‹ Sous-offsChapitre 88 sur 199 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

qui l'envoyait à l'infirmerie. On dut placer des sentinelles dans les cours, exercer une surveillance nocturne rigoureuse.

Les sous-officiers, de part el d'autres, étaient restés étrangers à ces pugilats crapuleux, mais il était difficile, en revanche, qu'ils introduisissent une détente dans leurs rapports. Favières venait de le constater, lorsque Devouge répondit :

— Je ne sais guère qu'un endroit où toutes les armes s'épousent — absolument. C'est près de l'Esplanade, dans un estaminet de bonne apparence, où se rencontrent, tous les soirs, des trompettes d'artillerie, quelques tringlots et maints cuirassiers. L'enseigne est curieuse : Aux amis de l^armée; un vieux monsieur très décoré reçoit sur son cœur un énorme dragon... Ça pourrait s'intituler : ce Enfin, seuls !» Il y a des chambres au premier ; mais une des filles qui sont censées les habiter et qui flânochent dans le café, de temps en temps, pour lui donner un petit air de brasserie, cette fille m'a découvert le pot aux roses. Elles sont là comme trompe-l'œil ; ce n'est pas pour elles qu'on vient...

Un petit mari, C'est bien gentil, , Sans cesse, Ça vous caresse...

chanta l'Alsacienne en mazurkant, tandis que sa partenaire achevait une réussite. La salle s'anima. Nini s'était levée aussi, allait du comptoir à Devouge, en riant; à chaque instant la porte s'ouvrait^ et c'était une bouquetière proposant trois fleurs et deux bouquets de cimetières dans un vaste panier de blanchisseuse; un camelot débitant Faust et Marguerite, en chromos; un Italien, courtier en glaises allégoriques; ou bien un sourd-muet sinistre déposant devant chaque personne une enveloppe scellée, qu'il ramassait ensuite, sans appuyer son ofl're d'un regard, d'un geste.

Tout à coup, au u^oment où Favières et Devouge se disposaient à partir, Nini, sur un mot imprudent de Delphine, les prit à témoin.

— N'est-ce pas qu'un emploi s'arrose comme des galons? Je suis sûr que Monsieur (elle désignait Tétrelle) ne refusera pas de payer le Champagne.

Il ne sut pas résister longtemps. Les filles s'étaient approchées, dansaient autour de lui, retenaient les deux Parisiens qui persistaient à vouloir se retirer en invoquant leur permission d'onze heures seulement.

— Allez vous faire porter rentrants et revenez, conseilla Camille.

— Oui, reprit Nini; je vous promets de fermer à minuit; on sera chez soi; personne ne vous cherchera ici.

— Et si on nous signale au poste ou si nous nous jetons dans les pattes de l'adjudant, cette nuit?

Nini réfléchit une minute.

— Il y aurait un moyen... invitez ces messieurs... Vous passeriez avec eux par le quartier de la cavalerie Ils sont toujours

d'accord avec le brigadier qui leur ouvre la porte.

Ils hésitaient encore, moins devant les risques à courir que devant la démarche impromptue. Alors Nini en fit son affaire, prévoyant une source de bénéfices bonne à exploiter. En effet, les cuirassiers et l'artilleur acceptèrent courtoisement la proposition, à charge de revanche. Quant au service qu'on attendait d'eux, rien de plus sûr ni déplus facile. On se salua en souriant. La glace était rompue.

Une demi-heure après, Favières et Devouge revinrent, en règle avec le cahier du poste. Les groupes fusionnèrent; il fut convenu qu'on mangerait d'abord un morceau ; et le garçon posa les volets. Mais comme il fermait la porte, une tète de bouc sous

Page 1