‹ Sous-offsChapitre 92 sur 199 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

— Jo donne à la cantin(3 les rations des soiis-officiers et an cuisinier celles de la troupe.

— ïu ne pourrais pas mettre de côté... une boîte... de temps en temps?

— Si... C'est pour toi?

— Voilà : Généreuse est toujours sans place ; alors elle vit à la crémerie pour une douzaine de sous par jour... C'est Delphine qui les lui donne; elle paye aussi sa chambre... Quand je dis Delphine... elle ne gagne pas encore assez pour se passer de moi... S'il était possible de faire parvenir à la vieille, à l'occasion, un pain, une boîte de viande... ce serait une économie pour moi, comprends-tu?

— Oui... mais il y a du danger...

— Aucun. On jetterait ça à Généreuse, par la fenêtre, le soir... J'en parlerai à Delphine, hein?

Favières eut, un instant, la pensée de résister ou, du moins, de déchner toute participation à cette aumône, que le fait d'en fournir la nature rendait assez compromettante pour lui déjà, sans qu'il trempât encore dans l'envoi. Mais il n'osa pas, sentit l'infamie d'un complet abandon dans la détresse où gisait son ancienne maîtresse. Quand, donc, le lendemain, Tétrelle lui annonça que Généreuse viendrait, vers six heures et demie, flâner sur l'avenue, Favières promit d'être aux aguets.

Les sergents dînant à cinq heures, à six heures moins un quart, en effet, il s'établissait à sa croisée.

Octobre venait de finir magnifiquement, dans le vieil or des splendeurs automnales. Au ciel métallique, des moires effiloquées se teignaient d'incarnat, délicatement ondées, comme frissonnantes, avant de s'enfoncer dans l'alcôve crépusculaire. Des arbres malades les feuilles tombaient silencieusement, ainsi que des croûtes érugineuses; et l'on apercevait maintenant, de lautrecôté de l'avenue,

à travers le treillis des petites branches, des chantiers encombrés, désolant la perspective. Adroite, vers le Champ de Mars^ des velléités commerciales étaient attestées par deux ou trois boutiques, l'éternelle blanchisserie et l'inévitable débitant d'encoignure; de même qu'à gauche s'accolaient, au tournant de l'avenue, une bibine et le Gros Numéro où la Fille Elisa avait été pensionnaire. Ce que Favières ne retrouvait pas, par exemple, après M. de Goncôurt, c'étaient le brocanteur d'effets militaires et le bazar tenu par un invalide. Mais il n'y avait pas jusqu'à la physionomie même du quartier qui ne se fut modifiée, tout, depuis dix-huit ans, concourant au dénument de cet endroit, propre, triste et nii, misérable sans l'originalité de certaines misères.' Avec la prestigieuse garde, ancienne locataire de l'École; avaient disparu la gloire et sa défroque, encore yues par le xromancier, celle-ci à la porte du bric-à-brac, l'autre au comptoir du bazar ou sur lés banquettes de la Tolérance. . . Et le quartier les pleurait, bicoques ruinées, hôtels sans proprié;? taires, marchands de souliers et de, ferraille renonçant à remplacer les sordides et triomphales bardes, car la France économe de victoires etd'argent, déshabille sa jeune armée quand elle la libère, comme une livrée unique sert à tous les domestiques qui se succèdent dans une maison. Il semblait que la Prostitution elle-même eût déchu, rapetissât son numéro à la hauteur des pousse-cailloux honteux et puérils, et que la fille perdît auprès d'eux les excuses de cœur encore possibles avec cette garde impériale héroïsée par la vertu philosophale d'une impérissable légende populaire.

L'invalide, certainement, était aussi d'un autre âge. A le voir, rare et fugace, errant au soleil, promenant autour de son hôtel l'incurable mélancolie d'un veuf ou bien, cul-de-jatte accroupi dans son chariot, rasant les miirs, ainsi qu'un gros rat effaré^ Favières songeait au vieux serviteur gardé, par charité, dans une maison pauvre, et qui gêne, comme un reste reprocheur des splendeurs mortes, et que personne ne supplée quand il s'en va...

— Allons, moalrez-moi voUe aQaire. (Page 365.)

Liv.46.

La Répiililique, d'ailleurs, en réclamant depuis 1872,1a radia-tion des deux cents débris qu'une él-imination par déîès ne décime pas assez vite; la République en demandant la suppression de leur inutile asile, avoue implicitement l'intention de n'y plus rien recueillir et comprend que ces vestiges humains hurlent dans la consternataon nationale, comme une plainte et un remords, l'ironique perpétuité d'une apothéose stimulante... On exige d'eux qu'ils partent -sans relard, et les voix de la tribune, exaspérées, les poussent dans J a fosse ouverte : telle une fille, du lit oii elle est vautrée, vpî^ de s'endormir, s'épuise à souffler une flamme qui ne veut pas s'éteindre !

« S'tt... S'tt... »

L'obscurité progressait, Favières eut quelque peine à reconnaître Généreuse semblable, sous les arbres, à un paquet de nuit tombé tout d'un coup.

Il lui jeta une boîte de conserve et un demi-pain, assez loin, afin de ne pas défoncer la toiture vitrée du mess des officiers.

La boîte dut-rouler, car l'ombre fantomatique la poursuivit en trébuchant, chercha ensuite le pain, le ramassa, remercia vaguement,, puis s'en alla dans les ténèbres épaissies.

Généreuse revint, à la même heure, deux fois par semaine. Favières était toujours là. Il eut, en efi'et, décembre échéant, quinze jours de servitude absolue. Il devait, d'abord, préparer la réception des jeunes soldats et s'occuper ensuite de leur incorporation. Pendant une huitaine, la caserne fut en rumeur, secoua l'engourdissement des périodes transitoires.

Les chambrées se meublaient; les anciens, fort attentionnés, bourPaient de paille les grandes enveloppes de toile, édifiaient des lits insidieux qu'on pouvait renverser en soufflant dessus. D'aucuns rapiéçaient de vieilles eiiltittes n" 2, pour les revendre aux bleus;

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