DEUXIÈME PARTIE
était divisée, vers son extrémité, par un double rideau rouge sans embrasses, tombant du plafond, et qu'il suffisait d'écarter pour, des coulisses, avoir accès sur l'estrade par une échelle semblable à celles qui servent au déchargement des fûts, à l'arrière des camions. Mais le rideau n'économisait pas seulement une toile de fond : il était surtout destiné à isoler du café où s'entassait la clientèle ordinaire, l'endroit ménagé aux chanteurs, derrière l'estrade. A la vérité, c'était moins à ceux-ci qu'au patron lui-même que cette annexe profitait. Des tables volantes l'encombraient et le commerce y était prospère. Un grand nombre d'habitués et tous les sousofficiers connaissaient l'entrée secrète, par l'allée, et venaient baguenauder avec ces dames. Il était interdit de stationner sans consommer. Souvent, le dimanche, à minuit, un sabre reconduisait une chanteuse.
Quand Devouge et son ami pénétrèrent dans le café, une douzaine de personnes s'y morfondaient sous la \Ame. battante d'une valse magnanime coulant des pommes d'arrosoir (Favières disait des paumes) du pianiste, établi à gauche de l'estrade afin de ne pas la masquer.
— Qu'est-ce que nous prenons?
— N'importe quoi; rien n'est buvable : vitriol ou purin, répondit Devouge. Peu de monde, tu vois. Mais le dimanche, c'est plein et à partir de dix heures, de notre place, on apercevrait à peine l'estrade, à travers la fumée de tabac. Pourtant, je serais étonné, ce soir, si, vers neuf heures, une bande de sous-ofts ne tombait pas ici, en sortant du Star. C'est l'itinéraire.
— M. Armand, publia le pianiste.
M. Armand était un ténor d'un mètre cinquante environ, très frisé, très souriant, avec une moustache comme uu balancier d'acrobate, aussi longue qu'il était haut. Il tirait son cœur de son plastron et le lui restituait d'un geste unique, en demandant :
Que dis-tu, dans ton murmure, Que dis-tu, charmant ruisseau?
Après lui, M"*®^ Angèle et Clara versèrent la groseille de leurs élucubrations, avec des voix de rogomme, étonnamment contradictoires, des bouches fatiguées qui s'évasaient en tromblon. Elles étaient sans âge, l'une en Andalouse, l'autre en Égyptienne, et toutes deux, sous des jupes trop courtes, offraient aux étaliers militaires les rouelles suspectes de leur veau gras que les dentelles du pantalon empapillotaient.
Enfin, le doyen des chanteurs comiques de France surgit et présenta le phénomène d'un fœtus conservé dans i'esprit-de-vin, revendiquant l'Alsace et la Lorraine.
— Attention ! c'est le tour de Fernande, pour qui s'est suicidé le conditionnel.
Au même moment, la porte du café s'ouvrit violemment, et des sergents, des fourriers, deux sergents-majors improvisèrent l'esclandre d'une irruption.
— Tiens! Vaubourgeix sans Tétrelle! observa Devouge.
— Eh bien? questionna Favières.
• — G'estqu'ils sortent tous les soirsensemble,depuisquinze jours, ne se quittent pas, causent tout bas dans les coins...
— Ah!...
— ]\jiie Fernande, cria le pianiste, en brochant aussitôt une ritournelle.
Le rideau de fond se sépara, une grande femme sauta sur l'estrade, tandis que le groupe des sous-officiers trépignait.
Inexperte dans l'art de se farder, la chanteuse faisait macérer dans des jus vermillon, blanc et bistre, l'ovale allongé d'une jeunesse essoufflée. Mal et court vêtue de vert éclatant qu'inondait le marais roselier des aisselles, elle épandait les fumets concentrés de la chambrée et de la bergerie, plus puissants que les