TROISIÈME PARTIE 33î
en fonctions de Tétrclle. Il fut reçu par Kuhn, le fourrier et l'adjudant Boisguillauuie étant présents.
— J'espère, sergent-major, que je ne me repentirai pas d'avoir arrêté mon choix sur vous. Vous avez rengagé, je suppose, par goût. Il est donc presque superflu de vous demander un zèle et, vis-à-vis de vos subordonnés, une fermeté qui ne se démentira pas. A ce compte, nous serons bons amis; sinon...
Il plia sur les jarrets, fit craquer ses bottes, les brisa, d'un tassement expressif, en même temps qu'il les époussetait du bout de sa cravache. 11 allait s'éloigner; il se ravisa.
— Je vous ai entendu tutoyer le fourrier Favières. Je ne prétends pas vous interdire une sympathie encouragée par des attributions, hier encore identiques; mais je vous rappellerai, une fois pour toutes, qu'on n'obtient de ses inférieurs une soumission et un dévouement exemplaires, qu'en se conformant strictement à l'esprit et à la lettre du règlement, établi sur les bases du respect hiérarchique, sous toutes ses formes.
Cette fois, il disparut. Les trois sous-officiers s'entre-regardèrent.
• — Voilà le coco! dit Favières.
Mais Tétrelle se révolta.
— Nous n'allons pas nous dévorer... Il s'agit, au contraire, de faire bon ménage. C'est assez ennuyeux pour toi déjà de rester fourrier. Nous nous partagerons la besogne... Kuhn... il nous enquiquine...
— Il vous brisera... déclara l'adjudant, avec la résignation du cuir travaillé, dès longtemps assoupli.
Il s'était penché vers le fourrier; il lui parla, un moment, à voix basse. -
— Ah! oui, s'écria Favières, j'oubliais... Dis donc, Tétrelle,
est-ce que, par ton entremise, M"^^ Boisguillaume ne pourrait pas avoir la viande au prix que la paie la troupe?
— Mais oui... J'arrangerai cela...
L'adjudant remercia. Il allait falloir qu'il réalisât des prodiges pour vivre avec sa solde, à Paris. Sa femme aurait bientôt un second gamin, et l'assistance laborieuse qu'il trouvait, naguère, auprès d'elle, était paralysée par les successifs changements de garnison. Dès qu'elle commençait à se faire une clientèle en un endroit, on le quittait.
Trois ans auparavant , quand ils s'étaient mariés , oui , son métier de modiste était lucratif. .. Mais retrouverait-elle une seule des pratiques qu'elle avait dû abandonner pour suivre le bataillon à Dieppe, puis au Havre?
Il se plaignait doucement, sans acrimonie, du peu de souci qu'on prenait d'améliorer une situation reconnue pitoyable, des charges, au contraire, sans cesse plus lourdes sous lesquelles on les écrasait, céhbataires ou autres.
— Les continuelles modifications apportées à la tenue laissent la moitié de nos prêts entre les mains des maîtres-ouvriers. En revanche, il paraît qu'on nous supprime l'indemnité de résidence à partir de l'an prochain. Un sergent-major est plus heureux que nous. On l'habille ; il a des tours de bâton...
— Faut bien, observa Tétrelle. Savez-vous, sans cela, ce que nous touchons de plus que les sergents, par prêt? Cinquante centimes environ. Quand nous avons payé notre blanchissage, le vin à la cantine, la lumière dans le bureau^ dix autres choses, que nous roste-t-il? L'hiver, tenez, la provision de charbon qu'on alloue pour les chambres est insuffisante... Lans certaines compagnies, je sais bien que les sous-officiers arrondissent leur part au détriment des hommes...
— Mais il serait imprudent de s'y risquer avec Kuhn, pour-
Les premiers furent accueillis sans trop de surprise. (Page 342.) Liv. 43. 43
suivit Favières. Il s'informe des quantités qu'elles ont reçues... 11' a failli faire passer au conseil ton prédécesseur, quand il s'est aperçu que le pétrole avec lequel nous nous éclairions figurait parmi les dépenses de l'ordinaire. C'est l'usage dans toutes les compagnies, seulement les malins s'entendent avec le secrétaire de la commission et remplacent, dans la nomenclature des denrées, le combustible par... des pommes de terre.
— Enfin, malgré tout, on rengage, observa Boisguillaume. Voilà encore le petit Ghuard qui en redemande pour cinq ans... Il est juste de dire que le nouveau colonel a pour nous plus de considération... l'État aussi... oh! des avantages gratuits!... la permission d'une heure du matin, la promesse d'une tenue spéciale... des bêtises...
— Et la suppression de la brisque que vous oubliez! ajouta, en riant, Favières. C'est bien curieux... Les sous-officiers n'osaient plus la porter; ce circonflexe les blessait comme un bât... La soutache plus discrète en outre, crée une confusion dont les grades inférieurs se rehaussent..'.
Il s'arrêta... Il sentait qu'une gêne pesait sur les deux représentants de la catégorie qu'il daubait. Ni l'un ni l'autre, cependant, n'eurent le courage de la défendre. Mais Boisguillaume se retira.
— Un brave homme tout de même^ continua Favières, quand il ne fut plus là. Il me surprend .. Kuhn le mord tous les jours et il n'est pas enragé. Je sais des adjudants qui, en pareil cas, n'hésitent pas et achètent leur tranquillité au prix de celle du soldat, de tout ce qui est au-dessous d'eux... Boisguillaume, lui, est resté juste et indulgent. .. Il aune excellente femme aussi. Le cantinier leur a coupé le crédit; il n'y a pas d'ordures que la Burel n'ait versées siu^ eux... et tu verras quelle propreté, quelle misère décente dans leur pauvre petit logement.