

Le vingt-huitième jour arrivé, ils se virent désarmer avec moins de turbulence que d'effarement. Ils rentraient dans la vie civile, un peu comme des oiseaux de nuit qu'on aurait débusqués. Leur liberté les aveuglait. Quelques favorisés étaient partis la veille, abandonnant leurs indemnités au sergent-major, décidés à tout pour gagner douze heures.

Au début de la semaine suivante, Favières demanda une permission de vingt jours. Il avait calculé que son titre ne reviendrait pas de la Division avant le vendredi ; il balança entre une

dernière visite à Généreuse et l'avis de son absence expédié de Paris seulement.

« Je préfère la voir », résolut-il, quand sa permission, après avoir passé par la filière administrative, lui parvint enfin.

Ce n'était pas la première fois qu'il allait à Paris depuis deux ans. Il s'était jeté dans le train, quand il avait pu, pour quatre jours, deux jours, vingt-quatre heures même; et la répétifion de ces échappées n'en appauvrissait pas les multiples bonheurs, les seuls qu'il eût jamais connus au régiment.

Toute la douceur du voyage, après les transes de l'attente, résidait dans deux ou trois sensations miraculeuses dont la fragilité l'enchantait. Quand il était installé dans son coin de wagon, à l'abri des tuiles, quand le train crevait les paysages normands, comme des cerceaux de cirque dont le papier se renouvelle aussitôt, il connaissait d'intenses jubilations auxquelles concourait cette espèce de fête organique de l'homme soustrait à un grand danger. Difi'érent était le ravissement que lui causait la minute d'avant l'arrivée, l'apparition des maisons à six étages, les flancs couverts d'annonces solliciteuses proclamant la gloire des produits.

Si des camarades l'accompagnaient, tous ensemble se levaient, saluaient, avec ce comique qui estl'hypocrisie de l'émotion chez eux.

« Hein! est-ce beau? Ça sent-il assez Paris, ça ? C'est, pour nous, ce que sont, pour le paysan, les feux, du village... C'est laid, puant, ça prend à la gorge... et ce que c'est bon ! »

S'ils débarquaient le soir et que ce décor leur manquât, ils se rattrapaient au débouché de la vieille gare Saint-Lazare, encore debout. Ils plongeaient, du coup, dans Paris flambant qui les absorbait, comme une éponge ; une impression d'apetissement les incitait à chercher des glaces pour s'y mesurer, à entrer partout, dans le bureau des tramways, chez les marchands de tabac et dans les pissotières, à recouvrer l'habitude visuelle de tout.

Favièrcs, justement, reconnut dans le sergent (ie cardeV.. (Page 270.)

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Un matin, c'avait été antre chose. Ils tombaient, an jonr naissant, dans l'armée des balayenrs et des porteurs de journaux. C'était exquis à pleurer. On n'oubliait plus jamais cela. Et si l'arrivée chez soi, en surprise, les premiers moments dans les questions, les embrassades et les regards tâteurs de la mère, si tout cela était charmant aussi, les détails du voyage, la notation subtile des extériorités influentes, semblaient peut-être meilleurs encore.

— Lafamille, oui, pensait Favière, sans doute ; un flacon de quelque chose de fin, à portée de sa main, à sa disposition... Mais le reste !... un petit verre seulement du flacon... avec l'idée qu'on n'en pourra pas reprendre ! . . .

Enfin, il tenait sa permission 1 Et vingt jours !...

Rapidement il recueillit les commissions des Parisiens ses amis, promit d'aller visiter les parents, de rapporter des nouvelles et des provisions. Tétrelle vint lui serrer la main.

— Tu ne vas pas voir Généreuse avant départir? demanda-t-il.

— Si, tout à l'heure... oh I juste le temps d'entrer et de sortir. Une petite fièvre de joie jierturbait ses mouvements. Il ouvrit,

ferma, rouvrit sa valise dix fois avant de la faire descendre à la gare par Quélennec ; puis il s'en alla de son côté, rue Marie- Thérèse.

A présent, toute sa rancune était tombée ; c'est à peine s'il pensait à l'épisode sur lequel il avait échafaudé une rupture. Étaitce bête d'avoir cru que cettehistoire comportait des développements dramatiques, une mise en scène... Il avait pris le temps de se refroidir, heureusement. Il venait dire au revoir à sa maîtresse ; il ne serait question de rien. Bonjour, bonsoir, voilà tout. Il grimpa en hâte les deux étages. Le bruit de son sabre battant sur l(>s marches, l'avait trahi. Généreuse l'attendait sur le seuil.

— Enfin, c'est toi. tu daignes...

Les reproches glissaient sur lui; jamais il ne s'était senti

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parcilleniciil liciirciix et léfçci'. Dans une demi-lie un,', il roulerait sur la route de Paris; c'est du reste ([u'il se moquait! 11 enihrassa Généreuse, bien que, la semaine passée, élaborant un«; entrée à ofïet, il eût rayé cette démonstration de son programme.

— Tu ne me dis pas pourquoi tu as tant tardé...

— Les réservistes... le service de semaine, après...

— Pourquoi mens-tu? J'ai rencontré un sergent de ton bataillon, je lui ai parlé : tu n'étais pas du tout de service.

11 sourit, sans relever la contradiction; puis, pour couper court aux doléances :

— Je venais t'avertir... Je pars en permission.

— Ce soir?

— A six heures quaranle... Je ne croyais pas... si vite... Enfin, j'ai voulu, avant de m'en aller...

Il s'était assis en face d'elle, accroupie devant le petitpôlesur lequel une soupe graillonnait, pour son dîner. Sa gaieté ne l'abandonnait pas; même, elle s'épanchait plus librement à voir, d'abord, le trou que faisait son absence dans cet isolement de femme, puis l'abattement que son annonce de départ tournait à l'écrasement, sous le feu maigre, lugubre, dans la nuit tombante. Généreuse le dévisagea, peureusement, de biais, comme sous une chute de tuiles forçant à raser les murs ; et elle demanda :

— Tu resteras à Paris. .. combien de temps?

Il \m en jeta une dernière, avec plaisir presque, de haut:

— Vingt jours. Et je tâcherai d'obtenir une prolongation.

Il crut l'avoir assommée, la regarda avec intérêt, les bras cassés, ramassée sur ses talons, les jambes si molles qu'elle eut été incapable de se soutenir. La porte du poêle ouverte, large de deux doigts, découpait dans sa joue un carré lumineux, la cuisaitlentement Mais, étourdie seulement, elle se ranima, reprit :

— M'écriras-tu?

Il s'étonna delà trouver si résistante, à mesure qu'il était luimême plus allègre, grisé par ime méchanceté issue de sa joie, hors de son caractère, si subite qu'il se laissait domiuer par elle, incon-? sciemment. 11 voyait mauvais comme on voit rouge, à force de frapper. Et il donna le dernier coup d'une voix lasse, sans faire à sa requête l'aumône d'un examen.

— J'oubliais de te dire: j'ai eu dans ma compagnie, comme réserviste, le mari de la nourrice de la petite.

Généreuse ne comprit pas tout de suite, répéta :

— Le mari de la nourrice. . .

— Oui, Turpin.

Elle fit simplement : « Ah ! . . . » mais son corps pesa pluslourcfement sur les talons, s'y tassa, immobile, comme un paquet de chair morte.

Une question, une observation de sa part, eussent peut-être engagé Favières à poursuivre. Muette, elle lui parut si démontée qu'il n'insista pas.

— Ça suffit, pensa-t-il ; elle a son compte. Et, debout, repoussant sa chaise :

— Eh bien I je m'en vais... Pas en avance... Au revoir.

Elle étendit les mains, s'aida d'un meuble pour se relever et, négligée, en jupon, fit vaguement ce geste de s'essuyer la bouche, qu'ont les petites filles quand on est près de les embrasser.

Mais déjà il avait atteint la porte ; il redit :

— Allons, au revoir, et disparut dans l'escalier. Elle cria, toute droite, dans la nuit de la chambre :

— Attends... Je vais t'éclairer...

•7- Pas la peine... Suis arrivé... Merci.

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