‹ Sous-offsChapitre 86 sur 199 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

« Les sergents-majors et les fourriers se réuniront ce soir, huit lieures, à la Brasserie Européenne (avenue Lowendal), pour fêter les nouveaux promus. Prière d'émarger. »

— Iras-tu? demanda Tétrelle.

— Pourquoi pas ?

— En ce cas, tu m'excuseras... Je ne pourrai vous rejoindre que vers neuf heures. Je leur ai donné rendez-vous.

Ce n'était point soir de bal; il n'y avait que peu de militaires dans le grand café précédant la salle de danse et coupé en deux par le couloir qui y conduisait. Encore ces militaires se groupaientils dans la travée de gauche, autour des billards : infanterie, tringlots, cuirassiers, artilleurs, sergents des sections d'aministration. Débarrassés de leurs lattes et de leurs coupe-choux dont les poignées se transformaient en patères pour les casques et les shakos, les sous-officiers des différentes armes antipathisaient, la cavalerie affectant, vis-à-vis du pousse-cailloux, des airs d'ouvriers d'art à l'égard de simples manœuvres, et le commis d'intendance réclamant une situation intermédiaire par son élégance, ses essais de fantaisie, des manchettes, la main plus blanche...

Tous, cependant, respiraient l'insolence, la fatuité et la niaiserie, se collaient sous le nez les accroche-cœurs dont l'ordonnance frustrait les tempes, couchaient sur les billards, entre deux basques relevées, de puissants et rouges fessiers. En attendant leur tour de pousser la queue, ils s'appuyaient dessus, prenaient des attitudes faraudes, exposaient de gros doigts bagués de doublé, acheté à tempérament aux courtiers qui visitent les casernes.

L'un après l'autre, les sergents-majors arrivaient, accompagnés de leur fourriers. Et les nouveaux promus ne s'occupaient que de leur sabre, comme d'un enfant, lui donnaient la main en se penchant un peu, écartaient les jambes pour le recevoir, ne savaient de quelle façon le porter pour qu'on le remarquât : tels de jeunes pères.

Quelquefois ils lâchaient la bélière et se faisaient suivre par lui, en se retournant pour l'appeler.

A neuf heures, une vingtaine de sous-officiers étaient réunis. Mais déjà la plupart d'entre eux se morfondaient devant les billards accaparés, les verres vides etles journaux illustrés parcourus.

— Nous n'allons pas poireauter ici; il y a des endroits plus drôles, ditMontsarrat, étonné que^ dans un établissement s'intitulant (( brasserie », le service fût fait par des garçons.

— Certainement, répondit Devouge, qu'on avait invité par calcul. Dès que Tétrelle sera là, je vous conduirai à la Tonkinoise^ avenue Duquesne, une brasserie tenue par une femme que j'ai connue simple verseuse rue de Turbigo. Elle espère que les sousoffs du régiment luidonneront la préférence. Il y a chez elle quatre ou cinq filles... très bien. Nous reviendrons ici un soir de bal, quand il y a de la femme. Ah! voilà Tétrelle. Levons le siège.

Ils sortirent en trimballant leur quincaille et, trouvant sur le trottoir un champ d'expériences plus vaste, se récréèrent isolément avec leur grand joujou. Ils repassèrent devant la grille du Midi, puis Devouge commanda par file à gauche, et ils allèrent dans l'avenue Duquesne, jusqu'à la Tonkinoise.

— Attention!... faut faire sensation, s'écria le sergent cicferone en invitant ses camarades à s'enfourner lentement, l'un après l'autre, dans l'ordre de bataille. Et, prenant la tête du défilé, iltintla porte ouverte en annonçant, à mesure qu'ils en franchissaient le seuil, les sergents-majors et les fourriers des douze compagnies.

Les premiers furent accueiUis sans trop de surprise, mais, à partir du huitième, le personnel de la brasserie fit une entrée à chaque sous-officier. Il n'y en avait plus et il y en avait encore; des voix de femmes les numérotaient en s'exclamant : dix-sept... dix-huit... vingt...

— Fermez le ban ! ordonna Devouge qui avait tiré son sabre,

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rasse'ivihlùdans sa main gauche des rênes imaginaires et chevaucliait une béte absente en imitant le colonel un jour de revue.

Une petite femme, sautant du comptoir, se précipita au devant de lui :

— Ahl gentil... gentil de m'amener du monde.

Alors il la présenta aux sous-officiers, pressés autour des tables de marbre, sur les banquettes en moleskine râpée :

— Nini... une vieille amie à moi, et sa suite...

Il montrait quatre filles debout derrière elle, les mains dans les poches de leur tablier, le ventre aggravé d'une sacoche en cuir, bâillant et fatiguée comme celle des conducteurs d'omnibus. Elles allèrent s'asseoir parmi les sous-officiers; et, comme elles n'étaient que quatre, elles s'efforçaient d'en satisfaire le plus grand nombre, donnaient à l'un un bout de robe, à l'autre un bras, un pied, un genou, car tous en voidaient, montraient, à leur trousses, une effervescence canine. Quand il s'agit de renouveler les consommations, il fut impossible aux verseuses, emboîtées dans les uniformes, de s'échapper. Elles riaient renversées, pétries, disparaissaient sous le flux de la garance conquérante.

— Restez... maman va servir, dit Nini, indulgente. Je ne me gêne pas avec ces messieurs.

Elle frappa sur un timbre; une vieille femme parut, énorme, sale, composé de mati'one, de laveuse de vaisselle et de concierge d'impasse.

— C'est maman... expliquait Nini à Dévouée réfugié auprès d'elle. Je l'ai prise avec moi. . . C'est très dnMe ; tu sais qu'elle était plumassière? Quand»elle a lâché le truc, toutes les ouvrières qu'elle occupait sont entrées en brasserie... J'en ai recueilli une : la grande Rita... Mon amant, le brig-four des cuirassiers qui m'a installée ici... un chic ty})e, le fils d'un industriel de la Somme... un peu calé... mon amant lui a procuré... à Rita, un maréchal des logis

de chez lui... très bien aussi..., c'est bon pour l'établissement... Ils dépensent beaucoup, dînent ici souvent... tu les verras... Mon brig-four... ah! c'est bien mieux dans la cavalerie que chez vous tout de même... Il fait faire tout son travail; ses officiers l'invitent à déjeuner: on vient lui communiquer les ordre*s ici... Ça lui coûte chaud, par exemple...

— Alors ça va. . . tu es contente ?

— Ça va... heu! Je l'ai rencontré au bon moment... voilà... Je n'ai jamais été bien solide; je ne pouvais plus boire... C'est embêtant, dans le métier.

— Te rappelles-tu...

Ils en étaient aux souvenirs, souvenirs de femme, de bordées, qu'ils remâchaient, lui, comme ses clous de tapissier, les lèvres serrées, la dent prudente; elle, sans retenue, toute petite, maigrichonne, mangée par la phtisie, le regard pareil à la dernière flambée d'une mèche près de s'éteindre.

Cependant, les sous-officiers qui n'étaient pas les voisins immédiats des quatre verseuses s'impatientaient. Ils interpellèrent Devouge.

— Est-ce qu'on ne s'en va pas? Va-t-on faire des crêpes?

— A vos ordres.

Mais Nini ne voulut pas les laisser partir avant d'avoir offert une tournée.

— Il faudra revenir me voir, hein?

Ceux qu'avaient amorcés les fdles promettaient; les autres se réservaient. Alors Nini les reconduisit jusqu'à la porte, leur serrant la main à tous^ au passage.

— Aux Abnées, maintenant !

Derrière leur guide, derechef, les sous-ofliciers se débau-

Je veux bien vous essayer. (Page 347.)

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dèrent. ïétrelle et Favières se trouvèrent côte à côte, un peu à l'écart.

— Ils se connaissent intimement... Devouge et cette Nini? demanda subitement le sergent-major.

— Probable... fit l'autre, indifféremment.

— Et... c'est difficile à une femme... d'entrer dans une brasserie?

— Je ne sais pas... je ne pense pas... répondit Favières.

— C'est que... voilà... Delphine aurait l'idée... en attendant mieux... Mais je ne veux pas, moi, merci!

— Quoi donc?

— Qu'elle serve dans ces établissements, donc!

• — C'est vrai qu'il faut du tempérament..; supporter la boisson, les veilles... tout.

— Oh ! Delphine est soUde. C'est pas cela.

— Quand elles ont quelqu'un, elles sont tranquilles... Et puis, dans quel métier les femmes ne sont-elles pas exposées à des rencontres des... Ah! il y a plus d'occasions en brasserie, sans doute...

— C'est une question de confiance réciproque... Je serais là d'ailleurs. Alors tu me conseillerais?..

— Rien du tout. C'est affaire entre Delphine et toi.

— Gui... mais crois-tu que, par l'intermédiaire de Devouge... Nini consentirait à prendre Delphine chez elle? Dans ces conditions, avec une recommandation. . . tu comprends. . .

— Pas défendu d'essayer. J'en parlerai à Devouge.

— Ah! tu m'obligeras! Je ne peux pas toujours subvenir à leurs besoins. J'ai déjà bien entamé ma prime. C'est à peine s'il me reste 250 francs. J'ai payé leur voyage à toutes les deux, parce que Delphine refusait de venir sans sa mère; je les aide encore

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