‹ Sous peine de mort!Chapitre 13 sur 27 · DANS LA MAISON DU GARDE · texte numérisé non relu

DANS LA MAISON DU GARDE

Le duc poursuivit sa course pendant quelque temps; la rumeur causée par l’accident s’éteignait peu à peu ; il jugea qu’il était en plein bois, à un mille environ de la scène du désasire. Etait-il poursuivi ? Il n’en savait rien ; en tout cas, il n’entendait aucun bruit et il se prit à espérer que sa fuite avait passé inaperçue. L’allée qu’il suivait faisait à ce moment un brusque crochet à droite, au bout duquel il aperçut à quelques centaines de yards de distance la lumière d’une habitation. Un

souvenir de ses jeunes années lui revint tout à coup : n'étaient-ce pas là les couverts de son voisin, Sir Claude Asprey, et cette maison n’était-elle pas la maison du garde où il était venu, une dizaine d'années auparavant, déjeuner avec son oncle, alors qu’il prenait ses vacances d’Eton, et comme invité de Sir Claude à une partie de chasse ? Il s’en souvenait bien, c'était là qu’il avait tué son premier faisan.

N’obéissant qu’au besoin de parler à un être humain, il s’approcha de la maison et frappa à la porte; des aboiements furieux lui répondirent. La porte fut ouverte presque aussitôt par un homme grand et fort, de soixante ans environ, tenant un chandelier à la main et qui resta bouche béante en voyant un visiteur de bonne mine à une pareille heure et dans un lieu aussi écarté. Beaumanoir le regarda attentivement et sourit de plaisir ; c’était la première fois qu’il souriait depuis sa rencontre avec Forsyth, le jour où il avait débarqué. |

— Je vois que vous m’avez oublié, Mayne.

dit-il ; moi, je vous aurais reconnu n’importe où, vous n’avez pas changé. Vous ne vous rappelez pas Charles Hanbury, qui est venu avec le duc de Beaumanoir à une partie de chasse donnée par Sir Claude, il y a une dizaine d’années.

L’honnète figure du garde s’éclaira.

— Pour sûr que je me rappelle, Monsieur, et se reprenant aussitôt : Faites excuse, Votre Grâce, c’est bien vous qui êtes le duc aujourd’hui ?

— Oui, Mayne, c’est moi qui suis le duc et je n’en suis pas plus heureux pour cela. Nous avons eu une espèce d'accident de chemin de fer et j’ai décidé de me rendre à Priors” Tarrant à pied plutôt que d’attendre pendant des heures le train de secours. Je n’étais pas bien sûr de la direction, alors je suis venu vous la demander. Puis-je entrer un instant, vous me renseignerez.

— Que Votre Grâce entre donc et soyez le bienvenu, mais ce n’est pas ici que je vous indiquerai le chemin. Je ne vais pas vous laisser errer seul dans les buis quand je suis la

pour vous guider, ce qui est un grand honneur pour moi.

Beaumanoir eut le sentiment qu’il n’était pas précisément à la place qu’il fallait sur le seuil d’une pièce éclairée et il suivit le garde à l'intérieur de la maison. Il entra dans une grande cuisine toute décorée de gravures de chasse et d'armes diverses pendues aux murs. Mayne expliqua que sa femme était couchée et que ses enfants, des hommes aujourd’hui, avaient quitté la maison.

Beaumanoir se laissa tomber sur une chaise et accepta un verre de bière qu’il but à petites gorgées pendant qu'il satisfaisait la curiosité du garde au sujet de l’accident.

11 aurait bien voulu mettre ce brave homme dans la confidence en ce qui le concernait personnellement, mais il en sentit l’impossibilité.

— Votre Grâce prend la chose bien légèrement, dit Mayne ; enfin la Providence a dû veiller sur vous cette nuit spécialement.

— Comment cela ? dit le duc.

— Îl n’y a pas quinze jours que votre oncle

et votre cousin ont été tués dans un accident semblable.

Certe coïncidence n’avait pas encore frappé Beaumanoir.

— C'est vrai, répliqua-t-il, je l’ai échappé belle et cela m’a un peu secoué. Au fait, Mayne, si vous pouviez me laisser reposer quelques heures dans ce bon fauteuil que je vois là, je différerais mon départ pour Priors’ Tarrant jusqu’au matin ; je ne me sens pas en état d’arpenter la route cette nuit.

En réalité, il lui en coûtait de quitter cet abri sûr, pour retrouver les bois sombres où ses ennemis sans pitié le cherchaïient sans doute ; de plus, il répugnait à l’idée de faire partager à ce bon serviteur le terrible danger qu'il courait.

Il eut bien aimé cependant, mettre un terme aux appréhensions que devaient éprouver Forsyth et le général.

Mayne, empressé, voulut aussitôt réveiller sa femme et lui faire préparer un lit dans la chambre d’ amis, mais Beaumanoir ne voulut pas entendre parler de cela. Îl était en train d'inviter son hôte à aller se coucher quand des

aboiements furieux retentirent derrière la maison.

— Ça, c’est le vieux Black. Il y a certainement quelqu’un par là dehors, dit Mayne en prêtant l'oreille, tout en avançant dans le couloir. |

Beaumanoir resta dans la pièce, mais ce fut encore lui, dans son état de nervosité extrême, qui entendit le premier le bruit d’un pas hésitant, tout près de la fenêtre. Un instant après, un autre pas rapide se fit entendre et quelqu’un frappa à la porte.

Mayne alla ouvrir.

— Désolé de vous déranger, mais il est arrivé un accident de chemin de fer, dit une voix que Beaumanoir crut reconnaître. J’en ai assez d'attendre sur la voie. Pouvez-vous me donner un abri pour la nuit ?

— Entrez, Monsieur, je vais tàcher d’arranger cela, dit le garde obligeamment. J’ai déjà un voyageur ici.

Celui qu’il introduisit aussitôt n’était autre que le voyageur qui avait bousculé le chef de train à la station d’Elstree, celui-là même que

l’espion, Marker, avait été rejoindre. II conservait ses grands airs et s'empara sans façon de la chaïse que Beaumanoir laissait vacante en se levant. C’était plus que Mayne ne pouvait supporter. |

— Excusez, Monsieur, vous prenez la chaise du duc de Beaumanoir.

— Oh! mille pardons, s’écria le nouveau venu en prenant un autre siège; nous sommes compagnons d’infortune, duc; si j’ai bien compris, vous étiez aussi dans ce malheureux train de 8 h. 45, de Saint-Pancras.

Beaumanoir n’était pas dépourvu d'humour.

Cet Américain quelconque, facile à reconnaître à son accent, voulant soutenir le rôle de gentleman anglais, l’amusa; évidemment cet homme avait l'intention de le tuer et il n’était pas seul, il y avait eu d’autres pas que les siens près de la fenêtre; n’importe. Certainement il ferait tout son possible pour ne pas être tué, mais en attendant, il ne voulait pas passer pour sa dupe et il voulait tirer de cet incident tout ce qu’il comportait de drôlatique.

— Oui, j'étais dans le train de 8 h. 45,

répliqua-t-il, en regardant l’autre bien en face, vous y êtes monté à Elstree, si je ne me trompe. Je vous ai remarqué parce qu’un homme que j'ai trouvé sous une banquette a été vous rejoindre à la station de Radlett, et vous avez quitté le train ensemble après l'accident.

L’homme eut l’air interloqué l’espace d’une seconde, mais il se remit aussitôt.

— Vraiment ? dit-il d’un ton détaché, sous la banquette ? Pas ordinaire, pour un voyageur de première classe, mais vous pensez bien que je ne le connais pas.

Beaumanoir n'insista pas. Il avait atteint son but. Il savait que cet homme et l’espion Marker étaient compères et cet homme savait qu’il le savait. Malgré tout, ce dernier continua à jouer son rôle, pour inspirer confiance à l’honnête garde de Sir Claude Asprey. Il cherchait à gagner du temps pour voir quelles dispositions seraient prises pour la nuit afin d'agir en conséquence.

— Maintenant que ce Monsieur est là, Votre Grâce ne peut plus refuser la chambre d’ami, dit Mayne triomphalement en se dirigeant vers

la porte. La patronne aura vite fait de la préparer.

Beaumanoir l’arrêta du geste.

— Un instant, dit-il, je ne tiens pas du tout à la chambre d’ami. Je m'étais décidé à coucher ici, vous le savez. Pourquoi changer nos plans. Donnez la chambre à Monsieur.

Il voulait voir quelle chambre choisiraient ses assassins ; d’un autre côté si Mayne, pour aller consulter sa femme, le laissait en tête à tête avec ce bandit, celui-ci aurait vite fait d'introduire une demi-douzaine d’acolytes qui ne le manqueraient pas. Chose curieuse, ce fut l’homme lui-même qui dénoua la situation en jetant sa carte sur la table.

— Jamais je ne consentirai à prendre la chambre pendant que Votre Grâce est aussi mal installée sur un canapé, dit-il, j’insiste pour rester en bas.

Beaumanoir jeta les yeux sur la carte et lut : « Colonel Anstruther Walcot, 14° Dragons de la Garde. »

Cette carte le dérida, malgré tout le danger qu’il courait, ses adversaires venaient de

prouver qu’ils n'étaient pas infaillibles. Noæ seulement ils avaient choisi le nom d’un officie distingué, actuellement aux Indes, mais c’éta x le nom même du colonel de son ancien rég a ment.

Il prit son parti aussitôt ; il ferait semblan de croire la chose vraie. |

— Très bien, dit-il en se levant. Après tout je suis arrivé le premier, il est peut-être juste que je sois le premier servi. Je prendrai la chambre, Mayne. Mais je ne veux pas que vous alliez réveiller votre femme, nous arrangerons bien cela tous les deux. Bonsoir, Monsieur, merci de votre obligeance.

Et il suivit le garde tout en lançant un regard à l’Américain pour voir comment il prenait la chose ; mais celui-ci était déjà occupé à écarter le rideau de la fenêtre ; un signal sans doute.

Arrivé à la chambre, Beaumanoir s’aperçui que c’était une vraie trappe, l’homme d'en bas l’aurait à sa merci; ni serrure, ni vetrous, un simple loquet. Il regretta un peu tard de n’être pas resté en bas ; au moins il aurait

empêché son ennemi, actuellement dans la place, de correspondre avec ceux du dehors.

Passer la nuit dans cette chambre, ïil n’y avait pas à y penser. Une inspiration lui vint en se rappelant la carte du « Colonel Wal- COt ».

— Mayne, dit-il, en lui mettant familièrement la main sur l’épaule, il faut que Je parte d’ici tout de suite, sans que ce Mon- Sieur en bas le sache, aidez-moi.

— Mais, Votre Grâce.…, dit Mayne, au tomble de l’étonnement.

— Inutile de protester, interrompit Beau- Manoir. Je ne peux pas tout vous expliquer, Mais, en un mot, cet homme est mon ancien Colonel, un frère d’armes, vous comprenez. Je 'appelais alors Hanbury et il ne me reconnaît Pas ou bien fait semblant. Il me coûte d’avouer Que je lui ai emprunté de l’argent autrefois, Que je n’ai pu lui rendre encore : je serais désolé qu’il soit fait mention de cet argent Vant que j'aie pu m’acquitter, ce que je ferai dès demain. Ainsi donc, aidez-moi à sortir de là maison à son insu, je me rendrai à Prior’s

Tarrant et je n’oublierai jamais le service que vous m'avez rendu.

Mayne se gratta la tête d’un air perplexe.

Un duc et pair, s’enfuyant dans la nuit pou échapper à un créancier, c’était un problème assez compliqué pour un cerveau aussi simple; toutefois 1l se rappelait maintenant que le nouveau duc avait la réputation d’avoir un peu fait la fête, étant au régiment, et, après tout, il était assez naturel qu’il ne voulût se faire reconnaître du colonel qu’une fois sa dette payée.

— Oui, cela peut se faire, Votre Grâce, répondit le garde en ouvrant la lucarne ; il y a de ce côté un appentis dont le toit monte jusqu’ici, et tout contre l’appentis, 1] y a tas de fagots. Vous pouvez vous en aller par là facilement et si vous ne faites pas de bruit, il ne se doutera de rien. Mais je vais accompsgner Votre. Grâce et vous conduire jusque ja sortie du bois.

— Non pas, Mayne, répliqua Beaumanoïf vivement. Votre présence est bien plus util ici. Je trouverai bien mon chemin tout seul.

Rentrez à la cuisine et dites au colonel Walcot, que je suis en train de me coucher. Ce n'est qu’un petit mensonge et voici un petit billet de cinq livres pour la peine. Vous resterez avec lui aussi longtemps que vous pourrez, une demi-heure au moins, et vous irez vous coucher ensuite. |

— Très bien, Votre Grâce. Puisque vous le voulez, je le ferai.

— Et puis, Mayne, encore ceci. Demain matin ou avant, si le colonel Walcot s’aperçoit d’ici là que je suis parti, dites-lui que c’est pour pouvoir lui payer tout ce que je lui dois ; vous entendez bien, {out ce que je lui dois.

A peine seul, Beaumanoir, sans perdre du temps à supputer ses chances, se faufila aussitôt par la lucarne, se laissa glisser sur le toit de l’appentis et, à l’aide du tas de fagots, arriva à terre sans encombre. Tandis qu’il traversait la clairière pour gagner le bois, il se disait que chaque pas qu’il faisait pouvait être le dernier ; car il avait été évidemment suivi à la piste jusqu’à la maison

du garde et toute la meute devait être par là quelque part. Son seul espoir était qu’ils devaient plutôt monter la garde sur le devant de la maison, d’où ils pouvaient répondre aux signaux qu’on leur ferait de la fenêtre de la cuisine.

C'était sans doute le cas, puisqu'il parvint sans encombre jusqu'au taillis ; une fois là, sa marche fut retardée par l’épaisseur du fourré, mais il eut la chance de tomber sur un sentier qui le conduisit à la grande route. Au premier carrefour, il trouva un poteau indicateur qu’il put consulter à la clarté d’une allumette bougie et, certain maintenant de la bonne direction, il marcha rapidement vers Prior’s Tarrant, se félicitant déjà d’avoir dépisté ses ennemis.

Quelle ne fut pas son épouvante en s’apercevant, au moment même où il entrait dans son parc, qu’une ombre furtive était attachée à ses pas. À mesure qu’il montait les marches de la terrasse, les pas se rapprochaïient, on gagnait sur lui rapidement. Il n’y tint plus; tout à fait hors de lui, il fit tout à coup volte-face et

au moment même où le général Sadgrove ouvrait la fenêtre pour fermer les persiennes, il se jeta furieusement sur... le fidèle Azimoolah, qui l’avait rejoint au poteau indicateur et veillait sur lui depuis ce moment.

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