‹ Sous peine de mort!Chapitre 9 sur 27 · LA TACTIQUE DU GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

LA TACTIQUE DU GÉNÉRAL

Quelques heures plus tard, à Grosvenor Gardens, le général Sadgrove était en train de prendre son tub, quand un domestique frappa à la porte et lui annonça que M. Alec Forsyth désirait le voir immédiatement. Le général passa une robe de chambre à la hâte et descendit dans son cabinet. Son œil perçant eut bientôt remarqué l’expression troublée du jeune homme, debout devant la cheminée.

— 1] y a du grabuge, mon’ ami? Votre

copain Beaumanoir a des ennuis ? demanda le général avec son laconisme habituel.

Forsyth le regarda un moment sans parler et partit d’un éclat de rire nerveux.

— Vous semblez avoir le don de seconde vue, oncle Jem, dit-il.

— L'homme est traqué, dit le général, a-t-il été pris ?

— Presque, répliqua Forsyth et il commença à raconter les incidents de la nuit et ce que Beaumanoir lui avait dit des précédents attentats dont il avait été victime. En apprenant que le duc avait refusé absolument de révéler le motif de cette vendetta et de réclamer la protection de la police, le général Sadgrove poussa un grand soupir, puis, quand il sut que le matin même, grâce à la vigilance de Sybil Hanbury, il avait tenu à sa merci un des assassins et qu’il s’était contenté de l’escorter jusqu’à la porte, l’ancien chasseur de Thughs laissa entendre des grognements inarticulés.

—Et maintenant, oncle Jem, je vous appelle au secours, ajouta Forsyth gravement, le duc a bien voulu m’autoriser à vous répéter sous le

sceau du secret ce qu’il m’a confié à moimême et je crois bien que si vous trouvez un moyen de déjouer ces malfaiteurs inconnus, il l’adoptera, à la condition toujours que la police sera tenue à l’écart. Il m’a donné sa parole d’honneur de rester à Beaumanoir House jusqu’à mon retour : mais il est plus que probable qu’il recevra un mauvais coup, dès qu’il voudra mettre le nez dehors.

Le général jouait machinalement avec un petit plateau indien : il releva tout à coup la tête et avec un regard perçant à son neveu :

— Vous n'êtes pas tout à fait aveugle, Alec, dit-il, et vous êtes capable de lire entre les lignes. Quand un homme menacé de mort refuse d’avertir la police, c’est qu’il a un vilain secret lui-même.

— Vous connaissez son histoire. Charles Hanbury n’a eu d’autre ennemi que lui-même et je crois bien que le duc de Beaumanoir est tout pareil, répliqua Forsyth avec chaleur ; mais le général semblait très calme. Le vieux guerrier s’amusait à tenir un poignard afghan

en équilibre sur son doigt.

— Je suis d'accord avec vous sur un point, dit-il enfin. Une compagnie d’assurances, sachant ce que nous savons, serait très mal inspirée de consentir un contrat sur la vie de Sa Grâce. Les chances sont pour qu’il soit un homme mort dans les vingt-quatre heures qui suivront son départ de Beaumanoir House. Je pense qu’on a pris des précautions pour que de faux détectives ou de faux n’importe quoi, ne puissent pénétrer de nouveau jusqu’à lui ?

Forsyth répondit que le duc avait promis de rester dans sa chambre jusqu’à son retour et qu’ordre avait été donné au butler de ne laisser entrer personne sous aucun prétexte. De plus, ajouta-t-il avec une certaine fierté, Sybil est avec nous et elle voit clair.

— Alors, dit le général brusquement, je vais finir ma toilette et quand nous aurons mangé un morceau, nous retournerons ensemble à Beaumanoir House. Nous devons donner un meilleur abri à votre duc qu’une maison à Picadilly, avant d'établir nos tranchées contre un ennemi aussi tenace.

Les deux hommes déjeunèrent seuls rapide-

ment, avant que les dames fissent leur apparition. Le général reprit la conversation aussitôt qu’il se trouva dans le cab de son neveu.

— Je suis fâché de vous avoir à peine donné le temps d’avaler, dit-il. Je déteste mentir aux dames, tant que je puis l’éviter.

Les Sherman qui demeurent ici connaissent Beaumanoir, elles ont fait la traversée avec lui : si nous avions dit où nous allons, leur curiosité eût été éveillée.

Forsyth qui connaissait son oncle, comprit

que ce dernier voulait le sonder ; du moment qu'il avait appelé à son aide ce rusé chasseur d’hommes, il n’était pas assez bête pour lui cacher rien.

. — Je comprends, répliqua-t-il : Beaumanoir m'a parlé d'elle plusieurs fois, et je dois dire qu’il m'a manifesté une certaine émotion quand ïil a su qu’elles habitaient chez vous. J’en ai conclu qu'il devait être épris de Léonie ; mais comme je ne les ai pas vus ensemble, je ne pourrais pas dire si le sentiment est partagé.

Le général savait ce qu’il voulait savoir ;

il retomba dans le silence. Ce ne fut que vers la fin de la course que Forsyth, en quelques mots, raconta au général sa rencontre fortuite avec le duc à l’hôtel Cecil, le jour où celui-ci était arrivé d'Angleterre et, avec un effort de mémoire, il se rappela le nom de l’homme que le duc avait été voir : Clinton Ziegler. te

— Je ne dis pas que ce soit bien important, mais j'ai voulu vous en parler pendant que j’y pense, dit-il en lançant un regard de côté à son oncle dont l’expression comme toujours était indéchiffrable : mais, il vit la main droite de celui-ci saisir un petit porte-crayon en or et inscrire un nom sur la manchette gauche ; il comprit qu'on avait jugé son renseignement utile. “Ils furent reçus par Prince, très correct, mais évidemment dévoré decuriosité. Pas plus que les autres domestiques il n’avait été mis au courant de l’alerte de la dernière nuit et l’ordre qu’il avait reçu de mettre la maison sur un pied de défense, l’avait surpris grandement. Il fallait y regarder de. près pour s’apercevoir du dommage fait à la porte de

la chambre à coucher, et Sybil, ayant balayé les sciures de bois, personnne ne s’en était aperçu encore.

— Personne n’est venu, Monsieur, sauf un ou deux fournisseurs habituels à la petite porte et on ne les a pas laissé entrer, dit le butler en débarrassant les visiteurs de leurs chapeaux et de leurs cannes.

Sybil apparut à ce moment, aussi fraiche que si elle avait dormi toute la nuit ; le général ne lui fit qu’un léger salut, ce qui était son habitude avec toutes les femmes, mais la pression de sa main était plus significative qu’à l’ordinaire.

— Sa Grâce boude, dit-elle en souriant. En tous cas, le duc ne veut pas quitter la chambre avant de vous avoir vu, général Sadgrove. Je lui ai dit que vous étiez là, mais il m’a répondu . que si vous vouliez le voir, vous n’aviez qu’à monter. N'est-ce pas un peu impoli ?

— Très juste, répliqua le général. Je voudrais le voir seul. Voulez-vous me conduire à sa chambre, Miss Hanbury. Alec lira les journaux pendant ce temps.

Un trait qui peignait bien le général, c’esi que, sachant par son neveu la vaillante conduite de la jeune fille, il ne lui. en dit pas un mot et la laissa partir sans une observation.

À la voix du général, le duc vint ouvrir la porte qu’il avait fermée à clef.

— Ne me prenez pas pour un poltron, général, parce que je suis enfermé ainsi : j'ai affaire à une bande capable de tout.

: Pour toute réponse, le général referma luimême la porte à clef, après avoir examiné le panneau scié, en connaisseur.

— J'ai passé ma vie à détruire des bandes, dit-il après s’être assis, je suis peut-être un peu rouillé depuis ce temps, mais j'aimerais bien me refaire la main avec celle-là. D’après ce que l’on m'en dit, elle en vaut la peine.

Beaumanoir eut un sourire soucieux.

— Trois tentatives d’assassinat en quarante-huit heures, répliqua-t-il ; vous voyez qu'ils ne s’endorment pas. Mais sérieusement, général, la partie n’est pas bien engagée pour vous. Je ne suis pas sûr que je voudrais les voir pris, car il ne faut pas de

débats publics. Je ne puis vous donner aucun fil à suivre, ni répondre à aucune question.

Tout ce que je demande à votre grande expérience, c’est de m'aider à gagner encore une semaine : le danger serait peut-être passé pour moi après ce délai.

— Vous refusez absolument de m'aider ?

— Absolument. Il y va de l’honneur de ma maison.

— Je ne vous poserai pas de questions, dit le général sans ajouter qu’il y en avait auxquelles il n'avait plus besoin de réponse, d’autres auxquelles il comptait répondre luimême. Je suis ici pour: vous donner un conseil et ce conseil est de quitter Londres, d’aller à la campagne, où vos amis pourront veiller sur vous. Les professionnels du crime rencontrent plus de difficultés à la campagne où chaque commère de village peut devenir un témoin. Je voudrais que Votre Grâce se rendit à Prior’s Tarrant en me permettant d’avoir l’honneur de l’y accompagner comme invité.

L'avis n’eut aucun succès, le duc se leva et se mit à arpenter la chambre avec plus

d’agitation qu’il n’en avait montré jusque-là.

— Je dois vous dire que j’ai pris l’endroit en horreur depuis la nuit de dimanche. Vous penseriez comme moi, général, si vous vous étiez réveillé à moitié asphyxié. Je pensais me rendre au bord de la mer, dans un hôtel quelconque. Mais Forsyth et Sybil m'ont persuadé de rester et vous voyez les conséquences. Allons où vous voudrez, mais pas à Prior’s Tarrant.

— C’est pourtant là que je vous trouverais plus en sûreté que n’importe où et j’ai mes raisons pour parler ainsi : laissez-moi au moins compléter ma proposition.

— Cher Monsieur, dit Beaumanoir après s'être excusé de sa vivacité, le taillis du pars : est une cachette idéale pour un assassin aux aguets. La maison elle-même est pleine de coins et de recoins qui défieraient votre vigilance.

— Mais, dit le général, le nombre est une sécurité, et j'allais vous proposer d’y avoir . tout un lot d'invités. Je voudrais amener Mrs Sadgrove : si Alec et Sybil Hanbury vou-

laient bien venir aussi, cela justifierait ma présence, et vous avez vu que ce sont de bons gardes du corps.

Le duc regarda son interlocuteur avec une sorte d’ahurissement.

— Vous oubliez, général, dans votre ardeur à me servir que vous avez à la maison des hôtes que vous ne pouvez abandonner.

— Je n’ai pas oublié les Sherman : dans ma pensée, vous deviez faciliter mon plan en invitant également mes hôtes.

Le vieux diplomate présentait cette amorce comme une nécessité imposée par les circonstances.

Beaumanoir rougit, cessa brusquement d’arpenter la chambre et... mordit à l’hameçon.

— Je n'avais pas eu cette idée, dit-il en hésitant, et je doute fort qu’ils viennent.

C'était la défaite et le général n’eut pas grand’peine à détruire les objections qu’on ne lui opposait que pour la forme. — Le délai était court ? soit. Mais les Américains étaient moins formalistes que nous ; ils n’en seraient que plus flattés. — La connaissance avait

duré peu de temps à bord? Mais quelques jours de traversée passés ensemble valaient un an ailleurs. — Les Sherman pouvaient être impliqués dans un drame qui devait leur rester étranger ? Le général se porta garant que, quoi qu’il arrivât, aucun mal, aucun scandale n’atteindraient ni la mère ni la fille.

Avant de sortir de la chambre, le général avait arrangé de revenir plus tard dans la journée avec son serviteur indien, Azimoolah Khan, qu'il savait précieux dans une occasion pareille. Dans l'intervalle, il irait préparer les dames à cette partie pour le lendemain; l’invitation de Beaumanoir viendrait après, par la poste.

En descendant le large escalier, le général Sadgrove marmotta dans sa moustache.

— Je pensais bien que l’idée de recevoir Léonie dans la demeure de ses ancêtres, lui sourirait. Tout de même il ne faut pas la laisser devenir amoureuse fle lui avant qu’il n’ait les mains nettes.

De retour auprès d’Alec et de Sybil, le général les informa de la partie projetée à

Prior’s Tarrant. Ils accueillirent avec empressement un projet qui devait les réunir sous le nême toit.

— Nous aurons peut-être du mal à faire :hanger de camp toute la bande, expliqua le zénéral. Mais ce ne sera pas le plus difficile. J’aurai besoin de vous, Alec, comme aide de :amp, et aussi d’Azimoolah Khan pour une sesogne plus importante.

— Azimoolah ! s’écria Forsyth, se rappelant -ertaines histoires sanglantes dont l’ancienne Drdonnance de son oncle était le héros, avant l’avoir renoncé aux joies féroces de la chasse aux Thughs pour le service plus doux de son bien-aimé Sahib, à Belgravia. Ne croyez-vous pas que ses procédés sentent trop la jungle pour ce pays-Ci ?

Le général se contenta de sourire.

— Je me demande ce qu'il a dans sa manche, se dit Forsyth, tandis que Sybil et lui le regardaient monter en cab. Le démon de la chasse l’a empoigné cet ne le lâchera plus maintenant.

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