‹ Sous peine de mort!Chapitre 11 sur 27 · SUR LA TERRASSE · texte numérisé non relu

SUR LA TERRASSE

| La lune baignait de ses pâles rayons le parc de Prior’s Tarrant, laissant dans l’ombre la façade de la maison et la terrasse qui la bordaït. Devant la longue enfilade de fenètres, avec une régulière monotonie, passait et repassait la silhouette du général Sadgrove, fumant un cigare en attendant l’arrivée du duc.

. Après sa visite de l’après-midi, il avait couru à Beaumanoir House pour arranger le départ du duc et de son secrétaire ; puis, an-

noncé par un télégramme il était venu

avant-coureur à Prior’s Tarrant, car il av de bonnes raisons pour voyager séparéme Et maintenant il était plus que temps que voiture revint de la station, distante de de milles environ.

— J'espère que je ne me suis pas trop 1 qué, murmura-t-il dans sa moustache, comptant sur la compagnie d’Alec pour s:

vegarder le duc.

Il fit encore un tour, puis, frottant une lumette regarda sa montre. Il était 41 h. : * et si les voyageurs qu'il attendait avai:

bien pris le train de 8 h. 45, la voiture aur dû être de retour depuis une heure. À pei avait-il fini son calcul qu’un bruit de roues fit entendre sur l’avenue et la lumière € lanternes dansa dans la nuit. |

Le général s’empressa d’aller recevoir .

nouveaux arrivants à la porte d’entrée ; ma à son grand étonnement, la voiture était vic

— Qu'est-ce que cela veut dire? Perre demanda-t-il avec un calme apparent. Le d n’était pas là ?

— Non, Monsieur. Il est arrivé un accident au train de 8 h. 45. Personne de blessé. Rien à craindre, car Sa Grâce ne pouvait être dans k train.

— Comment le savez-vous ?

— Le train a déraillé entre Saint-Albans et Harpenden, Monsieur. Quelques voyageurs ont éprouvé une secousse violente, mais il n’y à pas de blessés. Le train suivant a remorqué les wagons encore debout en s’arrétant à cha- Que station. Mais personne n’est descendu à

l'arrant Road. James a couru tout le long du drain et regardé dans chaque voiture, le duc D°y était pas.

Et Perret monta beaucoup dans l’estime du &énéral lorsqu'il ajouta que, non content de Cela, il avait fait demander par dépêche aux chef de la gare où s’était produit l’acci- Rent si quelque blessé avait été laissé en arrière, et que la réponse avait été formelle- Ment négative.

Tous les voyageurs avaient été recueillis

Par l’express suivant, devenu omnibus pour \a circonstance.

Le général avait déjà consulté l'indicateur et savait qu'il n’y avait plus qu’un seul train venant de Londres, avec arrêt à Tarrant Road, celui de 12 h. 1/4. Le cocher reçut donc l’ordre de se rendre de nouveau à la station pour l’arrivée de ce train, et le général, allumant un nouveau cigare, retourna sur la terrasse où 1l fit entendre un sifflement particulier. Au bout d’un instant, Azimoolah se glissa à ses côtés.

— Il y a de la besogne pour toi, dit le général. Peux-tu, comme autrefois, te passer de sommeil ?

— Oui et de nourriture aussi, quand Allah et le Sahib le veulent.

Sur quoi le général lui décrivit aussi bien que possible l'endroit, distant de quinze milles environ où s’était produit l’accident, lui enjoignant d’y courir au plus vite et d’y récolter le plus d'informations qu’il pourrait; était-ce bien un accident où une manœuvre de leurs mystérieux adversaires ? Qu'’était devenu le duc? Azimoolah comprit à demimot et s’évanouit dans l’ombre avant que

sa main levée pour saluer fût retombée à son côté.

Le général reprit sa promenade, s’efforçant de pénétrer la situation nouvelle des choses et ne s’épargnant point lui-même. Pourquoi avoir mis tous ses œufs dans le même panier en faisant prendre le même train à Forsyth et au duc ? S’il avait cru le bureau de poste encore ouvert, il aurait télégraphié pour demander si le duc était encore à Beaumanoir House, car toute la question était de savoir s’il avait pris le train ou non et il avait le pressentiment qu’il l’avait pris. Leurs adversaires n’étaient pas gens à provoquer un accident qui n’eût rien rapporté.

Fatigué de raisonner ainsi dans le vide, le vieux soldat chercha une occupation plus utile ; il tâcha de découvrir la route qu’avaient suivie les malfaiteurs lorsqu'ils avaient gagné le haut de la cheminée qui correspondait à la chambre du duc dans le but d’asphyxier celui-ci. 11 découvrit qu'ils avaient pu gagner le toit de l’ancien réfectoire en s’aidant d’un des arcs-boutants en

ruine ; ils avaient dû ensuite grimper le long d’une gouttière inclinée qui aboutissait au toit principal.

Ce qu’il y avait d’intéressant dans cette découverte était que les malfaiteurs en question auraient été pris comme dans une trappe si le duc avait donné l’alarme ; ils devaient donc compter absolument, en cas d’insuccès sur la ferme volonté du duc de ne pas les faire poursuivre.

— Faut-il qu’ils le tiennent bien ! se dit le général, tandis qu’un bruit de roues qui s’approchaiït le faisait revenir à la porte d’entrée. Si je le retrouve sain et sauf, je m’arrangerai pour qu’il me confie son secret avant d’aller se coucher.

Mais quand la voiture s’arrêta, le duc n’en sortit pas plus que la première fois ; seul, Alec Forsyth se présenta, assez pâle et semblant fuir les regards inquiets de son oncle. Il eut assez de sang-froid pour informer le général d’un ton calme, en présence des domestiques, que « Sa Grâce » n’avait pas paru. Le général le suivit en silence dans la salle à

manger et congédia le butler en l’assurant qu'ils n’avaicnt plus besoin de rien.

— Eh bien! demanda-t-il d’un ton bref, quand ils furent seuls ?

Pour toute réponse, Alec lui tendit un télégramme.

« M. A. FORSYTH, au train de 8 h. 45, Saint-Pancras.

« Revenez de suite, urgent, en grande perplexité. Ceux qui menacent le duc sont prisonniers ici. Il peut partir sans crainte, mais non revenir ici.

« Sybil HANBURY.

« Beaumanoir House. »

Le général comprit la position d’un coup d'œil,

— Beaumanoir était dans le train de 8 h. 45? lança-t-il. Ce télégramme est un piège et je suppose que vous me le mon- .trez pour expliquer que vous ayez pu le quitter ?

Forsyth baissa la tête.

— Sans doute, dit-il, on peut me blâmer d’avoir pu ajouter foi à cette infernale missive. Mais je dois vous dire d’abord comment les choses se sont passées ; jusqu'à mon arrivée à la station de Tarrant Road, j'espérais que tout allait bien, puisque à Harpenden, où j’ai appris l’accident, on m’avait affirmé que personne n’avait souffert.

Le récit de Forsyth, assez simple en soi, ne contribua pas peu à augmenter le mystère inquiétant qui entourait la disparition du duc. Les deux amis avaient quitté Beaumanoir House dans un cab; ils eurent juste le temps de sauter dans le train de 8 h. 45.

À peine avaient-ils pris place dans un compartiment vide où ils avaient fait mettre la plaque « réservé » qu’un petit télégraphiste se présenta, s’enquérant de la personne nommée Forsyth. Au vu de la dépêche, il avait suivi son premier mouvement, et, s’excusant auprès du duc, sous prétexte d’affaires urgentes, il avait sauté du train et s'était fait conduire en hâte à Beaumanoir House, où Sy-

bil lui apprit que ce télégramme était une imposture.

— Je suppose qu’elle vous en a dit, remarqua le général sèchement.

— Elle n’était pas de bonne humeur, avoua Forsyth d’un air un peu embarrassé. Je ne vois pas cependant que j’aie pu agir autrement ; je devais courir au secours d’une femme en détresse, lors même que j’eusse été un étranger pour elle.

— Calmez-vous, mon garçon. C’est moi qui suis à blâmer pour avoir confié notre insaisissable duc à un amoureux. Ensuite ?

Je suis retourné en toute hâte à Saint- Pancras, mais pour voir partir le train express, celui qui recueillit les voyageurs du train de 8 h. 45 sur le lieu de l’accident et j'ai dû faire les cent pas en attendant le départ du dernier train. Mais ce n’a pas été un accident. Une grosse poutre avait été mise en travers des rails, m’a-t-on dit à Harpenden,

Le général passa la main sur son front, s’efforçant de résoudre le problème. Après

tout, rien ne prouvait que le duc fût parti dans le train de 8 h. 45 ; il pouvait bien, se trouvant seul, être descendu au dernier moment. Mais Forsyth détruisit cet espoir en disant qu'il avait vu le train s’ébranler et

Beaumanoir, toujours dans le compartiment,

lui faire de la main un signe d’adieu. Si le duc n’était pas descendu à une station intermédiaire, il avait disparu à l’endroit même du déraillement, ce qui paraissait le plus probable de beaucoup. C'était aussi le plus inquiétant, car les voyageurs échoués sur la voie avaient dû attendre pendant trois quarts d’heure dans l’obscurité, dans un endroit entouré de bois épais.

— Hum ! ils m'ont tout l’air de le tenir cette fois, murmura le général, comme conclusion ; et il se versa un verre de vin en engageant son neveu à l’imiter. Le vieux gentleman but à petites gorgées.

— C’est la première fois que Jem Sadgrove a été battu par une femme. Mrs Talmage Eglinton tient le record, s’écria-t-il brusquement.

— Mrs Talmage Eglinton! Que vient-elle faire ici? demanda Forsyth étonné.

Beaucoup, à ce qu’il paraissait, comme le général, adossé au buffet, tâcha de l’expliquer à Forsyth en lui racontant l’accident du landau dont il avait été témoin, l’attitude étrange de sa visiteuse un moment après, et le rapport étroit qu'il était arrivé à établir entre M. Clinton Ziegler et sa voisine immédiate à l’hôtel Cecil.

— Vous n’avez pas perdu de temps, oncle Jem, dit Forsyth. Puis-je vous demander comment vous vous y êtes pris ?

— C’est bien simple, répondit le général, nous avons été rendre visite tous ensemble à cette dame, et pendant que nous étions là, Azimoolah, jouant le rôle de radjah indien, pénétra, comme par mégarde dans l’appartement de M. Clinton Ziegler et y fit une scène que nous avions préparée ensemble. Au premier bruit qu’elle entendit, Mrs Eglinton se leva vivement et se dirigea tout d’abord vers la porte de communication, sans penser qu'elle révélait ainsi l’usage de cette porte

que tout le monde à l’hôtel croyait condamnée ; elle se ravisa tout de suite, car elle n’est pas bête, mais je savais ce que je voulais savoir.

— Cela paraît convaincant, dit Forsyht.

— Le plus curieux, c’est que je n’ai pas vu trace de Ziegler, cet impotent qui, m’a-t-on dit à l’hôtel, ne sort jamais de chez lui. Il y avait là deux hommes, bien vêtus, mais sur leur figure se lisait clairement l'habitude du crime. |

Le général fit une pause et regarda drôlement son neveu.

— C’est alors, poursuivit-il, que j'ai fait une fausse manœuvre, qui pourrait bien avoir pour conséquence de supprimer le septième duc de Beaumanoir du Peerage. J’ai dit à Mrs Talmage Eglinton que le duc prendrait le train de 8 h. 45 pour se rendre à Prior’s Tarrant. Cela vous étonne, je vois, mais j'avais mon idée. J’ai ajouté que vous seriez avec lui, pensant que cela vous assurerait à

tous deux un voyage tranquille. Car elle vous fait de l’œil, mon garçon, il n’y a pas à dire.

Forsyth rougit et sa figure s’assombrit :

ainsi donc, on avait perdu la partie uniquement parce qu’il n’avait pas su rester à son poste, auprès du pauvre duc traqué.

Mais pourquoi était-il traqué? Pourquoi cette haine implacable qui semblait ne pouvoir être assouvie que par sa mort ?

— Le nœud de l'affaire semble être le dépôt des trois millions de livres sterling que mon vieil ami Léonidas Sherman vient apporter, dit le général brusquement. C’est un coup monté en Amérique, par une bande organisée qui a su compromettre votre copain Beaumanoir, je ne sais comment. — Quand il est venu nous voir à la maison, il a bien essayé vaguement d’avertir Léonie que son père devait se tenir sur ses gardes.

La supposition émise par le général ne fit qu’accroître l’appréhension de Forsyth.

« Etre compromis » dans le cas de Beaumanoir, signifiait « être complice», car s’il avait simplement surpris le secret, pourquoi ne pas avoir averti la police et fait arrêter les conspirateurs ? Forsyth se doutait que son

oncle pénétrait sa pensée : aussi s’empressat-il d’opposer le seul argument qu’on pit invoquer pour la défense de son ami :

— Si Beaumanoir était complice, dit-il, ces misérables ne chercheraient pas à le tuer, et lui-même n’aurait pas de raison pour vouloir avertir le sénateur Sherman.

— C'est là le point difficile, répliqua le général qui n’aimait pas les questions auxquelles il ne pouvait répondre.

— Et puis, vous n’auriez jamais pu décider le duc à recevoir Mrs Talmage Eglinton, s’il la connaissait comme une professionnelle du crime. Non, c’est certainement « pour l’honneur de sa maison », comme il le dit lui-même, qu’il se tait. Et il n’obéirait pas à ce sentiment, pour lequel il est prêt à donner sa vie, s’il recevait à Prior’s Tarrant une femme dont la place serait à la Cour d’assises, une femme qui est une menace pour le père de Léonie; vous savez que celle-ci est loin de lui être indifférente.

— Touche! dit le général en choisissant

un cigare dans la boîte. Si Sa Grâce n’est pas actuellement réduite à l’état de viande froide, je donnerais cher pour vivre sous le même toit pendant quelques jours, tous ensemble, avec la perspective de l’arrivée du sénateur.

Il tenait le cigare entre le pouce et l’index et tout à coup se mit à considérer, avec une expression comique, la magnificence de la pièce où ils se trouvaient. Ses anciens triomphes dans la chasse à l’homme, il les avait obtenus à ciel ouvert, et souvent une bonne pipe l’avait aidé à résoudre un point difficile.

Maintenant il se sentait gêné par les splendeurs d’une maison ducale.

— I] ne faut pas fumer ici, grommela-t-il, Allons dehors. Je sais bien qu’il est deux heures. Mais impossible d’aller se coucher.

Il s’approcha de la porte-fenêtre, et, Ôtant les verrous, l’ouvrit pour se rendre sur la terrasse. À peine y était-il, suivi de Forsyth, qu’ils entendirent une respiration haletante et un homme hagard, les vêtements en

désordre se précipita vers la terrasse dont il monta les degrés en chancelant.

Le général et Forsyth avaient reconnu le duc dans celui qui se précipitait vers eux, il était suivi d’un autre homme qui se fit reconnaître aussitôt du général ; c’était Azimoolah.

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