DEUXIEME PARTIE
donner lieu à aucune équivoque, elle s'expliquait posément, sincèrement.
— Alors... si je comprends bien, il t'épouserait? dit Favières, indisposé par cette franchise et par la chaleur du poêle qui lui rôtissait une jambe.
— Oui. . . et, à mon âge, je serais bête de ne pas accepter. Je viens d'avoir trente ans... L'idée nous est venue d'un petit commerce que je tiendrais pendant qu'il ferait son service à la caserne. Il contracterait un second rengagement; nous serions très heureux. Faut songer un peu à l'avenir... Oh! il sait... Mais quoi? Delphine est élevée et le petit est à la charge de maman qui le gardera tant que je voudrai. Une occasion se présente... il est temps que j'en profite .
Elle s'était machinalement assise dans le grand fauteuil. Elle s'y abandonnait, amollie, les bras paresseux, les pommettes roses, dans la bercerie muette du feu; elle s'oubliait à chantonner son rêve, en duo avec une active bouillotte dont la susurration tendre et familiale épousait son espoir de petit ménage paisible, fécond.
— Et, c'est pour quand... la noce? interrogea Favières, acerbe et cuit.
— Oh! l'année prochaine, à Paris, avec le changement de garnison, je ne pourrai m'installer véritablement qu'à ce momentlà. En attendant...
— En attendant, il te prend à l'essai, voilà.
Elle laissa tomber, le propos, toute à ses projets, le buste renversé sur les genoux, si près du poêle que la bouillotte, maintenant, fredonnait à son oreille.
Favières recula jusqu'à la porte pour sortir, sans même dire adieu, comprenant l'inutilité d'insister. Au seuil, néanmoins, il s'arrêta, cherchant vaguement, dans un accès de méchanceté, sur quoi passer son dépit.
Et il ne vit qu'elle, si absorbée qu'elle semblait dormir.
Il l'atteignit, la redressa pour la recoucher au fond du fauteuil, militairement. Ce fut si prompt qu'elle ne se défendit même pas. Elle murmura seulement :
— La porte de la rue. . . le verron . . .
Dehors, ensuite, Favières se résuma, exhala sa reconnaissance dans un cri d'indignation contre elle :
— C'est bien fait ! On n'est pas bête comme ça!
— C'est toi qui as écrit la lettre qu'on a portée, hier, rue de Montivilliers ?
— Après ?
— Après... si cette fantaisie te revient, tu auras affaire avec moi.
— Comment?
Tétrelle répéta son avertissement en même temps qu'il menaçait Favières de sa main levée. Mais celui-ci, sautant de côté, daubait, sans retard, le provocateur. Aussitôt ils se jetèrent l'un sur l'autre et continuaient à se gourner, quand l'adjudant Peuvrier intervint. — Deux sous-officiers... le fait était trop grave pour qu'il n'en rendît pas compte au commandant, lequel donnerait à l'incident telle suite qu'il jugerait convenable.
— Tout ce qu'on voudra, dit Favières.
— Je crois bien, reprit, moins résolument, Tétrelle, confus et vexé, car incontestablement plus fort que son adversaire, il se fût sans doute revanche, si l'adjudant n'était pas venu les sépai^er.
Le lendemain, à la décision du colonel :
DEUXlEiME l'AllTlE -29i
« Les sergents- fou riers Favières et 'Tétreile sont autorisés à aller sur le terrain. Ils se trouveront demain matin, à stpt heures, dans le gymnase couvert, assistés de M. le médecin-major de 2*^ classe, de M. l'officier chargé de la salle d'escrime, de l'adjudant maître d'armes et de leurs témoins. »
A sept heures moins dix arrivèrent Favières, Devouge et le Vicomte; puis, quelques instants plus tard, Tétreile, accompagné de Vaubourgeix et d'un « pays » , sergent. Tout le monde se sourit, car les six sous-officiers, tout à l'heure déjà, s'étaient trouvés réunis, coude à coude, devant l'étroit comptoir de la cantine. Même quand on avait trinqué, chaque groupe marquait une courte hésitation imputable au désir de fraterniser. Mais on s'était contenté d'indiquer délicatement l'intention, en élevant les verres.
Les témoins affectaient l'air décidé qui est le masque propre aux rôles passifs; tandis que les deux fourriers, cherchant une attitude compatible avec l'issue delà querelle et le peu de raucune qu'ils s'en gardaient, au fond, se torturaient pour faire prévaloir, sur leur.visage, les assurances de sécurité.
La veille, en sortant de la salle d'escrime qu'il fréquentait assez assidûment, Favières avait rencontré Tétreile allant prendre à son tour une leçon nécessaire, car il ne paraissait pas sur la planche une fois par mois et laissait aux prévôts complaisants le soin de reconnaître sa présence aux trois séances par semaine, obligatoires pour les sous-officiers. Mais « un maladroit est quelquefois plus dangereux qu'un bon tireur », se disait Favières; et il avait beau s'objecter : « Une frime, les duels au régiment; on en est quitte pour une égratignure; le maître d'armes pare les mauvais coups, etc;... » le souvenir de deux ou trois catastrophes contradictoires taraudait sa mémoire, sapait une confiance qu'acheva de ruiner l'étalage de la charpie et des bandes auquel se complaisait un infirmier, en attendant.
Ils s'étaient, tous les six, groupés autour de lui et, silencieusement, pour les distraire, il expulsait un pipi d'enfant de l'éponge pressée au-dessus d'une cuvette pleine d'eau.
— Quand on pense qu'elle sera p't'-être rouge t'a l'heure... dit-il.
— Oui, p't'-être... reprirent les témoins émoustillés.
Et les deux adversaires souriaient pauvrement comme aux excuses d'un imbécile qui leur eut marché sur le pied.
Ils portèrent vivement la main à leur képi et joignirent les talons à l'exenjple de leurs camarades, lorsque le médecin-major et un lieutenant, tout jeunes, entrèrent dans le gymnase, accompagnés du maître d'armes dont l'index ironique vérifiait le démouchetage des fleurets.
Mais les deux officiers, sans rendre le salut, continuèrent à arpenter le terrain, en causant. Des mots surpris au passage : « ... obligé de me lever... bien couché... promis de garder ma place chaude... » trahissaient leurs préoccupations. A la fin, cependant, ils se rappelèrent soudainement la raison de leur dérangement, et le lieutenant, arrêté devant les sous-officiers, s'écria :
— Ah ça! qu'est-ce que vous foutez là? Allez-vous nous faire poser ici toute la matinée?
Rapidement, sous les fenêtres haut percées d'où l'air glacé tombait en lames, Tétrelle et Favières se déshabillèrent. EnsuitCj le maître d'armes, leur plantant le fleuret dans la main, comme un cierge, les plaça en face l'un de l'autre et ordonna à Tétrelle de se fendre à fond, de façon que son fer effleurât la poitrine de son adversaire. Enfin, l'adjudant traça, sur le sable, devant les deux fourriers, une ligne qu'il leur interdit de dépasser, et se relira, le fleuret haut, à un pas en dehors, entre eux.
— Allez!
Le commandement surprit un peu Favières, mais il eut le
SOUS-OKFS
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Tétrelle. aussitôt, déclara que son bras s'engourdissait. (Page 299.) Liv. 38.
temps de se remettre, car Tétrelle ne bougeait pas, raccourci, prêt à rompre, l'oreille chatouillée par la grappe des doigts de sa main gauche. Le Parisien l'attaqua, mais chaque fois qu'il allongeait le bras, Tétrelle retirait le sien, sans parer, découvert se sachant hors d'atteinte. Il ne ripostait pas davantage, se bornait à prolonger le petit jeu de la férule et de l'écolier, comptant, en outre, sur la sollicitude auxiliaire du maître d'armes, qui relevait les fleurets et suspendait le combat dès que Favières gagnait du terrain. Cependant, les officiers piétinaient d'impatience, chuchotaient :
— Ils vont nous faire coucher ici; qu'ils se piquent et que ce soit terminé ; on est gelé dans ce gymnase !
Alors Tétrelle perdit contenance, se sentit abandonné, sacrifié, désavoué par ses témoins mêmes, dont le zèle courtisan réclamait un prompt dénouement : « Puisque le lieutenant te demande... » et reconnaissait la bonne volonté de Favières protestant, par ses efforts, d'un égal désir d'en finir. « Il n'y a pas de ma faute ; je fais ce que je peux... »
C'était l'opinion générale; Tétrelle la partagea enfin, persuadé de l'urgence d'une solution, ne voulant pas que ses chefs languissent plus longtemps en battant la semelle.
— Tiens, touche-moi, j'aime mieux cela...
En même temps, il tendit le bras, résohiment, le grasdu hras; et il implorait, du regard : « Attention ... pas sur la veine... prends ton temps; choisis... »
Mais Favières se révolta, refusa son fer :
— Ah!... ça, non!
— ^ Allons. .. allons !... conseillait l'officier, avec une douceur qui rendait hommage à lear soumission.
Et les témoins, par des jeux de physionomie variés, soulignaient l'encouragement :
DEUXlÈiMIi PARTI li âîW
— Voyons... un dcniier cllVut ; puisque vous êtes d'accord sur la bhîssure et sur le blessé, qu'est-ce qui vous retient?
Ils retombèrent en garde, Favières toujours fendu, Tétrelle attentif à bien présenter la portion du bras qu'il avait soi-même condamnée. Mais c'était comme un fait exprès... Le Parisien avait beau s'appliquer; les dégagements, les battements qu'il multipliait pour s'attester le sérieux de l'affaire contrariaient la précision de ses coups, d'autant qu'il tenait, par honneur, à ne point dévier de la région humérale qu'exposait sincèrement son adversaire.
— Halte!... Ça y est!...
Le lieutenant, l'aide-major, le maître d'armes entouraient Tétrelle, le compli mentaient :
— Eh bien! qu'est-ce que nous vous disions?... Une piqûre de rien; ça ne vous fait même pas de mal, je parie!... C'est ennuyeux, parce qu'il va falloir recommencer...
Entre leurs jambes, leurs bras, les témoins se glissaient, cherchaient avoir, comme de simples curieux absolument désintéressés.
— Pouvez-vous continuer? demandait l'oflicier au blessé.
Une iv[)ondait pas, les yeux sur sa main, étonné ipi'on attendît encore quelque chose de lui.
Alors, tout à coup, le lieutenant se rappela la présence des témoins, si; retourna :
— Où sont-ils? Sapristi, remplissez votre rôle! pourcpioi êtesvous là ?
(Vest précisément la question qu'ils se posaient. Tous quatre, empressés, se penchèrent sur la piipire, [)uisse regardèrent, indécis, avec des velléités de reprise mal dissimulées. Tétrelle, aussitôt, déclaraque son bras s'engourdissait:
— On s'en tient là, c'est entendu... Je vais vous faire un [>elit pansement; vous serez exnnpl d'exercices pendant .leu\ jt.urs.
— Donnez-vous la main, ajouta le lieutenant.
Favières tendit la sienne que serra Tétrelle^ sans entrain. Puis les deux fourriers rhabillés et les gens qu'ils avaient dérangés s'écoulèrent vers les cantines.
La mise à la retraite du colonel, le rengagement de Montsarrat et la promotion de Vaubourgeix au grade d'adjudant signalèrent cette fin d'année.
Le départ de Le Taillandier, on ne s'en souciait mie. Il serait remplacé, n'est-ce pas? Alors... Et pour tout le monde il s'agissait simplement de savoir si son successeur serait jeune ou vieux. Vieux, malgré ses manies, ses travers, il offrait quelques garanties de tranquillité, de service « à la papa », sans surmenage. Jeune, au contraire, actif, progressant vers les étoiles du mât d'avancement, il traitait le régiment comme un gant, le commandait à sa main, souple, un ouvrier pour chaque doigt : les quatre bataillons et le dépôt.
Un colonel entre deux âges échut au 167^ Il sembla indispensable de le déguster avant de se prononcer. Pourtant^ au bouquet, on demeura d'accord qu'il était acceptable et susceptible de se bonifier. Sans doute, il n'allait pas suivre les errements d'un prédécesseur à fin de bail, et ses lubies personnelles trouveraient mainte occasion d'affirmer, tout d'abord, l'excellence d'un système réformateur. Mais ce beau feu serait de paille. Car il en est des régiments comme des administrations civiles. « Ça va marcher autrement, » est la première phi^ase d'un chef appelé aux fonctions qu'exerçait un de ses collègues... Promesse généralement illusoire qui n'agite que les surfaces et refait le lit sans retourner les matelas.
Ce qui paraissait certain, c'est que Vérignac, le nouveau colonel, avait été solidement épaulé pour parvenir à un commandement privilégié sous le rapport des garnisons et, partant, fort recherché. Personne n'oubliait qu'on pélerinerait vers Paris, l'automne venant, et