‹ Sous-offsChapitre 96 sur 199 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Deux soldats entrés à l'infirmerie, l'un pour un boho au doigt, l'autre pour une de ces affections desquelles on dit au régiment « qu'elles tiennent chaud », tous deux allaient mourir à l'hôpital delà fièvre scarlatine. Enfin le caporal infirmier, lorsqu'on sut qu'il se soûlait abominablement avec l'alcool camphré de son armoire à médicaments, achevait d'édifier ceux qui conservaient quelque illusion sur la sécurité des pharmacies de caserne et la surveillance dont les entourent les bas droguistes et les rebouteurs à quatre galons.

Un in-folio ne suffirait pas, si l'on voulait établir la statistique de tous ceux qu'ont tués ou estropiés la médecine et la chirurgie militaires. Il y a le faiseur de héros comme ily ala faiseuse d'anges. C'est l'ennemi naturel de l'encombrement social, le fastueux marchand de mort subite. Il se fait la main, en temps de paix, et prélude, sur un kyste qu'il élargit en trouée d'obus, aux providentielles charcuteries des Grands Jours !

Janvier, cette année-là, fut particulièrement rigoureux. Les recrues, qu'on mettait au port d'arme dans les cours de l'école, sur le Champ de Mars ou sur l'esplanade des Invalides, gelaient sur pied devant uu instructeur furibond qui allait de l'une à l'autre pour se réchaufî'er, réclamant l'immobilité, une position correcte, des pieds « un peu moins ouverts que l'équerre » et « la tête directe », dans les coups de vent, les pluies, le froid, les tuiles coahsées de la nature et du métier.

Au milieu de l'immense quadrilatère du Champ de Mars, ils apparaissaient diminués, chétifs, par ilôts de dix à douze hommés|; ou bien le front d'une compagnie creusait un sillon alignant deux rangs de culottes rouges semblables à des betteraves monstrueuses que des éclairs de bêches traversaient.

Comme on ordonnait aux soldats de compter à haute voix les temps pour obtenir la cadence et l'uniformité des mouvements, de

372 SOUS-OFPS

cette foule éparse et gesticulante, montaient un murmure confus, un jappement triste — et la petite vapeur qui flotte autour des bêtes en transpiration.

Si pitoyables que fussent les pauvres diables, ils étaient moins à plaindre, cependant, que les hommes du peloton de chasse, parmi lesquels se trouvait Édeline.

Le caporal de ^arde les rassemblait tous les matins à six heures, et chaque après-midi à une heure; il les conduisait au poste où des hommes de corvée appartenant à leurs compagnies respectives leur apportaient le sac et le fusil qui leur étaient retirés après l'exercice de trois heures auquel ils étaient astreints deux fois par jour.

Du gradé qui les faisait manœuvrer dépendait alors la nature et la durée du supplice. Ils le voyaient venir, le sergent, en pénard, l'arme à la bretelle, les mains dans les poches, ruminant la question qu'il allait appliquer aux prisonniers, se pourléchant chattement avant de poser la patte sur ce paquet de souris. Il arrivait quelquefois pourtant qu'il fût bon garçon et, compatissant à leurs peines, fît succéder le pas accéléré au pas gymnastique et n'arrêtât pas son peloton pendant dix minutes au pied d'un mur, en plein hiver. Mais avec les rosses, presque toujours choisies par l'adjudant de semaine pour mener la danse, le èa/ prenait un autre aspect. C'était à la fois ingénieux et simple : en été, pas gymnastique au soleil; en hiver, stations prolongées et maniement de l'arme en décomposant les mouvements. C'était atroce; les larmes en venaient aux yeux des malheureux ainsi tenus en laisse par un gradé qui leur faisait exécuter tous les tours que comporte le dressage des chiens, dans un cirque.

Parmi les gradés le plus souvent commis à la surveillance des hommes punis, se distinguait un petit sergent imberbe, autoritaire, et cruel comme les faibles quand ils sont les maîtres. Rupert et

Page 1