‹ Sous-offsChapitre 89 sur 199 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

laquelle il y avait un foulard l'oiige, un col de redingote en ouverture d'entonnoir et un violon se présenta. On allait l'éconduire. L'Allemande protesta :

— Laissez-le donc entrer... Y a pas de piano, si l'on veut sauter un peu...

Cette motion ralliant toutes les filles, Nini permit à l'homme de s'asseoir dans un coin. Aussitôt Emile, le garçon, servit une choucroute et des bocks aux six femmes et aux six militaires alternant autour des petites tables aboatées. Devouge subjuguait Poraponnette auprès de qui il était placé, pendant que Favières, à côté de Camille, s'amusait d'elle, du cache-cache de sa tête plongeant entre les épaules ou flottant, ainsi qu'une épave, sur la mer de ses seins. La décence qui avait présidé à la conjonction de la basane et de la garance se relâchait déjà. Nini chauffait l'entrain, encourageait les baisers, les chatouilles, les toasts qui vidaient la cave.

— A Delphine!...

— Delphine, ça ne dit rien, remarqua avec sagacité l'Anglaise, fort sympathique à la recrue qui trouvait en elle une judiciosité de capitaliste ne laissant rien au hasard.

Tout le monde, d'ailleurs, l'approuva. En brasserie, le nom ne sonnait pas.

Chacun, alors, offrit le sien, comme s'il se fût agi d'un baptême d'enfant. Devouge en exhumait de ridicules : Cunégonde... Dorothée.,. Pulchérie, lesquels firent beaucoup rire. La licence monta. L'amant de Rita énumérait des sobriquets orduriers; les jambes se mariaient sous la table. Le calendrier épuisé, le brig-four des cuirassiers interrogea la botanique. Les fleurs poussaient dans la choucroute, y tournaient en fumier, en crottin tout naturel sous les noms de chevaux proposés par le marchef d'artillerie qui inventoriait mentalement ses contrôles.

Soudain :

— Violette ! . . . voilà ce qu'il lui faut ! déclara péremptoirement Nini.

On s'attendrit. Tous répétaient : « Violette... Violette, » en minaudant. La cavalerie surtout était conquise par tant de douceur et d'humilité.

— C'est dit?... Nous baptisons?... demanda la patronne. Et, couverte par une approbation unanime, elle commanda le Champagne, en réclamant le rôle de marraine.

Le cuirassier, son compère, en profita pour faire un mot :

— En ce cas, c'est moi qui la tiendrai sur les fontes! Emile, trois autres bouteilles, à mon compte, en guise de dragées.

Nini se hissa sur la banquette, appela Delphine devant elle, trempa ses doigts dans une coupe pour l'asperger de Champagne. Les filles et les militaires étaient debout, le verre haut, solennellement.

— Attendez!... Vous voulez bien que maman et Emile trinquent avec nous ?

Le garçon alla chercher la matrone; ils revinrent ensemble, ménage ignoble, lui blond et maigre, elle énorme et grise, apportant à la communauté les deux tiers des cent ans qu'ils additionnaient.

On fraternisait lorsqu'un coup de poing secoua la porte.

— Bon! la rousse, dit Nini, qui, sans peur ni hâté, s'en fut ouvrir. Ensuite, elle parlementa deux minutes, sans qu'on sût avec qui ; puis :

— Entrez donc... l'affaire d'un moment... allons!... A la fin, deux agents parurent, paisibles, manchots.

— Ces messieurs goûteront aux dragées du baptême.

On emplit deux coupes qu'ils vidèrent avec bonhomie ; après quoi ils se retirèrent, de leur pas de ronde, reconduits par la patronne qui se recommandait à eux.

— Soyez tranquilles, proiuit un des agents, (l'uge ;î51.) Liv. 45. 45

— Soyez tranquille, promit un des agents; nous ne nous éloignoiis pas, afin de pouvoir vous avertir en cas...

Dès qu'ils furent partis, on tira de son ombre l'homme au violon et les danses commencèrent. Librement, s'épanchaient les joies de la maison de tolérance, du bal public et du restaurant de nuit. Ivres, les couples vacillaient, achevaient une valse sur les banquettes, dans le débraillement et le malaise d'une fin d'orgie et de tournoiement. L'Allemande ne cessait de s'empiffrer, reprenait de la bière, puis, affalée sur une table, y digérait, jusqu'à ce que Devouge vînt la réclamer pour une polka.

Favières pressait Camille entêtée dans son refus ; tandis que le marchef, entre deux danses, parlait bas à Nini qui le rembarrait:

— Non, pas ici... je n'ai rien... Emmenez-la chez elle, si elle y consent... D'ailleurs, vous voyez bien qu'elle a sa fleur rouge dans les cheveux. . . Demandez-lui pourquoi. . .

Mais l'autre s'entêtait, trébuchant : « Oui... m'est égal... » Alors, elle l'abandonna, partit aux bras de son brig-four, perdue dans sa large poitrine, comme un petit chien dans une poche de paletot.

Égarée, malade, Delphine avait échoué entre l'Anglaise et Tétrelle qui lui prodiguaient des soins... Au seuil de l'office enfin, l'un sur l'autre appuyés, battant la mesure en souriant, Emile et la mère de Madame, célébraient en sourdine lafructueuse desquamationde ces gourmes.

Un nouveau coup frappé à la porte interrompit la sauterie. Mais, cette fois, penchée sur la rue, Nini cria :

— Ah ! pas de mendiante ! Je ne fais plus l'aumône à cette heure-ci.

On insistait ; le nom de Delphine fut prononcé.

— Ah!... si vous êtes sa mère, c'est différent; entrez, ma brave femme.

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