‹ Sous peine de mort!Chapitre 10 sur 27 · UNE VISITE DE POLITESSE · texte numérisé non relu

UNE VISITE DE POLITESSE

Le général Sadgrove n’etait pas homme à s’embarquer dans une entreprise sans éclaircir d’abord les points douteux ; en rentrant chez lui, il se fit conduire au New Scotland Yard, où, sans voulo'r donrer ses raisons, il Cemandla s'il élait vrai qu’il existât un « Inspecteur Chantrey ». Il n’y en avait point. Ce qui ne l’étonna guère.

En arrivant à Grosvenor Gardens, il prit sa femme à part et lui apprit le plan formé d’une visite en corps à Prior’s Tarrant.

— Vous voilà revenu à votre ancien métier, Jem ; je le lis dans vos yeux, dit-elle, en regardant la figure rude et impassible de son mari. Ÿ a-t-il du danger ?

— Pour moi, peut-être ; pour un autre, certainement. Par le fait, Madge, c’est pile ou face si je réussis à sauver la vie d’un homme. Je ne sais pas encore si cet homme a de la valeur, mais sa vie en a.

— Alors, il va sans dire que j'irai avec vous, dit Mrs Sadgrove, n’ayant pas de peine à deviner par la visite matinale d’Alec Forsyth, de quelle vie il s’agissait. Ces excellents Sherman seront ravis d'habiter la demeure historique d’un duc, même si l'invitation est un peu irrégulière. Ne sont-ils pas Américains? Je vais les trouver et leur annoncer la chose.

— Sans une seule allusion à ce qui se prépare surtout, faites bien attention, dit le général qui se retira dans sa tanière. Il resta quelque temps assis, réfléchissant, puis sonpa. Un grand gaillard d’Indien se présenta en costume indigène et en turban, saluant très bas et exprimant par sa contenance un ennui

mortel ; mais, en se redressant, il rencontra . le regard de son maître, et ses yeux noirs brillèrent aussitôt d’un vif éclat.

— Allah soit loué ! Les anciens jours sont revenus |! s’écria-t-il dans sa langue maternelle, lisant dans la figure de son maître comme dans un livre ouvert.

— Oui, Azimoolah, ils sont revenus. C’est une guerre sans merci, le bien contre le mal, comme lorsque nous marchions dans la jungle, au clair de lune, répliqua le général dans la même langue. As-tu toujours ta parole insinuanie et tes bras de fer, comme là-bas ?

— Essayez-moi, Sahib, essayez-moi, répondit l’Indien vivement.

— C’est bon, dit le général avec un sourire de contentement. Maintenant, écoute bien les ordres.

Le conciliabule dura jusqu’au lunch. Mrs Sadgrove remarqua, à cette occasion, mais sans en dire un mot, qu'Azimoolah Khan ne se tenait pas, comme à l’ordinaire, derrière la chaise de son maître. Le général ne sembla pas remarquer son absence et commença une

explication sans queue ni tête de l’invitation à se rendre tous à Prior’s Tarrant. Le duc de Beaumanoir, assura-t-il, voulait réunir sa jeune parente Sybil et Alec Forsyth sous son toit et la chose n’élant pas possible sans un chaperon, le général avait proposé de venir tous : lui, Mrs Sadgrove et les Sherman.

Mrs Sherman se montra ravie de la perspective et parut seulement anxieuse de savoir la durée de la visite. Son mari, le sénateur, avec la précieuse charge de Bons du Trésor qu’il apportait, était attendu à la fin de la semaine et elle voulait être à Londres pour le recevoir. Léonie, de son côté, qui paraissait moins enthousiasmée que sa mère, insista aussi sur ce point, mais le général avait réponse à tout.

Il n’y a pas de durée fixée, dit-il en regardant ses hôtes candidement. Mais Sa Grâce a fait plusieurs fois allusion au plaisir qu’il aurait à faire la connaissance du sénateur. C’est donc qu’il compte bien que votre mari viendra tout droit de Liverpool à Prior’s Tarrant.

Ceci parut arranger les choses.

— Beaumanoir a gardé un certain attachement pour les Américains au milieu desquels il a vécu, ajouta le général. Et à ce propos, ma chère, dit-il en se tournant vers sa femme, je ne voudrais pas être impoli pour Mrs Talmage Eglinton. Puisque nous allons tous quitter la ville, que diriez-vous d’aller lui rendre sa visite cette après-midi ? Si vous n’avez pas d’autres engagements, je commanderai la voiture pour quatre heures.

Si le général, qui n’avait jamais rendu une visite de politesse sans grogner, parlait ainsi, Mrs Sadgrove savait ce qu’on attendait d’elle et elle acquiescça : elle n'avait pas la moindre idée des raisons qui pouvaient conseiller la politesse à l’égard d’une intrigante que, tous, ils détestaient.

Aux anciens jours, lorsqu'elle vivait au camp avec son mari, assise sous la tente et regardant silencieusement les allées et venues des mystérieux espions, elle avait toujours deviné quand un grand coup se préparait,

quand la capture ou la mort d’un malfaiteur

notoire était imminente. Elle voyait son mari jeter le filet, mais elle ne le fatiguait pas de ses questions sur les prises. De même aujourd’hui, bien qu’inquiète de la recrudescence de ses instincts professionnels, elle avait confiance que le vieux vétéran saurait accomplir sa tâche avec le même succès que le jeune capitaine d'autrefois.

Quand la voiture fut avancée, le général décida les Sherman à les accompagner. Il parut impatient pendant la course et regarda sa montre à plusieurs reprises. Enfin, lorsqu’au bureau de l’hôtel on lui répondit que Mrs Talmage Eglinton était chez elle, il eut un soupir de soulagement. Il prit le temps de poser quelques questions à l’employé de bureau, pendant que les visiteurs le précédaient sur l’escalier.

— N'avez-vous pas à l’hôtel un gentleman du nom de Ziegler, Clinton Ziegler ? Ah ! merci, Je ne me trompais pas. Pouvez-vous me dire s’il est chez lui en ce moment ?

On lui répondit que certainement M. Ziegler était chez lui, attendu qu'il était infirme et ne

sortait jamais. Il recevait du monde, Leaucoup de monde, maïs toujours dans son appartement qui était dans le même corridor que celui de Mrs Eglinton, à la suite; non, ce monsieur et cette dame ne se connaissaient pas, pensait l’employé. En tout cas, 1ls étaient arrivés à des époques différentes et 1l n’avait Jamais remarqué qu’ils fussent en relations. .

Le général se hâta de rejoindre les autres et entra avec eux dans le magnifique salon de réception de Mrs Talmage Eglinton. La jolie veuve, très élégante, les reçut avec effusion, et ne dissimula pas sa surprise en apercevant le général dans le sillage des dames ; elle le plaisanta sur sa politesse et ne se gêna pas pour lui dire qu’il devait avoir une arrière-pensée pour venir ainsi se concilier sa bienveillance. |

Le général se disculpa en souriant, mais dans sa moustache grise il murmura :

— Mâtin ! elle est très forte, ou bien, Jem Sadgrove a fait une gaffe.

Pendant qu’une conversation banale s’en-

gageait, le général fit une remarque intéressante. L'appartement où ils se trouvaient avait été divisé en deux ; à l’extrémité de la chambre était une porte devant laquelle était placé un secrétaire assez lourd, ce qui semblait exclure l’idée que la chambre voisine fut louée aussi par Mrs Eglinton. Cette découverte amena un léger rictus sur les lèvres du général qui profita de la première occasion pour placer son mot.

— J'ai une nouvelle à vous annoncer, Mrs Talmage Eglinton. Vous allez être l’objet d’une distinction flatteuse.

— Vraiment ! Voilà qui est très intéressant, et le regard perçant de la personne interpellée s’éclaira aussitôt d’un charmant sourire. Ne me faites pas languir, général. Vais-je faire une croisière sur le yacht royal, où suisje invitée à dîner avec le lord-maire ?

— Le duc de Beaumanoir va vous demander de venir chez lui, à Prior’s Tarrant; j'étais avec lui ce matin et j’ai appris que vous recevriez votre invitation dans le cours de la journée. Nous y allons tous. Le duc est le

nouveau maître d’Alec et il s’est pris d'amitié pour nous tous, dit le général.

Il évita soigneusement de rencontrer le regard de ses invités en lançant cette bombe et ne put voir, par suite, le mouvement que fit la jolie tête de Léonie, ni l’air interrogateur d’une physionomie plus âgée. Son attention était concentrée sur son interlocutrice et ce ne fut pas en vain. Pour la première fois, à ce qu’il lui semblait, Mrs Talmage Eglinton changea de couleur et ne sut quoi répondre.

Il la mit à son aise, ainsi que lui-même, grâce au petit mensonge qui lui avait déjà servi.

— Le duc en tient pour les Américains, voyez-vous. Il m’a dit vous avoir été présenté par mon neveu, le jour de son arrivée et lorsqu’il a su que nous vous connaissions, il a voulu à toute force vous avoir aussi. Et puis Alec n’en sera pas fâché, a-t-il ajouté. Ces derniers mots furent dits d’un air détaché, mais malgré toute son adresse, Mrs Talmage Eglinton ne put dissimuler l’impression qu’elle en ressentit ; les trois dames présen-

tes, froidement hostiles, ne manquèrent pas d’en faire la remarque ; elle rougit vivement et ses paupières battirent.

Mais on ne put savoir si elle acceptait l’invitation ou non, car à ce moment la conversation fut interrompue par un remue-ménage terrible qui venait de l’autre côté de la porte condamnée par le secrétaire ; c’était une confusion de voix et un bruit de pas précipités : les dames se regardaiïent avec une frayeur que Mrs Talmage Eglinton semblait partager entièrement. Elle se leva et se dirigea vivement vers la porte ; puis semblant se souvenir qu’on ne pouvait l’ouvrir, elle sortit par la porte principale.

Le général sortit à sa suite dans le corridor, ce que l’agitation du moment rendait excusable ; par le fait, le vacarme était si épouvantable qu’on pouvait avoir affaire à un fou et le personnel de l’hôtel accouru dans le corridor semblait le croire.

— Que se passe-t-il? demanda Mrs Talmage Eglinton à l’un des domestiques. Le général écoutait derrière elle. |

— Rien de bien sérieux, Madame. Un prince Indien, à qui on montrait des chambres, a eu la fantaisie d’avoir celles-ci, qui sont occupées par M. Clinton Ziegler; le prince y est en ce moment et on ne peut le faire sortir, car on ne peut lui expliquer qu'elles sont louées. Il ne sait pas l’anglais, mais un des chefs de cuisine parle l’indien, je vais le chercher.

— Inutile, dit le général, je parle presque tous les dialectes indiens, je vais lui expliquer la chose.

— Faites attention, Monsieur, dit le domestique, il a étranglé à moitié le secrétaire de M. Ziegler qui a voulu le mettre dehors.

Sans tenir compte de l’avis, le général pénétra dans la chambre et ressortit bientôt avec un Indien de haute taille, qui se confondait en excuses, en saluts et en sourires. L’intrus était magnifiquement vêtu d’étoites brodées d’or ; sur son turban d’une blancheur de neige brillait un diamant de la grosseur d’un œuf de pigeon. Par une porte entre-bâillée de la chambre envahie, on aperçut un instant

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