DEUXIÈME PARTIE
drogues aromatiques. C'était sa beauté, son charme; et, sans doute, elle réussissait moins auprès de l'armée par sa dégaine carabinière et le dol présumé d'une ossature marâtre que par le veiligineux bouquet de sa venaison.
Pendant qu'elle chantait :
r s'appell' Ru, i' s'appell' Pin, i' s'appell' Rupin tout court...
Devouge raconta à Favières le suicide du conditionnel.
— Je le voyais souvent dans le petit café où chantait cette fille, tu sais, rue de Paris, près du Vieux-Marché? Quand elle paraissait, il était au-dessous d'elle, blotti contre le piano, comme pour saisir au passage les couplets et les garder pour soi et qu'ils n'allassent pas plus loin. Le dimanche, il l'accompagnait... Et jeunet, blondin, pas un poil de barbe, à peine échappé des jupes de maman... et encore bourré de gâteries, sous forme de mandats. On s'est lassé pourtant, à la fin. Et, naturellement, la fille a imité les parents. Tiens, mercredi dernier, elle venait de monter sur l'estrade; elle chantait ça... qu'elle chante : Rupin... Elle n'avait pas dit deux vers du couplet qu'on entend une détonation dans l'arrière-salle (il y en a une comme ici). La fille s'arrête, le pianiste aussi ; quelques personnes se lèvent. Mais le patron, se montrant une seconde, crie : « C'est rien... continuez! » Ce n'était rien, en eff'et: c'était le conditionnel qui se brûlait la cervelle.
De la rue Pc... de la rue Pin... de la rue Popincourt.
^j[iie Fernande saluait, souriait à l'ovation des militaires, jouait des bras comme d'un vaporisateur qui les imprégnait d'elle, à distance. Ils la rappelèrent, eu redemandant encore. Elle revint... et, l'estrade, vide à nouveau, ils tendaient toujours leur mouchoir, béants comme devant une cage où il n'y a plus du fauve que l'odeur.
Peut-être, cependant, dans le succès de la chanteuse auprès
des sous-oficiers, y avait-il autre cliose que de l'appétence. Le cadavre dont se rehaussait cette femme leur était vaguement agréable, comme une possibilité de revanche, la démocratique revanche du condamné à quatre ans de caserne sur le privilégié, du stipendiaire sur le fils de famille pensionné grassement. Les bravos se nourrissaient de ressentisse ment. Il y avait de l'animalité pensante dans le jappement.
Devouge continua, bousculant les réflexions de son camarade :
— L'établissement a été consigné à la troupe; mais la chanteuse n'a pas été inquiétée. Elle fait recette. Un peu plus, on mettrait, au-dessus de son nom, une pancarte : « Potu' qui s'est tué un soldat du 167^ de ligne, le... » de même qu'on brevette, dans les ménageries, le féroce qui, im jour, a failli dévorer le dompteur. Viens; nous allons passer derrière la cage.
Les deux sergents sortirent du café et, par l'allée contiguë, se glissèrent dans le réduit affecté au personnel du beuglant et à la clientèle initiée.
— Mais c'est le 44! s'écria Favières, sur le seuil.
— C'est moins bien, objecta Devouge.
Assises tristement devant deux jeunes hommes, chapeaux ronds et tournure d'employés, les chanteuses mûres pinçaient leur maillot machinalement, au-dessus du genou, et continuaient à pleurer la romance de leur vie dans le gilet attentif des bons messieurs. Un soldat prêtait gravement son shako et ses épaulettes au fœtus qu'une ritournelle appelait sur l'estrade, alors qu'en descendait le ténor, cherchant dans l'ivresse spéciale des vins du broc la consolation d'une exiguïté hostile à toute carrière. Et tous se dépitaient contre Fernande, raflant l'attention avec le récit du suicide, entourée, fêtée, faisant renifler ses houppes, à la régalade.
Le patron avait aperçu les nouveaux venus. Sans tarder, il lança sur eux le garçon :