‹ Sous-offsChapitre 99 sur 199 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

ensemble, par exemple elle se douterait... Une par une, comme si qu'elles se relayaient à la brasserie...

Delphine allait s'éloigner; Nini parut... Elle avait poussé la porte, tout doucement; elle fit quelques pas dans la salle en balayant le parquet avec la traîne des draps, des loques qui l'enveloppaient; puis elle s'arrêta, regarda autour d'elle, comptant les vides, cherchant des souvenirs où des ordures et de la poussière s'amassaient; retournant, par là, dans le passé, — route sans fin que des traces d'un passage de troupeau jalonnaient...

Au bout du voyage, elle battit l'air de sa main étendue, réclamant une chaise où s'appuyer, où s'asseoir, et elle murmura :

— Ah! bien, j'ai mon paquet... plus la peine de se débattre... Nettoyée Nini!...

Elle mourut le lendemain soir. Alors les filles réunies : Rita, Alice l'Anglaise, Pomponnette, Camille, Delphine, se concertèrent.

— Faut pas qu'elle s'en aille comme un chien ; elle a toujours été gentille pour nous... Pareille chose peut pas avoir lieu... On fera une collecte dans les brasseries du quartier; et puis, pourquoi qu'on ne demanderait pas quelque chose aux sous-officiers, les habitués... Ils ont eu du bon temps chez elle... Ça ne se refuse pas, ces services-là.

Ce fut convenu. Delphine allait rédiger, sous la dictée de ses amies, une adresse aux militaires. On en établirait trois ou quatre expéditions : une pour la ligne, dont se chargeait Tétrelle ; une pour les cuirassiers, réservée aux amants de Nini et de Rita; la troisième enfin, qui circulerait par les soins du marchef d'artillerie dont répondait Alice.

« Les servantes de la Tonkinoise font appel au bon cœur de ceux de ces messieurs qui fréquentaient la brasserie. Ils n'hésiteront pas à apporter leur offrande sur le cercueil de cette pauvre

Nini, afin qu'elle soit enterrée convenablement. De la part de ses camarades... »

Toutes voulurent signer, l'Allemande même qui, ne sachant pas écrire, écorcha le papier en traçant une croix.

Les listes revini'ent le lendemain. Celle de la ligne était couverte d'inscriptions — comme un mur. Au-dessous de la dernière, une main ferme avait ajouté : « Nous lui avons assez foutu d'argent de son vivant. »

L'artillerie et la cavalerie, plus distinguées, renvoyèrent l'adresse illustrée de gravelures, transformée en carte transparente. En cul-de-lampe, une femme nue chevauchait un balai entre un bûcher et des nuages; le reste était si énorme que les filles, scandalisées, se révoltèrent. « Ah! c'est pas fini; on se retrouvera ! »

Seuls, Tétrelle, le marchef et le cuirassier de Rita, donnèrent chacun quarante sous, pour complaire à leurs maîtresses. L'amant de Nini, lui, s'était contenté d'apposer son parafe sous la femme au balai.

Quand le corbillard partit de la brasserie, suivi par une vingtaine de filles, toute la cavalerie était aux fenêtre. Pas un képi ne se souleva. Les soldats étaient trop occupés à mettre des enseignes de brasserie sur le visage des femmes. A la bannière, on reconnaissait l'orphéon. Toutes les sociétés du quartier s'étaient fait représenter.

La palme du concours échut à une patronne monumentale, très ornée, fermant le cortège dans une voiture découverte où elle fluctuait, ainsi que de la colle dans un baquet quand passent , à proximité, des omnibus. De grands rires l'accompagnèrent. Une injure vola — qui huait ses écailles bijoutières.

— Que va faire Delphine ? demanda Favières à Tétrelle.

— Entrer à la France armée^ avenue La Motte-Piquet, avec Alice l'Anglaise. Une amie précieuse, celle-là. Elle avait prévu la

Page 1