‹ Sous-offsChapitre 72 sur 199 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

— Demandez aux militaires ce qu'ils consomment. Mais Favières :

— Allons-nous-en; je râle.

Et, dans le noir de l'allée, ils étaient poursuivis par des éclats de voix :

— C'est rien... continuez, qui disait pour retenir le monde; moi, je continuais, vous comprenez... et par la frénésie patriotique d'un auditoire acclamant la consolante, l'efficace armée française, dans les contorsions du sinistre sans-dent.

Le mois de novembre, pour Favières, traîna dans l'ennui d'une inoccupation de soirées pesantes. Aussi se vit-il avec satisfaction réintégrer dans l'emploi de fourrier à la 3^ Son sergentmajor avait été franc :

— Je veux bien de vous, mais je vous préviens que je ne touche pas à une plume de la journée. Vous expédierez toute la besogne. Faites-vous aider, ça m'est égal, pourvu que je sois tranquille.

Favières s'était flatté de tromper son désœuvrement avec les puérilités de la comptabilité militaire, après tout préférable aux solennels et niais devoirs du pion de section. Puis, le bureau, les soirs d'hiver, avec le feu bien rouge et les gamelles du café bien chaud réparti entre les scribes butinant les états et les placards ; le bureau intime où les soldats frappent timidement, le képi à la main, avec respect, semblait encore à Favières une oasis dans le désert d'hommes de la caserne.

Mais, le travail mis à jour aisément, en ce mois ne correspondant ni à un commencemeut ni à une fin de trimestre, le fourrier retomba dans l'inéluctable maussaderie du métier. Il n'avait plus devant soi le mufle sonore de Vaubourgeix, mais il subissait le râble de son chef, dormant, le nez au mur, quand il ne coiu-ait pas les brasseries.

Presque tous les soirs aussi, Tétrelle, également remis fourrier, venait causer un moment, en tenue, avant de sortir. Il ne parlait plus de Généreuse, mais sa visite disant qu'il allait chez elle, qu'on l'y attendait, irritait Favières, lui agitait les doigts d'un besoin de battre et de pétrir.

— Allons donc ensemble faire un tour au Star^ lui proposait quelquefois son sergent-major après dîner.

Il l'accompagnait, en pensant : « Encore une soirée ! » comme il pensait : « Encore un jour ! » chaque fois qu'il replaçait son fusil au râtelier.

Cette rue Royale, au milieu des bassins, donnait toujours à Favières, de prime abord, l'impression d'un tronçon du faubourg du Temple, passé le canal Saint-Martin. Du peupledans ses pavés, rompant ses digues et submergeant la chaussée ; des débits gargotiers, à côté d'un assommoir très moderne; d€;s café-concerts à portes basses et lamellées ; la rue successivement écharpée de lumière et d'ombre, au hasard des devantures versant l'une et l'autre; — et derrière soi, l'inquiétante immobilité de l'eau dans la nuit.

Cependant, à recueillir, entre deux raz de pianos, les épaves vocales jetées au trottoir par les intermittences d'un entre-bâillement comminutif, un doute s'élaborait. L'enseigne explicite traduisant le mot Star ; une étoile de gaz, indiquait déjà un terrain mixte, transitoire, où les habitudes françaises hésitaient. La porte poussée, c'était l'ordinaire brasserie, à peine différenciée des autres par un escalier découvert, à pleine salle, desservant, en même temps qu'une galerie circulaire, la loge où les chanteuses attendaient leur tour de descendre sur l'estrade économiquement enclavée dans les petites tables fixes que les consommateurs assiégeaient. Mais, bientôt, l'œil s'informait d'ime tête de cheval occupant le centre du comptoir, sous l'escaHer, et des mâchoires

SOUS-OPKS

Alors il revint sur ses pas,^ s'arrèla dix secoudes... (Page i87.) Liv. 3G. 36

d'un dogue énorme, vêtu d'un complet à carreaux scrupuleusement collant. De temps en temps, la tête de cheval, ornée d'un fragment de crinière, entre les yeux, hennissait pour attirer l'attention des garçons, tandis que le dogue, secondé par le pianiste, d'humeur et de race sympathiques, rétablissait l'ordre pendant les chants, d'un coup de gueule sans réplique.

Au signal de l'accompagnateur, une femme, deux souvent, invisibles jusque-là, dégringolaient l'escalier, traversaient d'un saut les groupes et escaladaient l'estrade.

La troupe se composait généralement de six ou sept personnes, parmi lesquelles un seul homme, un nègre, exécutant, avec des souliers ferrés, des grelots, une canne, d'exubérantes gigues, sur la navette de deux motifs, moulus, à perte de souffle et de doigts, par le pianiste imperturbable.

Au nègre succédaient des chanteuses expulsant, individuellement ou par couple, à l'unisson, des paroles anglaises sur une musique de Lanciers ou de marche funèbre, toujours. Les jeunes, jupes longues, corsages montants, cheveux de garçonnet, courts et frisés, de formes et de visage parfois agréables, chantaient sans ^oùt, les bras à la taille, les pieds atteints de dansomanie aiguë, se donnant enfin carrière au refrain final oii ils tricotaient, sur place, pendant cinq minutes, leur nécessaire divertissement. Une corde, des rubans, un accessoire quelconque, servaient de thèmes à des variations implacables. Elnfin, lorsque d'un mouvement progressant à chaque reprise, le pianiste avait obtenu d'elles le maximum de vélocité chorégraphique qu'elles pouvaient fournir, d'un nouveau bond les pouliches gagnaient l'escaher, comme elfarouchées par l'ovation des consommateurs massifs, écrasant l'un contre l'autre de larges biftecks recuits et poilus.

Mais il se trouvait dans la troupe une ou deux vieilles femmes au moins; et celles-là étaient efî'royables, reproduisaient le type

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