TROISIÈME PARTIE
Ils causaient amicalement, parmi les paperasses, les placards, leur ménage de comptables avec ses deux lits en face l'un de l'autre, l'exiguïté des locaux, à l'École militaire, obligeant le sergent-major à partager sa chambre avec le fourrier.
Tétrelle muait, grisé par la nouveauté de ses fonctions et de sa tenue. Il avait, plusieurs fois déjcà, bouclé son ceinturon de cuir verni, accroché son sabre dont il faisait jouer la poignée autour de son bras. On cousait les galons sur sa tunique... Une curiosité de soi-même, toute juvénile, le ramenait devant une glace de bazar, comme si les insignes de son nouveau grade avaient imprimé à ses traits un caractère de distinction concomitant. Il était, à cette minute, bien loin. de Delphine, repris par le régiment, les états collationnés, les livrets qu'il feuilletait, l'affaire ment d'une installation et d'un rapide apprentissage.
— Nous serons très bien ici... De bons types, n'est-ce pas, le lieutenant et le sous-Ueutenant? Espérons qu'on enverra, cette année encore, Kuhn en mission.
Il était occupé à mettre un peu d'ordre dans son armoireétagère lorsque, par la fenêtre ouverte, entra un psitt. .. prolongé, réitéré... Favières n'y eût accordé aucune attention si Tétrelle, aussitôt, ne s'était précipité vers la croisée, où il gesticulait, un moment... .Tustement, le tailleur lui rapportait sa tunique. Il la saisit, l'agita comme un drapeau que le col jaune cravatait et qu'historiait la munificence des galons. Puis, tout à coup, se retournant :
— Viens donc ; regarde. . .
Généreuse et Delphine étaient arrêtées sous les arbres de l'avenue de Suifreii, en cheveux toutes deux, déjà acclimatées. L'endroit était désert, fréquenté seulement, à l'heure des repas, par des faméliques attendant sur un banc l'aumônée de croûtons qu'ils se disputaient à quatre pattes, comme les gamins des dragées derrière un baptême.
Les femmes riaient aux sous-officiers, aux galons balancés...
Favières avait mal vu Delphine, dans la foule, sur le passage du régiment arrivant à Paris. Il la trouvait grandie, ressemblant fort peu à la gamine de Dieppe épaisse, dolente et fade. Courte encore, mais drue, les hanches et la gorge pleines, le visage allégé, pâh, elle avait le petit nez blanc de sa mère et, comme elle aussi, une large bouche amoureuse et bonne dont l'expression, toutefois, était corrigée par les yeux volontaires, percés à la vrille, le front bas, une économie de création compensant l'opulence de ses lèvres fertiles et de son menton véhément.
Pour Tétrelle, depuis qu'elle avait paru^ le bureau n'existait plus et le sabre n'était qu'une ferraille négligeable. Il restait à la fenêtre; immobile, repossédé, toute sa chair descendant vers elle.
Il cria :
— A ce soir...
Et elles étaient loin déjà qu'il se pétrifiait encore dans une contemplation sans objet.
A la fin, cependant, il revint dans la chambre, un peu gêné, attendant qu'une parole de son compagnon rompît le charme ; puis, celui-ci gardant le silence :
— Elles demeurent rue Valadon... provisoirement, dit le sergent-major. Un hôtel meublé... mal fréquenté... Il faudra que tu me pilotes dans le quartier; on doit pouvoir trouver mieux.
— Volontiers, répondit Favières. Que vont-elles faire?
— Ah! voilà... Elles ne savent pas... Elles vont chercher dans leur métier... Généreuse, du moins, car Delphine, qui a reçu quelque instruction, s'ennuierait dans ime blanchisserie.
^ Un soldat entra, porteur d'une note qu'il était chargé de communiquer aux intéressés.