TROISIÈME PARTIE
son regard, lorsque, passant devant Édeline, ii empoigna son arme, ébranla le Parisien en le repoussant...
Mais ce fut comme un ressort à boudin trop comprimé — qui se détend... Le sergent sauta de côté pendant que la baïonnette, lancée à toute volée, s'enfonçait dans le mur, s'y brisait, entraînant Édeline sur qui l'on se précipitait aussitôt...
Favières descendit... Il y avait déjà cent personnes dans la cour; des hommes de garde emmenaient en cellule le révolté, hagard, ivre, docile, avec des yeux fous pleurant des larmes d'enfant. . . Et il disait seulement :
— Je suis foutu... je suis foutu... je suis foutu...
Tétrelle rentrait. Tout de suite Favières, encore tremblant, sans salive, lui racontait la scène. Mais l'autre l'écouta à peine et gaiement :
— Tu sais, inutile maintenant d'approvisionner Généreuse. Elle a enfin une place, oui, oh! très bonne... chez un marchand de vin de la rue Frémicourt.
Dans les premiers jours de février, Kuhn fut appelé aux fonctions de capitaine adjudant- major. Avant même qu'on connut l'officier qui le remplaçait, la 3^ compagnie débonda. Il était impossible, en effet, qu'on tombât plus mal. Le soir de son départ, les gradés se réunirent et vidèrent des saladiers de vin chaud ; Tétrelle et Favières se prirent à la taille et dansèrent ; les hommes, dans les chambrées, se cotisèrent pour allumer un brûlot.
Tétrelle avait des raisons particulières pour ne point regretter Kuhn. Son implacabilité, plus encore que la sévérité de son contrôle, déconseillait le fmirhi. lient, sans hésitation, au moindre -'nart, à
la pins légère irrégularité, réclamé la cassation du comptable, sinon sa comparution devant un conseil de guerre. La crainte qu'il inspirait à Tétrelle allait jusqu'à lui interdire le trafic des bons de tabac, lucratif avec les bleus qu'on frustrait régulièrement, les premiers mois.
Le nouveau capitaine rassura tout le monde. C'était un petit homme d'une quarantaine d'années, l'air bon, brave et bête. Sorti des rangs, sergent-major en 1870, sous-lieutenant de 71 à 75, on Afrique où il avait encore « fait colonne » en 1881 et en 1882, comme lieutenant, le capitaine Montereau tirait le sobriquet de VAî^bi, que lui décernèrent immédiatement les soldats, du goût maniaque qu'il avait gardé pour les choses d'Algérie. Comme il était poli, n'entrait jamais sans frapper dans une chambre de sousofficiers et s'excusait quand il réveillait Tétrelle le matin, il eut la confiance des cadres pour la considération qu'il leur témoignait. Il ne savait rien de la comptabilité, signait la feuille de prêt sans la vérifier, se faisait lire la décision, expliquer les ordres, puis s'en allait « visiter les chambres ». Il quittait rarement le quartier avant d'avoir trouvé une oreille où verser un souvenir d'Afrique.
Ignorant et paterne, au demeurant, il avait le plomb du métier dans la cervelle et se regardait dans le soldat sans colère, plutôt avec plaisir même, au rebours des nombreux parvenus militaires que ce constant rappel d'oiigine exaspère.
Tétrelle et Favières se frottèrent les mains, le sergent-major risqua un doigt dans l'engrenage des opérations vénales. Trop jeune dans le grade, d'ailleurs, pour en bien connaître tous les avantages, Unissant de manger ses six cents francs, il borna d'abord ses grugeries à V indélicatesse simple, aux petits et bas trafics dont ses collègues étaient coutumiers. Mais quand Delphine changea de brasserie, il enfonça jusqu'aux épaules dans les lises du })éculat.
Depuis deux mois, l'établissement de iSini périclitait. Elle avait
Des messieurs, chapeau sur la têle, prenaient des notes. (Page 378.) Liv.48. 48
remplacé le brigadier-fourrier de cuirassiers par un maréchal des logis d'artillerie qui ne lui donnait pas un sou, mais, en revanche, la rossait intarissablement. Il y avait tous les jours des scènes où l'on se jetait des bocks à la tête, à moins qu'on ne les vidât jusqu'à rouler sous les tables. Le sous-off amenait des camarades que régalait Nini et celle-ci, presque rangée avec son dernier amant, s'était remise à boire, se tuait dans les chants, l'ivresse et les coups, sur le terrain de manœuvres où elle avait vécu. Le lendemain elle ne descendait pas à la brasserie, ou bien s'y montrait quelques minutes, spectrale, sans voix, sans geste, roulée dans des couvertures, sa chair blafarde, meurtrie de bleus, semblable aux faux marbres de la boutique, médiocrement veinés par les peintres décorateurs.
— C'est embêtant, elle chasse le chent, disait Rita.
Et toutes les filles l'approuvaient, le rire glacé sur les lèvres par ce fantôme de la Noce moribonde échappée de l'hôpital.
Un jour, vers midi, Delphine, dont c'était le tour de garde, venait à la brasserie comme d'habitude, deux heures environ avant les autres servantes, lorsqu'elle aperçut, de loin,, sur le trottoir, des chaises, des banquettes, un lustre démonté... Des hommes en bras de chemise déménageaient aussi le comptoir...
Elle se hâta ; des messieurs, le chapeau sur la tête, prenaient des notes, inventoriaient, cotaient des objets, avant qu'on les enlevât, sous l'œil aquatique de la mère à Nini,
Delphine s'approcha d'elle.
— Ah! ne m'en parlez pas, ma petite... c'est la vente... Y a longtemps que je la prédictionnais ; on n'a pas voulu m'écoutK... Encore heureux qu'elle ne soit pas là pour voir ça !.. . Quel coup pour elle ! J' vas tâcher qu'elle reste couchée... Quand les autres seront arrivées, vous monterez lui dire bonjour... pas toutes