DEUXIEME PARTIE
tait tout le monde, les ruraux mêmes, dont la haine sourde s'accommodait très bien d'un séjour et d'un hébergement de trois années sans bourse délier, dans la ville honnie.
Enfin les sous-officiers n'oubliaient pas que leur solde allait être sensiblement augmentée par l'indemnité journalière de résidence : de quarante centimes jusqu'au grade d'adjudant et de soixante-quinze centimes pour celui-ci.
Mais pour lès comptables, l'aubaine était immédiate. Déjà les fourriers s'entendaient avec les cantiniers, les sapeurs, qui achetaient le pain et le biscuit, en assuraient le transport en ville, sans éveiller les soupçons. Le biscuit, notamment, se vendait fort bien, et il n'était pas difficile de faire « sauter» les trois quarts des rations délivrées pour les manœuvres. Personne ne réclamait. Ce biscuit, généralement fossile et vermineux, pour lequel les soldats montraient un insurmontable dégoût, on en tassait quelques débris dans le sac, entre le linge sale, les brosses à souliers et les étuis de cartouches; mais on le semait sur les routes, dès qu'on se croyait exempt d'inspections.
Sur les petits vivres et principalement le sucre et le café, le fourrier haricotait encore quelque peu. Quant au sergent-major, secondé par un adroit caporal d'ordinaire, il pouvait, sans péril, ventduser la compagnie dont la subsistance journalière lui incombait pendant les manœuvres. Le départ était fixé au l®"" septembre.
Un dimanche, Favières, qu'un après-midi d'écritures avait retenu au bureau, résolut, le soir venu, de s'émanciper.
— Si je disais adieu à Camélia?...
Sa permission de la nuit l'autorisant à n'aller rue d'Albanie que vers une heure du matin, heure congruente aux occupations de la fille lorsqu'on la voulait sans intermittence, il réserva sa soirée à l'Alcazar.
Et voilà, au sortir du concert, qu'une hésitation l'arrêtait au bord du trottoir, et qu'il ne savait plus, tout à coup, s'il devait incliner à droite, vers les bassins, ou bien pencher à gauche vers la rue de Montivilliers. Une idée, éclatant, comme un coup de mine, avait, en vingt secondes, culbuté son projet et présentée son esprit l'équivalent, avec ses développements et ses conséquences. Quelles conséquences? Il quittait le Havre dans quinze jours... Est-ce que cette dernière visite à Généreuse l'engageait vis-à-vis d'elle ? S'il trouvait la place occupée, il en serait quitte pour faire demi-tour ; sinon, il pensait bien qu'on ne le repousserait point. La main qu'il avait dans sa poche y rencontra son porte-monnaie, et ce fétu, décisivement, l'entraîna à gauche.
— Huit ou dix francs d'économie, s'affirma-t-il.
En se dirigeant vers la rue de Montivilliers, il rassemblait les indications fournies par Ghuard * cinquième à gauche dans le couloir... La porte de la rue n'était point fermée, il frotta une allumette au bas de l'escalier, montâtes cinq étages, chercha, dans le couloir, les fleurets charbonnés par Vaubourgeix, et les ayant découverts, un peu effacés, il frappa... 11 frappa deux fois ; au troisième coup seulement, il entendit un remuement dans la chambre et, derrière la porte, une voix reconnue demanda :
— Qui est là?
— Moi... Favières...
On fit répéter :
— Vous dites?
— Favières...
Tout de suite la clef tourna dans la serrure, et Généreuse, le prenant par la main, à tâtons, l'attirait à soi... Puis dans un murmure, sans tarder :
Ça ne te fait rien de te déshabiller dans l'obscurité?... Je ne
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voudrais pas réveiller Tétrelle ni Delphine... Prends garde de les heurter en passant...
Et elle le guida vers le lit où elle se coulait en ^'attendant.
Quand il ouvrit les yeux, au petit jour, il aperçut, dans l'étroit petit lit-^age où ils dormaient, Tétrelle étreignant jalousement Delphine, comme s'il eût appréhendé qu'on ne la lui Yolât dans son sommeil même.
Et l'énigme de sa conduite était maintenant déchiffrable. Ces mains crispées sur ce corps à l'abandon, ce visage meurtri de passion exprimant l'effroi vertigineux d'une oscillation sur un gouffre, cette chair ivre rivée à son ivresse, le fol enlacement des membres et la sauvage floraison des cheveux épandus ; tout le vouait aux inextricables rets des hanes féminines. ^
Au bruit que litFavières en se levant, Tétrelle s'éveilla, regarda son collègue sans étonnement^ indifférent comme l'est un consommateur à l'endroit des clients qui se succèdent aux tables voisines. Ils n'avaient plus, depuis leur duel, que des relations de service... Pourtant ils se sourirent vaguement, s'habillèrent silencieusement, côte à côte, en se faisant des politesses... Les deux femmes ne bougeaient pas. Ils sortirent discrètement. Mais, dans la rue, le mutisme devenait plus embarrassant qu'un échange de banalités. Favière oîïrïi un petit sou, chez un débitant du boulevard de Strasbourg. Et, devant le comptoir, ils songèrent simultanément au départ du 44, le jour naissant.
— Comme la vie se recommence! pensa Favières.
Mais il garda cette réflexion pour soi, afin d'éviter un rapprochement, même latent, dont Tétrelle eût pu se froisser.
Alors ils causèrent du changement de garnison ; et le Parisien ne se gênait plus, désirait que son compagnon ne conservât aucun doute sur le caractère passager de son revenez-y. Il insinua qu'il
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no quittait pas le Havre sans faire ses adieux à tous les amis qu'il y avait eus, à débuter parles plus anciens, naturellement.
— On ne se reverra peut-être jamais, n'est-ce pas?
— Qui sait? répondait évasivement ïétrelle.
Troisjours après, on apprit que le conseil, à l'unanimité, l' avait admis à contracter un renj^agement de cinq années.
— Hue pouvait pas attendre qu'on fut arrivé à Paris?
— C'est qu'il a besoin d'argent tout de suite.
— Ou qu'il veut être sur qu'on le nomme sergent-m.ijor au renvoi prochain de la classe.
Tétrelle, pressenti, resta impénétrable.
Cependant, les états de proposition pour les emplois, de comptables laissés vacants par l'imminent départ des titulaires, circulaient dans les compagnies, annotés par les capitaines. Trois sergents-majors étaient libérables au 3** bataillon. Seul, Chupin demeurait.
Les états passaient d'une compagnie à l'autre sous pli fermé : précaution illusoire, car c'était le secret de Polichinelle, soit que les intéressés eussent lu leurs notes par-dessus l'épaule du capitaine, soit qu'on se les communiquât entre collègues. On savait que Tétrelle était demandé par Kuhn, Montsarrat par le commandant de la !■■% et Favières par celui de la 4% tous avec le n*" 1. Des bouche-trous portaient à trois le nombre des candidats présenté par chaque compagnie.
Favières, lorsque l'état le concernant revint de chez Kuhn, se hâta de le consulter, d'autant que, volontairement ou non, l'enveloppe n'était point cachetée.
Aux questions habituellement posées, le capitaine avait ainsi répondu :
Instruction première. — Bonne.
Instruction théorique. — Assez bonne.
Instruction pratique, — Assez bonne.
Tenue. — Négligée.
Conduite et moralité. — Laissent à désirer.
Et, dans la colonne Observations :
«A compromis en de mauvais lieux et jusqu'au quartier la dignité de l'uniforme et des galons qu'il a l'honneur de porter. Peut faire un sergent- major, mais a besoin d'être surveillé. »
D'autres notes au-dessous, si modeste qu'elles fussent, faisaient du candidat n° 2 le n" 1 réellement.
« Proposition pour l'avancement ou pour la rétrogradation, au choix, pensa Favières. Si je suis nommé, je veux qu'on me les coupe. »