DEUXIÈME PARTIE
de jument b;réhaigne installée au comptoir, avec sa crinière sur le front et ses boucles en œillères. Brêche-dents et tendineuses, elles psalmodiaient de brumeuses complaintes, irrécusables témoignages des capacités musicales d'outre-Manche.
Une seule fois, Favières s'était senti ému. Un nègre décharné, par hasard point burlesque, rigoureusement vêtu de blanc, les jambes fuselées dans un large pantalon flottant, les cheveux crépus et poudrés, des yeux tout albumine et glaires, avait violé l'indifférence avec une marseillaise de l'esclavage terrifiante, d'épouvantables gestes de revanche et d'assassinat faisant danser sous sa peau, — -mais cela seulement dansait, — des paquets de muscles pareils à de fantastiques ombres derrière le transparent d'un tricot immaculé.
C'était un éclair unique. Ensuite sévissait la femellerie anglaise et la seule chanteuse française que possédât l'établissement, quelque roulure attestant moins une concession aux désirs de la minorité du public que la nécessité d'une interprète pour le commerce subsidiaire des femmes. ,
Toutes ne s'y livraient pas pourtant ; et à les voir, tendrement unies, accouplées, se continuer en sourdine les petits soins dont leur oisiveté diurne s'agrémentait, l'imagination concevait les touchantes récréations d'un compatriotique tribadisme.
Mais l'impression décisive quand on sortait et qu'un dernier regard au conq)toir, si^r l'estrade et dans la salle, y retrouvait simultanément les effigies chevalines et, sous le veston co'urt, les croupes de centaures, cette impression était celle d'un haras britannique gardé par des molosses, d'une écurie de courses ou de cirque fleurant le crottin et le jockey, l'Anglaise maigre et le boxeur.
Dehors, ces notions s'amplifiaient; .4 /Z>tow, 1^ beuglant concurrent, s'annexait l'extrémité opposée de la rue, et celle-ci tout entière
dans les chants, les odeurs, les gigues et jusqu'en son nom, abdiquait sa nationalité et célébrait les solides joies de la marine marchande et du turf.
Trois soirées dégoûtèrent Favières de ce plaisir, comme des brasseries à femmes que son sergent-major seul pouvait fréquenter avec une assiduité convenable, grâce aux profits obscurs de son grade. Mais alors se posa la question de l'emploi du temps, le soir. Lire? Lire, dans le claquement des portes et des souliers ; lire dans les répétitions de tambour assourdi par une serviette, où s'entêtait un élève passionné de tympanique ; lire après les coryées de la journée et les additions de la feuille de prêt ou du livret d'ordinaire; Favières^ excédé, y renonçait.
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Le dimanche surtout, ses loisirs l'exaspéraient. Ne sachant où passer les longs après-midi, il était réduit, dans son horreur de la caserne, à accepter quelque partie de billard ou de cartes au fond d'un triste café.
Quelquefois il se traînait jusqu'à Saint-Adresse ou jusqu'au sémaphore de la jetée du Nord; il regardait la^mer, et comme à Dieppe, s'avouait qu'elle l'embêtait incommensurablement. Il l'avait vue l'été, l'hiver, par tous les temps et à toutes les heures ; il s'était félicité, lui, Parisien, d'être envoyé dans un port; il avait réalisé ce rêve boutiquier : connaître la mer ! et sa déception avait été grandissant. En vain, il insistait, s'écarquillait, y revenait, entraîné par les promesses des littératures de bord ; en vain, il se citait, afin de se faire honte, les prêtres de ce culte et battait le briquet sur leurs noms : l'étincelle ratait. Il restait devant la mer, étonnamment constipé. Maintenant, il ne savait pas : peut-être une traversée de plusieurs semaines, un voyage de six mois entre eau et ciel, eussent-ils modifié son jugement, de même que l'engeance militaire, aujourd'hui vomie, fût sorti ennoblie et lavée des pourpres magnificences d'une hécatombe épuratoire.
Favières, cependant, gardait le joli souvenir d'un lever de soleil