TROISIEME PARTIE
tout le monde, comme à la veille de l'arrivée des réservistes, s'apprêtait à la curée...
Quand la victime fut annoncée, une odeur d'argent, de pauvre argent sorti des caches pour adoucir les premiers temps de corvée, d'argent sentant la terre et la sueur, la tendresse et l'épargne vigilante, se répandit dans les chambrées, les cours, les cantines... C'était la revanche du détroussement et des brimades. Mais, alors que les ruraux réservaient leurs seules rigueurs pour la bourse des recrues, les Parisiens, se rappelant surtout les vexations, les brutalités de la bienvenue^ se promettaient à leur tour de s'égayer aux dépens des « pédezouilles ».
A Édeline le pompon ! Pas son pareil pour la rigolade. L'année précédente, bien qu'il n'eût aucun galon sur sa manche, pendant plus d'un mois les bleus, terrorisés par ses mystifications, ne l'appelaient qne « Monsieur » avec respect, fascinés comme des pigeons par un reptile. Et ce n'était pas lui, cependant, qui les rançonnait, leur soutirait, sous prétexte d'initiation, de mairiculage, de bienvenue au cuisinier, au tailleur, à la chambrée, les quelques francs réfugiés sur leur poitrine, dans les ceintures qu'ils portaient sous leur chemise, jusqu'en leurs souliers, ailleurs encore, à l'instar des détenus de maison centrale.
Cette année comme les précédentes, quand on n'espéra plus rien des bleus, quand on les eut pressurés, égorgés, moulus, quand ils eurent ramoné le gosier des anciens en divers lieux, les brimades commencèrent, en dépit des punitions promises aux tortionnaires.
Favières, le dernier samedi de décembre, prit la grande semaine consistant, pour le fourrier désigné, à se tenir à la disposition de l'adjudant également de semaine et à l'aider dans l'établissement des pièces, principalement de la situation générale, laquelle résume les situations journalières de toutes les compagnies :
mutations, demandes, punitions... C'était le travail de tous les matins, mais d'autres besognes retenaient le secrétaire assez avant dans la soirée, devant le lumignon de la salle des rapports.
Favières y pâlissait sur d'ingrats tracés, lorsque le profil simiesque d'Édeline apparut, circonspect, dans le cadre delà porte.
— Tu es seul? Yeux-tu voir quelque chose de drôle? On a entraîné hier un bleu de la compagnie dans une maison du boulevard de Grenelle; nous allons nous payer sa tête... Mets un bourgeron de troupe, si tu as peur d'être surpris avec nous, il y a déjà des sergents, des doubles et des cabos qui se sont déguisés pour assister à la séance.
Quand Favières, vêtu d'une capote de corvée et coiffé d'un képi d'emprunt, entra dans la chambrée, une vingtaine d'hommes, parmi lesquels il reconnut les gradés travestis, entouraient la recrue ahurie, les yeux roulant dans une face inquiète, le corps fondu dans un uniforme trop large.
Un ancien l'assistait, lui témoignait un gros intérêt où l'autre, à travers son hébétude, semblait démêler vaguement le guet-apens, sans trouver la force de s'y soustraire.
— Quoi ! on t'a suivi, on t'a signalé au colonel qui envoie le major pour te visiter... On n'en meurt pas... C'est dans ton intérêt... Il aura vu bien vite si tu es malade ou non...
— Le major... le major..., annonça un compHce. Alors tout le monde se rangea; on cria : « Fixe! » les têtes se découvrirent; Édeline parut sous une pèlerine et un képi d'adjudant, prêtés par un tailleur qui les réparait.
Le vide s'était élargi autour du bleu, flageolant, pitoyable comme un chat échaudé. Auprès de lui, seul, l'ancien demeurait.
— C'est le garçon que je dois examiner... le nommé Bécu?.. demanda le Parisien avec un imperturbable aplomb que les rires