PARIS
Quand le régiment venant de Versailles, dernier gîte d'étape, entra dans Paris après vingt jours de manœuvres et de marche, Favières eut quelques minutes de bonheur fou, de réveil intellectuel, de résurrection impresse... Il prit un plaisir d'enfant à retrouver, sous la couche d'oubli dont sa mémoire les avait poudrés, des souvenirs frustes, de vieux médaillons figuratifs, si délébiles qu'il devait, pour s'en attester l'authenticité, les confronter avec les manifestations originales. Il semblait qu'il n'eût jamais parcouru ces voies, pourtant familières; et quand il les reconnaissait enfin à des riens, d'infinitésimales notations dont les parois de son cerveau restaient piquées, — comme s'attachent des parcelles aux doigts de la coucheuse d'or inexpérimentée, — oui, vraiment un être jeune et neuf s'élançait de cet uniforme souillé, de cette peau fétide, roulée pendant trois semaines dans la poussière et dans la sueur. Il s'échappa de sa cage et but le ciel et la vie avec une gaminerie de moineau.
Il avait besoin d'abaisser les yeux sur les macules dtî sa tunique et la crasse de son corps, pour croire à la réalité du cauchemar dans lequel il marchait depuis vingt jours.
Marcher... avait-il fait autrQ chose, du matin au soir, et du soir au matin même, car il en était arrivé à marcher la nuit, jusque dans la position horizontale, en rêve !... Il avait soufi'ert les abc-
minations, le lent et primitif supplice de l'aveugle carcan des manèges forains.
Certes, il l'aimait, la marche... Il aimait les longues promenades, au hasard, le corps hbre, l'esprit valide, le regard ponctuel. Et jamais il n'eût imaginé qu'on pût transformer un exercice fécond en cette infernale et niaise chevauchée, à une allure de troupeau chassé par les pique-bœufs. On allait... on allait toujours devant soi, le corps égratignépar les courroies, défoncé parle sac, les armes, la chaudronnerie retentissante de deux épais voisins ; on allait, la tête vide, ouverte à tous les veiits du désespoir, la vue distraite de tout écart buissonnier, les pieds, les pauvres pieds pantelants, criant dans les affres des drames ignorés.
Les doigts écachés, la peau soulevée sous laquelle fluaient des mareS;, la contracture des muscles, en proie aux tenailles et au fouet, faisaient songer à quelque épouvantable compote votive de pèlerin ayant entrepris de concasser des pois secs ou d'émousser d'innombrables pointes sous le constant effort d'un orteil dévoué. Après une pause, quand il fallait repartir, ou bien si l'on entrait dans les terres labourées, les champs de betteraves, parmi les sillons, les haies et les ornières, les contorsions de la douleur devenaient épileptiques. Toutes les patientes combinaisons pour éviter de porter le pied à faux, encore possibles dans la marche normale, sur les routes, échouaient, arrachaient des plaintes à la chair tourmentée, engendraient la danse de Saint-Guy, le saut ridicule qui précipite sur l'occiput la gamelle dont le sac est sommé, ou encore la gigue suprême d'une volaille qu'un caprice néronien eût placée sur quelque plaque chauffée à blanc.
Vers le quarantième kilomètre, le vertige insensibilisait la victime sur son gril, c'était une viande continuant de couler, parla force do l'habitude. Les oreilles s'emplissaient de bourdonnements, la tête penchait sur la poitrine, les lèvres se tuméfiaient, les mains étaient goutteuses, les yeux, détachés des bornes mêmes, obstiné-
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ment fixés sur les reins du soldat de là file précédente . ne se relevaient que pour sonder l'horizon et se désoler à l'aride spectacle des routes sans fin.
Pas une idée, pas un ^este, pas un regard, que n'usurpât cette marche éternelle, absorbant non seulement toutes les facultés physiques, mais la pensée aussi. L'intelligence se ravalait jusqu'aux stériles calculs, aux multiplications affolantes confondant les pas, les kilomètres, les heures ; jusqu'à l'hallucinante, à la despotique sollicitation des pieds blessés, des pieds infirmes, subordonnant leur fidélité au soin qu'on prenait d'eux et menaçant de répandre leur purée sanglante dans l'appareil de torture. L'obsession devenait telle, ils étaient à ce point l'unique préoccupation, qu'on ne marchait plus sur eux mais sur le corps tout entier se vidant par leurs plaies et délayant dans la sueur et le suif impuissant, une chair endolorie et fondante.
Pour le logement^ com\)Os,é du fourrier, d'un caporal et de deux hommes de corvée par compagnie, la persécution se compliquait de célérité. Partis une heure avant le régiment, ils devaient encore le gagner de vitesse en rognant sur les haltes et les repas, avantgarde fantastique qui apercevait le paysage, les arbres, les maisons, comme à travers des portières de rapide, et brûlait les cailloux que pilait plus lentement, plus pesamment, la colonne subséquente^ semblable au cylindre niveleur des cantonniers.
Depuis qu'on avait reconnu que les chansons de route étaient susceptibles d'entraîner le soldat et atténuaient sur son visage, l'ennui et le dégoût dont Alfred de Vigny a dit qu'ils en sont les traits généraux, le silence dans les rangs, formel, n'enlevait plus au bétail militaire rien de son morne aspect.
Les refrains légendaires, d'une gauloise puérilité, les vieux rythmes où sonne l'âme du peuple, les grossières ébauches pleines de ce charme naïf des choses qui n'ont point de fin et à peine de commencement; le règlement bifl'ait tout, afin que l'homme restât
seul en face de lïnanité de sa tâche, suffisamment célébrée par le ^erpéXuellafnento des Pieds-Saignants.
A l'étape, pour les fourriers comme Favières et Tétrelle, c'était autre chose.
Ils devaient, avant que le régiment arrivât, visiter le logement des officiers, le cantonnement de la ti^oupe . granges, gi'eniers, écuries, trous à porcs; entasser cinquante hommes là où il en pouvait tenir trente, par terre, sans paille, si la complaisance de l'hôte réquisitionné n'en faisait pas étendre. Des municipalités, des particuliers, qui eussent ouvert, toutes grandes, leurs portes à l'ennemi, se barricadaient, parlaient haut, délibéraient, empêtraient l'intrus dans leur duplicité paysanne. De cinq heures du matin à neuf heures du soir, le fourrier était debout, trôlait, ahuri, entre le civil et le mihtaire, assailli de reproches et de réclamations, traînant à ses trousses des queues d'escouades sans gîte, des grappes de soldats que des locaux obstrués dégorgeaient.
Venait l'officier. Et c'était Kuhn, jamais satisfait, refusant l'écurie pour son cheval, si sa chambre lui agréait, ou déclarant le logement a indigne d'un officier », si, par hasard, sa monture lui paraissait convenablement installée. Puis il refaisait le cantonnement, débusquait des sections, invectivait Favières, s'agitait, parfaitement indifférent au fond lorsque l'insalubrité, les réels dangers que présentait un abri, eussent exigé qu'on l'abandonnât.
Et pourquoi cette activité, cette course moutonnière à travers les campagnes, ce piétinement des champs, des récoltes, cette arbiti'aire provocation à l'hospitalité, pourquoi? Pour pubher péremptoirement l'inutilité des pompeux travaux de l'année, pour olfrir aux yeux dessilles du soldat une réduction au 1/10 OCO*" du champ de bataille, de l'héroïsme, des capacités, du commandement, de tout !...
Le soldat... immédiatement il comprenait l'insigniGance des
Fariéres distiiurua Deiptime au bras de Généreuse. (Page 331.)
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commodes théories développées entre quatre murs, comme on joue au billard, avec des effets, des collages sous bande, une fantaisie de désœuvré, carambolant avec de minces unités sur le drap pisseux des glacis.
Là, sur ce terrain des manœuvres où tout était figuré, on avait bien la vision d'une boucherie véritable, d'un choc effrayant des billes toutes rouges, écrasées l'une contre l'autre par d'invisibles queues fomentant le massacre... mais on se demandait, en même temps, pourquoi tant de soins et de mystère, si c'était pour aboutir à ces piteuses combinaisons qu'un enfant eût déjouées, à ces répétitions de carnage à huis clos, à ce petit jeu de la mort pour rire, à ce cache-cache quasi funèbre où de vieilles moustaches crient : « Coucou. . . le voilà » à d'autres moustaches plus jeunes à qui des ordres supérieurs commandent de se laisser surprendre! • Des hommes rigolaient sur les brancards qui les emportaient, « pour la frime » ; des hommes encore se brûlaient sous le nez la poudre inoffensive de leurs cartouches à blanc; des hommes enfin, et des plus simples, sentaient l'imprudence de ce comique coup de botte dans le postérieur du prestige...
Car, le plus souvent, l'exercice finissait dans l'immense ironie d'une indescriptible confusion des rôles, le vaincu par ordre étant, aux yeux de tous, le vainqueur certain. Et c'était à la fois, décevant, folichon, bête et vilain, ce rapetissement, cette singerie d'une chose épouvantable et sacrée : la Guerre I
Le Trocadéro... le pont d'Iéna... l'avenuede Labourdonnais... l'École militaire est au bout. Ce que sonnent allègrement les clairons, maintenant, c'est la fin du cauchemar, l'heure du bain, l'entrée triomphale dans le repos et le décrasse ment... Ah! ils sont bien sales et bien las!... Les cuivres ont beau balancer leurs encensoirs à musique sous le nez des larbins et des filles de brasserie que dérange seul le passage de la procession, le colonel-dais
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et sa suite défilent sans susciter le reposoir d'une admiration.
Au carrefour des avenues, cependant, devant la porte de la Cavalerie, des groupes s'étaient formés, autour d'un omnibus et de quelques voitures arrêtées ; aux fenêtres des mess, un peu d'or se montrait... Et, tout à coup, au premier rang des curieux, Favières distingua Delphine au bras de Généreuse.
Elles l'aperçurent aussi, lui sourirent... Tout le monde les reconnaissait; les sous-officiers saluaient d'un œillade, d'un mot... Personne même ne paraissait s'étonner qu'elles fussent là; le régiment les remorquait, parmi ses bagages, elles étaient le brin de vanille dans la pâte consistante des corvées nutritives. Ça, de vraies femmes à soldat, changeant de garnison en même temps que lui et le devançant au nouveau gîte pour l'y recevoir!
^avières, lui, se réjouissait moins, sans inquiétudes précises, toutefois. Il eut préféré laisser au Havre ce passé, procéder en rentrant chez soi, à Paris, à la toilette superficielle et au ramonage qui l'eussent nettoyé à fond des ordures déposées en lui et sur lui pai* trois ans de caserne et vingt jours de transpiration.
« Il est certain qu'elles ont mis la clef sous la porte et que c'est Tétrelle qui paya le voyage. Peut-être même — j'y songe — n'a-t-il rengagé que pour être en mesure de subvenir à ces frais... Ah! il est [)ris... C'est le coup de folie des avares et des chastes quand ils déraillent... Que vont-elles faire ici? »
Le régiment entrait, par l'avenue Lowendal, dans la grande cour de l'École militaire. Les bâtiments en ailes, à deux étages, où alternaient, géométriques, le lait de chaux et le café au lait; le corps de garde moussu d'où s'élevait une fumée triste ; l'herbe sournoise que marchandaient les endroits moins foulés; deux arbres podagres on eût dit plantés dans les toits qu'ils dépassaient de la cime ; la désespérante nudité de ce champ labouré pourtant sans arrêt; riem de tout cela ne dilïerenciàit l'École militaire des
casernes provinciales. Il y avait bien dans le corps de bâtiment principal réservé à l'École de Guerre, une tentative architecturale, des velléités de décoration^ quelques colonnes, un petit dôme ; mais cet effort néo-grec rendait plus frappante encore la pouillerie environnante, tel un hôtel bourgeois dans une villa de chiffonniers. Tout de suite, les fourriers allaient reconnaître le casernement. Le 3® bataillon occupait le bâtiment adossé à l'avenue de Suffren. Favières constata avec joie que la fenêtre de son bureau donnait sur la vie civile au lieu d'ouvrir sur une cour intérieure. Après qu'il eut guidé sa compagnie à travers les chambres qui lui étaient affectées, au deuxième étage, il redescendait, quand sou sergent-major l'appela.
— Je suis de la classe; je m'en vais dans quelques jours; voyez donc les bouchers.
Ils étaient là une douzaine, les uns endimanchés, cérémonieux, les autres en tenue d'étal, afin que la présentation fût plus tôt faite. A tour de rôle, ils sollicitaient la pratique des compagnies, allaient du capitaine au sergent-major qu'ils s'efforçaient de s'attacher par d'alléchantes offres.
— Moi, je vous vends la viande un franc le kilo; mais il y a pour vous cent sous par prêt.
Un autre :
— Je puis vous laisser le kilo a 90 centimes ; vous aurez le sou du franc.
Un troisième :
— Votre capitaine m'a promis la préférence. Je vous fournis le bœuf à 80 centimes; vous ne trouverez pas au-dessous... Venez chez moi, nous nous arrangerons toujours... si vous voulez bien considérer qu'à ce prix-là je ne puis vous donner des morceaux de premier choix.
Celui-là était déjà plus carré, indiquait nettement qu'il achetait
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la complicité du sergent-major, pour faire accepter les déchets que les plus indigentes gargotes refusaient. Car c'était là le fond du marché. Pas un chef ne résistait à la promesse d'une prime d'autant plus forte que la qualité de la viande était inférieure.
— Ma foi, dit Favière en prenant des adresses, il m'est impossible de vous rendre une réponse certaine. Mon sergent-major est libéré, je ne sais qui le remplacera et je n'ai pas qualité pour traiter avec vous. Il faut attendre une huitaine.
L'installation à l'École militaire, le désarmement de la classe, demandèrent, en effet, plusieurs jours durant lesquels Favières put à peine sortir de la caserne.
Kuhn l'avait charitablement averti.
— Je n'ignore pas que vous êtes ici chez vous. La tentation est forte... Dans votre intérêt, je vous engage à n'y pas céder. A la première incartade, je demande votre envoi au dépôt.
Favières se le tint pour dit, bien qu'il enviât ses camarades qui, comme Édeline ou Devouge, allaient se refaire à la table familiale ou renouer avec les vieux amis. Édehne, en outre, cherchait un emploi qui lui facilitât ces fugues, briguait la place du soldat libérable que requérait la presse régimentaire, im bon petit fourbi pour un ancien typo.. . Quant à Devouge, il n'avait encore jeté son dévolu sur rien, mais il se promettait bien de fricoter aussi, le cas échéant. '
Il vint, un soir, trouver Favières dans sa chambre.
— J'ai rencontré la Couturier qui m'a chargé d'une commission pour toi : son adresse, rue Valadon, — afin, sans doute, que tu puisses la visiter ou lui écrire.
— Qu'elle compte là-dessus !
— C'est ce que j'ai pensé... D'autant plus qu'elle n'est plus la belle Couturier du café de Dieppe. Quelle débine ! C'est étonnant
comme elle a vieilli depuis son dernier gosse... Ah ! elle n'a pas l'air heureux... La purée, mon cher... Il eût mieux valu pour toi qu'elle ne suivît pas le régiment.
— Pourquoi? Si Tétrelle s'est embarrassé de la fille et de la mère par surcroit, tant pis pour lui.
— A la bonne heure. C'est comme moi... Me vois-tu avec Espérance sur les bras? Imagine-toi qu'elle attend que je l'appelle à Paris... Elle déciderait sa mère à vendre la boîte et à quitter le Havre, si c'était sérieux... hsez : si j'épousais... Plus souvent! Bon en province, ce battage;' mais ici, les femmes ne manquent pas encore à ce point qu'on en fasse venir de là-bas, hein? Ah !... je ne te disais pas... un bateau im peu bien monté : la petite Delphine m'a demandé si je connaissais une place pour elle. Tu ne sais pas le conseil que je lui ai coulé en douceur?... D'entrer dans une brasserie. . . Ce que Tétrelle mousserait 1 . . .
Deux jours après le renvoi de la classe, les promotions parurent enfin à l'ordre.
Étaient nommés sergents-majors : Tétrelle, à la 3^; Montsarrat, à la l"*'; le Vicomte, à la 4^
Favières était sacrifié. Il n'en fut pas étonné, trouva même plutôt une compensation qu'un nouvel ennui, dans le hasard qtii lui envoyait Tétrelle pour chef. A l'inconnu que n'eussent pas prédisposé en sa faveur trois ans de camaraderie, de voisinage dans la vie et dans les grades, Favières préférait ce garçon sans rancune et sur qui, en dehors d'une influence toujours exercée, des événements probables lui donneraient barre. Les manœuvres, rillicite et commun fourbi, le voyage du Havre à Paris, côte à côte, scellaient le rapprochement qu'avait préparé la nuit passée sous le même toit, rue de Montivilliers. II ne restait, enti'e eux, nulle trace des différends d'ailleurs loyalement vidés.
Favières, néanmoins, attendit avec quelque impatience l'entrée