L'HOMME SOUS LA BANQUETTE
Quand le duc de Beaumanoir se retrouva seul dans le compartiment, après le départ d’Alec, il se renfonça dans son coin avec un soupir de soulagement ; non qu'il se sentit hors des atteintes du terrible Ziegler et de ses acolytes ; mais il était heureux de penser qu’au moins il ne serait pas cause que sa courageuse cousine eût à pleurer son fiancé.
— C’est une femme entre mille, pensait-il en allumant un cigare ; si ce départ d’Alec a été machiné par l’homme à la barbe blanche,
je ne lui en veux pas trop, à cause d'elle : au moins son fiancé sera épargné.
Puis, posant ses pieds sur la banquette qui lui faisait face, il se mit à envisager la situation de sang-froid, toujours avec un très faible espoir d’en sortir sain et sauf. Sauver sa vie n’était plus qu’un point secondaire pour lui; ce qu’il désirait, c’était échapper à l’attention de Ziegler assez longtemps pour pouvoir avertir le sénateur Sherman du complot tramé contre lui. Son système nerveux résisterait-il jusqu’à l’arrivée du sénateur à Liverpool, voilà une question qu’il n’osait pas trop se poser.
Ziegler devait avoir compris, comme lui, qu’il importait d’agir immédiatement. ll était donc possible qu’une nouvelle tentative fût faite avant son arrivée à Prior’s Tarrant où le général lui garantissait la sécurité.
Le ralentissement du train et son arrêt à la première station de Kentish Town interrompirent le cours de ses réflexions. Le compartiment portait bien la plaque « Réservé »
et la portière était fermée à clef. Mais
qu'étaient de pareils obstacles pour les gens de Ziegler, et son cœur commença à battre violemment. La journée s’annonçait mal s’il devait être aussi énervé à chaque arrêt.
Cependant, trois autres stations furent encore atteintes et desservies sans incidents. A la quatrième, le garde du train se trouvait à proximité de la voiture du duc lorsqu'une voix impérieuse se fit entendre sur le quai.
— Allons, conducteur ! que faites-vous Jàbas ? Faites-moi le plaisir d’ouvrir cette portière !
Le conducteur s’empressa d’accounr et Beaumanoir se pencha à la portière pour voir ce qui se passait. Il y avait là un élégant gentleman, de grande taille et à l’air important, qui s’escrimait après la poignée d’un compartiment de 1" classe. C’était le type de ces voyageurs qui imposent le respect aux employés de chemins de fer par leur air cossu et leurs façons hautaines. Un domestique portant une boîte à chapeau en cuir jaune et une couverture, se tenait respectueusement derrière son maître et lui tendit ces objets
pour aller chercher un compartiment de 2° classe. Le chef de train agita sa lampe ei le train s’ébranla.
Beaumanoir reprit sa place, avec un sentiment de confort. Pour un homme qui, à peine un mois auparavant, devait faire à pied Île long trajet de Bowery pour regagner sa pension de cinq dollars, il n’était pas désagréable de sentir que ces privilèges de classe, dont il venait de voir un spécimen, étaient les siens aujourd’hui.
Ses pensées prirent une tournure plus gaie.
Comme il lui serait doux de mener la vie de grand propriétaire dans ses terres, et s’il pouvait seulement passer la date fatale, le cauchemar serait fini. Qui l’empêcherait de demander à Léonie de partager sa nouvelle fortune ?
Soudain, il se sentit ramené à la terrifiante réalité : ses yeux qui jusque-là regardaient sans voir autre chose que ses rêves de bonheur, étaient depuis un moment fixés à son insu sur un petit objet situé sous la banquette qui lui faisait face — un objet qui avait son
intérêt — c'était le talon d’une chaussure d'homme.
Cette vue provoqua en lui différentes impressions. Tout d’abord, il n’apercevait pas assez de la chaussure pour être certain qu’elle contenait un pied d'homme, bien que la supposition fût très vraisemblable : cet objet n’était là que depuis peu de temps, autrement il l’aurait remarqué. Son propriétaire devait être entré à contre-voie pendant que lui-même était penché à la portière, un moment auparavant.
Mais alors, si cet homme avait eu l’intention de le tuer, pourquoi s'être mis dans cette position qui le réduisait Jui-même à l’impuissance. Pour le frapper, il fallait d’abord qu’il arrivât à se sortir de là, à moins qu'il ne pût se retourner assez pour lui tirer un coup de pistolet. Pendant un moment, il fixa encore le talon immobile, puis, cédant à une impulsion irrésistible, il le saisit, prêt à rire de sa propre frayeur s’il se trouvait n’avoir mis la main que sur un vieux soulier abandonné. Mais, au premier contact, il s’a-
perçut que la chaussure n’était pas vide ; employant toute sa force, il arriva à extraire le propriétaire jurant et tempêtant.
— Sortez de là, chenapan ! s’écria Beaumanoir. Relevez-vous et asseyez-vous dans ce coin. L'homme obéit, la tête basse ; son air minable et chétif ne pouvait faire craindre aucun acte de violence. Mais, quand il releva la tête, le duc comprit que ce n’était pas là un vagabond ayant cherché à faire le voyage gratis. Son compagnon de route donnait bien corps à la terrible menace : ils avaient déjà voyagé ensemble. C’était bien l’espion Marker, celui que Léonie lui avait fait remarquer à bord du Saint-Paul, celui qui l’avait suivi comme son ombre après son débarquement, jusqu’à l’hôtel Cecil.
— Eh bien, nous voilà encore ensemble, Monsieur Marker, dit le duc d’un air d’aimable ironie. J’aurais cru que votre ami Ziegler vous aurait donné de quoi prendre un billet, au lieu de vous laisser voyager sous la banquette, comme un pauvre misérable.
L'homme lança de son côté un mauvais regard. |
— Mon nom n’est pas Marker, répliquat-il d’une voix faible, et je ne connais personne du nom de Ziegler.
— Il est très possible que ce ne soit pas votre nom, en effet, bien que vous l’ayez inscrit sur les regitres du Saint-Paul : mais quant à connaître le vieux coquin qui se fait appeler Ziegler à l'hôtel Cecil, cela n’est pas douteux.
— Vous en savez plus long que moi, alors, répondit l’homme sournoisement.
Beaumanoir, après avoir longuement observé l’espion, sa contenance à la fois humble et rusée, en vint à la conclusion qu'il ne devait être qu’un agent subalterne, chargé d’un rôle secondaire dans la partie qui se jouait. Sa présence sous la banquette n’en était que plus inexplicable.
— Dites-moi, mon brave, fit Beaumanoir après cet examen qu’il croyait concluant, vous allez perdre pied dans le courant où
vous entraînent vos acolytes. Pourquoi ne qi
pas planter là Ziegler et C* pour vous ranger de mon côté ? Vous y trouverez votre compte.
Mais l’homme secoua la tête et répondit d’un ton hargneux :
— Je ne comprends pas. Je planterai là qui vous voudrez et je me mettrai avec vous si vous me payez un billet pour Saint-Albans.
Cet entêtement à ne pas comprendre et cette explication absurde de sa présence sous la banquette finirent par lasser la patience de Beaumanoir.
Il semblait inutile de poursuivre la conversation. Le duc se tut jusqu’à la station suivante et se décida alors à mettre l’homme en demeure de se dévoiler. Baissant la glace de la portière, il appela le chef du train et l’informa qu’il venait de découvrir un homme voyageant sans billet sous la banquette.
Le chef du train saisit l’homme au collet et Le fit descendre assez rudement-
— Allons, jeune homme, votre nom et votre adresse, et pressons-nous.
— Pourquoi donc ça? demanda Marker insolemment.
— Pour vouloir frauder la Compagnie en voyageant sans billet.
L'homme eut un rire moqueur.
— C’est Monsieur qui vous l’a dit, voilà tout ; si je me suis réfugié sous la banquette, c’est que j'ai cru avoir affaire à un fou : je pense qu'on a le droit de voyager dans cette position quand on a payé son dû. Voici mon billet, je vais monter ailleurs.
Et il montrait, en eïtet, un billet de première classe très régulier ; il entra dans un autre compartiment, laissant là le duc et le chef de train, le premier souriant tranquillement, le second assez perplexe.
— Drôle de corps! s’écria l’employé. Il doit être monté à Elstree pendant que j'étais occupé avec le gentleman et le voilà maintenant qui monte dans son compartiment. Votre Grâce comprendra que je ne pouvais rien dire, puisqu'il a un billet.
— C’est très bien, mon brave, repliqua Beaumanoir avec son sourire las. Cela n’a pas d'importance. Il m’a pris pour un fou et moi je l’ai pris pour un voleur. Voilà tout. Ce sont
des choses qui arrivent. Nous sommes en retard, n’est-ce pas ?
L'employé s’éloigna aussitôt et donna le signal du départ. Beaumanoir reprit sa place avec un trouble indéfinissable. Qu’allait-il lui arriver maintenant? Il avait réussi à faire peser sur ce Marker une présomption d’attentat contre lui-même, sans qu’on pôt cependant définir cet attentat. Maintenant que cet homme avait rejoint son complice probable dans un autre compartiment, qu’allaient-ils machiner ensemble ? Il était sûr, à présent, que ce voyageur n’avait fait tant d’embarras que pour détourner l’attention, pendant que Marker entrait à contre-voie et se glissait sous la banquette.
A l'arrêt suivant, il baissa la portière et regarda vers la queue du train. Il eut juste le temps d’apercevoir une tête qui regardait de son côté et qui se retira aussitôt. Ce n’était pas celle de Marker : c'était le personnage en question, celui qui avait joué Le rôle de grand seigneur. Ainsi, on le guettait de ce colc-la.
— Je voudrais qu'ils fissent quelque chose pour en finir, murmura l’homme traqué, au moment où le train repartait. Mais je ne vois pas ce qu'ils pourraient faire avant que je descende à Tarrant Road, à moins qu'ils ne se présentent à la portière et me tirent dessus. |
Mais son anxiété ne fut pas longue. Une secousse terrible projeta Beaumanoir sur la banquette opposée, les roues grincèrent sur les rails, un craquement sinistre se fit entendre, puis le train s’arrèta brusquement.
Beaumanoiïir ouvrit la portière aussitôt et se précipita sur la voie, heurtant le chef de train qui courait vers la machine. |
— Ïl y avait un obstacle sur la voie, Votre Grâce, dit celui-ci. J'espère que ce n’est rien de grave. |
Les voyageurs sautaient tous des voitures, plus effrayés que blessés évidemment. Beaumanoir tourna les yeux aussitôt vers le compartiment occupé par ses ennemis. Oui, c’était bien eux. Ils voulaient jouer leur rôle jusqu’au bout, à ce qu'il paraît. Le person-
nage ouvrit la portière et appela le chef de train, d’un air d'importance. N’obtenant pas de réponse, il descendit majestuensement.
suivi de Marker qui semblait ne pas le connaître. Au même instant, l’homme qui avait joué le rôle de domestique, avec une boîte à chapeau et une couverture, vint les rejoindre et tous trois, s’éloignant de la zone lumineuse du train, se perdirent dans l’obscurité.
Le duc, regardant autour de lui, vit que l’accident avait eu lieu dans un endroit désert où la ligne était bordée de bois épais s'étendant jusqu’à la voie. Instinctivement, il s’éloigna de son compartiment ; il désirait savoir combien de temps on allait rester là, mais, pour avoir ce renseignement, il fallait passer à l’endroit où les trois hommes avaient disparu dans l’ombre. Pour les éviter, il se glissa sous le train et le longea du côté opposé, protégé des regards par les wagons.
Un coup d’œil lui montra la nature de l’accident, et sa cause. Un obstacle formé de traverses et d’un amoncellement de ballast bar-
rait la voie et, d’après les remarques du mécanicien, la locomotive était trop endommagée pour pouvoir remorquer le train, une fois l’obtacle enlevé. Les voyageurs auraient à attendre un train de secours, à moins qu’ils ne préférassent gagner à tâtons la station suivante, à trois milles de là.
Pour Beaumanoir, la chose était claire :
il y avait là, non pas un accident, mais un attentat, commis dans le but de le frapper mortellement au milieu de l’obscurité et de la confusion.
L'endroit, choïsi dans une côte où la vitesse était réduite au minimum, indiquait le désir de ne pas faire de victimes, ce que confirmait la présence des conspirateurs euxmêmes dans le train. Il comprenait maintenant le rôle que Marker avait à jouer ; il devait se tenir tout près de lui après l’accident, de manière à le signaler à ses acolytes.
En cela les émissaires de Ziegler étaient déçus, mais le danger n'était pas moins imminent. Sans doute les trois hommes étaient de l’autre côté du train, mais ceux
qui avaient préparé l’accident, deux au moins, devaient rôder tout près de là. A chaque instant ils pouvaient surgir du fourré et se jeter sur lui.
Il entendit, à ce moment, qu’on informait les voyageurs assemblés de l’autre côté du train qu’ils auraient à attendre une heure et demie environ avant de pouvoir être recueillis par un autre train ; il se décida aussitôt à partir.
Il deviendrait fou à rester plus longtemps exposé aux coups d’invisibles ennemis ; sans plus tarder, il enjamba le treillage et se précipita dans le bois.
Il n'avait pas fait six pas qu’en avant de lui se fit entendre un coup de sifflet auquel répondit aussitôt un craquement de branches mortes à sa droite. Son intention de se sauver à pied vers Prior’s Tarrant avait été prévue évidemment et le bois était occupé ; la retraite était coupée de ce côté. Il retourna du côté de la voie et, longeant le treillage aussi vite que sa boiterie le lui permettait ; il essaya de nouveau de rentrer dans le bois
à deux cents mètres environ en avant de la machine. Il n’entendit plus rien ; cette fois il ne semblait plus être poursuivi. Il arriva bientôt à un endroit découvert où il put avancer plus rapidement.