DEUXIEME PARTIE
c'était un but magique où tendaient les désirs de tous. Les fortes têtes se mataient et les Parisiens n'appartenant pas au dépôt que la province garderait bornaient leur ambition à n'y être pas versés.
Favières était de ceux-là. Il eût volontiers rendu ses galons pour passer, dans la ville amie, ses derniers mois de service. Présentement, il ne songeait qu'au jour de l'an — le deuxième ! — que lui volait la comptabilité trimestrielle. Il se rappelait celui de l'année précédente... à Dieppe. Un anniversaire !... C'est Vaubourgeix qui le fêterait, chez Généreuse, en même temps que sa nomination I
Il avait rencontré dans la cour, le matin, le nouvel adjudant, crevant de satisfaction sous une cloche galonnée et dans un dolman dont les brandebourgs le cerclaient comme un fût, nippes d'un serviable collègue, car il n'avait pas eu la patience d'attendre qu'on l'habillât.
Il prodiguait encore ses poignées de mains aux camarades de la veille, mais on sentait déjà, sous la fausse bonhomie de « monsieur l'adjudant », les crocs de la chiennerie du quartier, et, sous le -sourire en rosette, le bouillonnement des levures auvergnates.
Par chance, il changeait de bataillon.
— C'est heureux pour nous, pensa Favières, qui avait pratiqué l'individu.
Et ses premières déclarations ratifiaient cette conjecture :
— Tant mieux. .Te ne connais pas les sergents du 1" bataillon; je n'aurai pas de mitaines à prendre pour leur serrer la vis !
Ah 1 Généreuse devait être fièrè!... Un adjudant!... Elle remontait en grade. Il n'était pas impossible, après tout, qu'elle réussît dans son commerce et qu'il l'épousât.
— Certainement, je l'ai quittée trop tôt, se dit égoïstemont Favières, sans goût pour cette fin régulière, sans inquiétude ipiant à l'avenir de la femme, mais regrettant d'avoir Tait bon marché
des miettes de loisir dont un Vaubourgeix allait vivre grassement, tout l'hiver. Ah ! ils pouvaient se ficher de lui, rue de Montivilliers !
Il ne croyait pas, cependant, à la durée de ce pacte. L'adjudant était un mauvais bougre; Généreuse, brutalisée, se détacherait de lui comme Marie la Dieppoise s'était lassée sans doute de ce Montsarrat qui demandait à revenir au corps.
Justement, dans l'après-midi de ce P"" janvier, Favières l'aperçut, rôdant autour de la caserne. C'était son ancien sergentmajor, ils avaient toujours été d'accord; il ne l'évita pas, se laissa même prier à dîner, par curiosité. Ils causèrent.
— Aucun emploi de chef n'est vacant, hein? dit Montsarrat. Je serai donc obligé de prendre les galons de sergent en attendant. Le conseil doit se réunir demain pour statuer sur ma demande de rengagement. Alors, j'ai quitté Dieppe, hier,
— N'est-ce pas là que vous vous étiez retiré, il y a quatre mois?
— Oui. J'ai cherché une place, mais elles sont rares... Enfin, je mangeais mes économies, lorsque j'ai appris que Le Taillandier s'en allait... J'ai pensé que le nouveau colonel favoriserait davantahe les sous-officiers... et je lui ai écrit.
Il mentait; il y avait, à cette décision, des raisons qu'il n'avouait pas et qu'il lâcha au dessert seulement, les coudes sur la table.
— Marie?... C'est pour elle que j'ai quitté le régiment; j'y serais adjudant aujourd'hui. Elle a compromis mon avenir... Je comptais sur elle, vous vous rappelez?... Je suis content que vous vous rappeliez... On ne trouve pas un emploi du jour au lendemain, et il faut vivre, n'est-ce pas? Pendant trois mois, elle a paru comprendre cela... Mais le mois dernier, les reproches ont éclaté... des reproches qu'un homme ne souffre pas. Du moment qu'elle le prenait sur ce ton, je n'avais plus qu'à faire ma malle.
Sa malle!... Favières en soulevait les compartiments, de
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mémoire... Dans \o premier, le linj^e [>ayé p^r la maîtresse, ourlé, marqué, blanchi par elle ; dans le second, un vêtement civil qu elle lui avait acheté pour sa fête; au fond, la bagatelle, ce qui entretient ces amours-là, l'épargne de son travail — à elle? Ma malle, affirmait pourtant Montsarrat. Il continua :
— Je l'ai donc faite... pour lui donner le temps de la réflexion... J'ai patienté encore quelques jours, puis je suis parti, car la situation devenait critique. Imaginez-vous que j'ai dépensé cinquante francs depuis une quinzaine... Oui, c'est à peine s'il me reste 250 francs sur les 300 que j'ai emportés, à ma libération.
— Cinquante francs en quatre mois. .. Mazette ! pensa Favières.
— C'est désastreux, car si j'étais resté au régiment, non seulement je ne touchais pas à cet argent-là, mais j'amassais encore quel'^jues sous et je ne me fâchais pas avec Marie. Nous avons vécu ensemble pendant plus de deux ans sans une brouille...
— La bûche refroidie! se réitéra Favières, en considérant son interlocuteur, naguère si fringant, dans le deuil élimé d'un misérable accoutrement civil.
Déjà, cependant, Montsarrat se requinquait, faisait, en la regardant chaudement, pousser des galons sur sa manche I
— Bah ! je serai sergent-major dans trois mois !
Et, prenant congé de son compagnon, jarret tendu et tête haute, il battait de la jambe un sabre imaginaire.
Janvier, février et mars achevèrent l'hiver, comme il avait commencé pour Favières, dans l'insondable ennui des lentes soirées, des heures de café, de théâtre, de femmes achalandées, aux pavillons de la rue d'Albanie ou de Tortoni.
Certains jours, le bureau eût été un havre dans la mer montante des dégoûts, si le capitaine qu'avait Favières ne s'était chargé de percer de nouveaux trous dans la ceinture qui bouclait la compagnie et de mettre au dernier l'ardillon disciplinaii'e.
Ce Kuhn, retenu en Algérie par une mission, à l'époque où les Parisiens étaient arrivés à Dieppe, semblait s'être concerté avec le lieutenant Schnetzer pour saper dans les cœurs français la légende de l'Alsacien impérieusement sympathique.
Jeune (il avait trente-deux ans), grand et mince, avec une petite tête de reptile économiquement vrillée sous le front, sorti de Saint-Gyr avec le tf 2, ancien officier d'ordonnance, le capitaine, sans déprécier la méthode de Schnetzer, procédait différemment. Où celui-ci, ignare et massif, allongeait le mufle, déculottait le soldat pour mettre le nez dans ses doublures, Kuhn affectait un outrecuidant dédain et, quand il avait fortuitement effleuré un homme de sa compagnie, se faisait apporter une cuvette pour s'y tremper les doigts. Il parlait de haut, de loin, ne descendait jusqu'aux sous-offîciers que pour les punir, — le foie malade, disaient les chercheurs d'excusé à cette iriaccessibilité. Une faute, la défaillance physique ou morale du soldat le trouvaient également infléchissable, prêt à des comparaisons d'où le Français sortait amoindri, inférieur, plat et méprisable comme rien du tout.
— - Ah ! nous irions loin avec vous!... Quelle engeance!... Vous marcherez ou vous crèverez; je vous briserai...
Et il les brisait, ainsi que des bottes neuves. Toutes y passaient, la botte de fatigue, sans talon et grossière, qui était le pioupioii, et la botte de parade représentée par les lieutenants et souslieutenants eux-mêmes, non exempts d'avanies et détestant Kuhn dans les parlotes de mess, sans toutefois aller, comme le soldat, jusqu'à s'écrier :
« Toi, si l'on entrait en campagne demain et que tu tiennes à la peau de ton dos, tu pourrais demander ton changement de corps ! »
Depuis le matin où l'urgence d'une sigtiature avait conduit le fourrier chez son capitaine, nonobstant les recommandations de
— Qu'osl-ce qui l'aiiicuc .' cltiuaiidd t'avioros. ^l'ayo oll.}
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celui-ci, Kuhn surveillait plus étroitement Favières et se flattait de ne point le rater. Il l'avait averti :
— Si Vous manquez, je ne vous manquerai point.
Et c'était devenu un exercice, un tiré facile... A l'afî'ût derrière le règlement, le bon Alsacien déchargeait ses deux ou ses quatre jours de consigne, suivant le cas, l'état de son foie.
En réalité, ce qu'il ne pardonnait pas à son subordonné, c'était moins sa visite matinale que de l'avoir surpris dans l'apetissement d'une extrême intimité, partageant la commune gamelle, et quelle gamelle! une vieille femme de Tortoni dont les sous-officiers ne voulaient plus et que les ruelles publiques répudiaient.
Favières, cependant, souffrait plus d'une méchanceté à froid, toute de calcul et de rancune, que des punitions brutales. Il trouvait la consigne préférable,' par exemple, au souverain mutisme de Kuhn déchirant, pour une insignifiance, quelque pièce longue à établir. La lacune, il se faisait un malin plaisir de ne la point signaler, de la tourner en rébus. « Cherchez. » Il ajoutait : « Ça forme, ça brise un fourrier, » en pesant sur ses bottes qui craquaient ou en sifflant son chien, un sale grifion qui s'épuçait sur les lits.
Il arrivait à Favières de se consoler un peu en pensant que le prochain départ de classe ouvrirait, parmi les sergents-majors, des successions auxquelles il pouvait prétendre et qui, peut-être, faciUteraient son changement de compagnie.
Il n'avait pas revu Généreuse, mais la désaccoutumance, après trois mois de séparation, entretenait en lui, à défaut d'intérêt précis, une vaine curiosité qu'il avait été plus d'une fois tenté de satisfaire II n'était pas, en efi'et, jusqu'aux péripéties de leur dernière rencontre qui ne l'autorisassent à se croire privilégié, en situation de s'assurer les bénéfices d'une alternative qu'il avait créée. Puis, les jours coulant, il s'était contenté des nouvelles que
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lui réservait, par gratitude, Cliuard, cet aneifin vachor qu'un travail opiniâtre avait dégrossi. Sergent aujourd'hui dans lacoinpagnie (le Tétrelle, il achevait, en travaillant pour celui-ci, de se familiariser avec les éléments de comptabilité et d'adrninistration, pâlissait sur des cahiers de modèles, comme autrefois sur les théories, les grammaires, les abrégés de géographie, d'arithmétique. Mais il n'oubliait pas que Favières avait été son premier professeur et, souvent, il venait encore le consulter quand une leçon demeurait pour lui hébraïque. L'autre, alors, le faisait causer.
— Tétrelle est donc incapable de te renseigner? C'est bien le moins, puisque tu lui viens en aide.
— Oui, mais il n'est jamais là. Il file quand il a réparti la besogne entre les scribes et moi. C'est à peine s'il établit la situa-, tion journalière. Une chance tout de même qu'il ait un chef comme Chupin et un bon vieux capitaine. Mais il est devenu débrouillard aussi. Il sait leur monter le coup.
— C'est toujours rue de Montivilliers qu'il va?
— Toujours. Vaubourgeix, depuis qu'il est adjudant, ne vient plus le chercher. Tu comprends, il ne veut pas qu'on dise qu'il fait sa société d'un fourrier... On ne les rencontre donc plus ensemble en ville. Mais ils se retrouvent chez les Couturier.\. Figure-toi que Vaubourgeix dans sa compagnie-et Tétrelle dans la nôtre ont décidé les sous-officiers à se faire blanchir là...
— C'est un lieu de rendez-vous pour eux.
— Pas du tout. Un soldat ramasse leur linge et le leur rapporte ; personne ne stationne dans la boutique. Je crois Vaubourgeix et Tétrelle très jaloux, Tétrelle surtout, qui me parait en tenu* sérieusement pour la petite... Il n'est plus du tout le même qu'à Dieppe. Un zélé, tu te rappelles : n" 1 chez le capitaine d'habillement et chez le trésorier. Maintenant, il est le dernier à fournir ses états... et c'est bâclé!... Dès qu'il a un quart d'heur'^î à
dépenser, il court rue de Montivilliers ou bien il dort sur son lit.
Ces demi-confidences amusaient Favières. Il reconstituait, avec ces indications éparses, l'existence des deux femmes, se plaisait à imaginer que Vaubougeix, désirant concilier la dignité de ses relations et les avantages de sa liaison, s'efforcerait de remplacer Tétrelle auprès de Delphine par un collègue du grade d'adjudant.
La prospérité de la blanchisserie aussi posait \m problème dont la solution difficile le récréait. Toutes ses ressources, il le savait, Généreuse les avait placées sur cette dernière carte. Il était aisé de voir que Vaubourgeix et Tétrelle s'en doutaient, à l'ingéniosité qu'ils déployaient pour faire fructifier l'entreprise.
Mais le succès répondrait-il à l'adroite pression des deux compères ? On ne pouvait l'espérer. . Une clientèle civile eut été certainement préférable. Les sous-officiers et les engagés conditionnels, quand le régiment en recevait, étaient, à de rares exceptions près, les seuls militaires qu'on blanchît en ville. Or dans l'infanterie, il y a peu de fonds à faire sur la propreté des sousofficiers. Les uns, comme Vaubourgeix avant qu'il connût Généreuse, chargeaient leur brosseur de laver un linge rare, plutôt que d'en prélever le blanchissage sur leur solde insuffisante; les autres, comme la plupart des comptables, renforçaient ces raisons d'économie d'une croupissante saleté. Elle n'étonnait plus chez les fourriers qu'on renonçait à décrasser ; et elle se cachait, chez les sergents-majors, sous les fallacieux dehors d'une tenue travaillée. Favières avait souvent traversé des craupandières semblables à celle qu'était la chambre de Petitmangin, à Dieppe. Il se rappelait les caleçons, les chemises et les chaussettes pourrissant dans les valises, entre les matelas, sur le corps, sous le lit ou au fonfi de l'armoire-étagère ; les deux cruches voisinant, l'une, réceptacle d'ordures ammoniacales, imparfaitement bouchée par un vieux placard, l'autre où s'attristait une eau immémoriale ;