TROP DE FEMMES
Lorsque le duc, encore haletant, fut entré dans la pièce, il secoua énergiquement la main que lui tendait Forsyth et vérifia aussitôt la fermeture de la porte-fenêtre.
— Tout va bien, dit-il du ton las qui lui était devenu habituel. Quand l’accident est arrivé, je me suis douté du coup et je me suis empressé de déguerpir ; ne valait-il pas mieux couper à travers champs que de rester là où j'étais une victime désignée. Mais ce grand diable, ajouta-t-il en désignant Azimoolah,
droit et fier dans son coin, m’a suivi à la piste et il allait m’atteindre quand je me suis précipité sur lui. Vous me ferez un véritable plaisir en le laissant aller.
Cet entêtement singulier à ne vouloir garder aucun prisonnier confirma les soupçons du général et ce fut avec une certaine raideur qu’il expliqua qu’Azimoolah était son propre émissaire et que, s’il l’avait suivi de près, c’était pour le protéger d’ennemis véritables qui n’étaient pas loin.
— Et maintenant si Votre Grâce veut aller se coucher, je lui garantis une bonne nuit.
N'oubliez pas que vous avez à recevoir des dames demain.
— Je n'avais pas besoin de votre invitation pour aller dormir, général, réplique Beaumanoiïr. Ce jeu de cache-cache a quelque chose d’énervant. Tâchez seulement, mes bons amis, de me garder vivant quelques jours encore et je vous laisserai tranquilles ensuite.
Il sortit de la chambre, traïînant péniblement sa jambe Dboiteuse; le général, ému
d’une sympathie soudaine, fit signe à Forsyth de l’accompagner.
— Le pauvre diable est tout troublé, dit-il.
Dormez dans sa chambre sur le sofa et s’il dort, ne vous amusez pas à le veiller. Azimoolah et moi nous aviserons à ce qu’il n’arrive rien. Mais il ne faut pas laisser votre ami seul avec son pistolet, vous comprenez ?
Forsyth acquiesça gravement et suivit le duc. Dès qu’il fut sorti, le général se. tourna vers Azimoolah et lui dit d’un ton satisfait :
— Eh bien! nous avons travaillé comme aux anciens jours. Tu as bien fait de protéger le duc jusqu’à la fin. Veille encore aux alentours de la maison et si tu aperçois quelque bandit avertis-moi de suite par le signe convenu. Je resterai dans cette chambre jusqu’au lever du jour.
— Les éloges du Sahib sont aussi doux que le miel de Cachemyr, répondit gravement Azimoolah qui sortit aussitôt et se perdit dans l'ombre tandis que le général, après avoir refermé la porte avec soin, s’étendait sur un divan pour prendre quelques instants de re-
pos, sachant qu'il pouvait compter sur son fidèle serviteur.
En effet, la nuit se passa sans autre alerte et les trois gentlemen se rencontrèrent au déjeuner du matin, comme il est d’usage à la campagne. La présence des domestiques les empêcha de faire allusion aux événements de la nuit. Beaumanoir ouvrant ses lettres, en montra une, ornée d’un pompeux monogramme.
— C’est de Mrs Talmage Eglinton qui accepte l’invitation, dit-il ; elle sera ici demain. Son style est bien facile pour une étrangère. Hum ! je pense qu’il n’y a pas d’inconvénient à ce qu'elle se trouve ici avec ma cousine Sybil et ces dames. Vous savez, général, je l’ai invitée sur votre recommandation, vous répondez d’elle.
Sadgrove répondit par un grognement inintelligible ; la réflexion du duc venait de lui causer un saisissement qu'il eut de la peine à cacher.
Prenant le premier prétexte venu, il quitta la table en faisant promettre à Beaumanoir et
à Forsyth de rester dans la maison jusqu’à son retour. Quant à lui, il alla fumer un cigare dehors, et ce ne fut qu’au second qu’il commença à envisager le problème avec calme.
Comment avait-il fait une faute pareille ?
Quelle imprudence de réunir sous le. même toit Mrs Talmage Eglinton, si elle était bien la femme qu’il soupçonnait et Sybil Hanbury, sa rivale heureuse dans l’affection d’un homme qu’elle aimait également et qui avait repoussé ses avances.
— Sacrebleu ! je me couperais la main, plutôt que de laisser faire du mal à cette jeune fille, et je n’oserais plus regarder Alec en face, murmura-t-il en tordant sa moustache nerveusement.
Il y avait encore autre chose : l’attitude du duc à la réception de la lettre de Mrs Eglinton était bien celle d’un honnête homme exprimant ses doutes sur la convenance qu’il y avait à la réunir à des femmes comme il faut. Ces doutes il ne les aurait pas eus s’il avait été en rapport avec la bande dont cette femme était l’âme.
Il aurait su qu’elle était une aventurière dangereuse, capable de tout, et il n’aurait jamais consenti à l’inviter à Prior’s Tarrant en même temps que sa cousine Sybil, pour 1laquelle il avait toujours montré des sentiments chevaleresques.
Peut-être y a-t-il deux bandes, se dit-il, qui se disputent les millions de Sherman.
Beaumanoir est avec Ziegler, et Mrs Eglinton leur fait échec. Dire que ce garçon a la clef de tout cela et qu’il ne veut pas parler, c’est enrageant! Si je puis lui extirper son secret, tout peut s’arranger, conclut-il, et il se promit de pénétrer la cause de son silence obstiné.
Comme 1l l’avait prévu, il y eut un répit ce jour-là de la part de leurs ennemis, du moins il n’y eut aucune tentative visible. Azimoolah ne donnait pas signe de vie. C'était donc qu’il n’avait aperçu rien de suspect dans le rayon d’un mille, de ce côté, le général était bien tranquille.
Dans l’après-midi, Beaumanoir descendit en bas du perron avec ses hôtes pour recevoir
les quatre dames qui arrivèrent ensemble à l’heure du thé; on devait le prendre sur la terrasse. À peine arrivée, Mrs Sadgrove fit à son mari un signe qui indiquait qu'elle avait quelque chose de pressant à lui dire. Il s’arrangea en conséquence pour rester derrière les autres avec elle, tandis que Beaumanoir faisait les honneurs à Léonie et sa mère et que Forsyth accompagnait Sybil.
— Jem, dit Mrs Sadzrove avec un regard scrutateur, j'ai reçu une lettre anonyme ce matin. Laissez-les s’éloigner un peu, je vais vous la montrer.
La lettre ne contenait que ces mots :
« Danger du côté de Ziegler. »
La carrière du général dans les pays orientaux ne lui avait pas donné l’expérience d’un calligraphe, mais il n’était pas difficile de voir que l'écriture, maladroitement déguisée, était de la main d’une femme. Il regarda le papier de plus près — une feuille coupée en deux — et il fit une découverte importante.
Lorsque le duc avait reçu au déjeuner du matin la lettre de Mrs Talmage Eglinton ac-
ceptant l'invitation, il avait remarqué qu’un parfum assez fort s’en dégageait:; or, cette missive anonyme avait la même odeur pénétrante.
— Vous n’avez pas idée qui a envoyé ceci ?
demanda-t-il.
— J'ai déjà remarqué ce parfum... je ne me souviens plus bien, dit-elle évasivement.
Le général regarda sa femme fixement et vit que sa compagne des anciens jours de lutte se doutait de la vérité.
— Oui, dit-il laconiquement, ne vous inquiétez pas, Madge, les choses vont leur train.
Mais il était fort troublé de la découverte.
Si la lettre était de Mrs Eglinton, tout son système était démoli. Comment, dans le sapposition qu’elle était l’âme de toute l'affaire, aurait-elle attiré l’attention sur ce Ziegler ? Et, d’un autre côté, comment aurait-elle pu donner cet avis, sans avoir eu des moyens de savoir, sans être complice — comme le duc ?
Et pourquoi cette voie anonyme ?
— Cette femme a dû écrire pour donner le change, murmura-t-il, il est évident qu’elle a
fait son possible pour se laisser reconnaître, probablement pour détourner les soupçons en cas d’accident arrivé au duc. Elle devait être sur l’œil, depuis l’esclandre à l'hôtel Cecil, et cherchait à lui inspirer confiance au moment de sa visite.
— Trop de femmes dans tout cela, grommela-t-1l sans se douter, dans sa préotvcupation, qu’on pouvait l’entendre, et qu’il venait de s’asseoir en plein salon, parmi les dames en train de prendre le thé. Sybil lui offrit une tasse, en lui lançant un regard un peu surpris, et vint ensuite s’asseoir auprès de lui.
— Signe de gâtisme, hein, de penser tout haut, dit le général.
— Vous savez bien que non. Vous pourriez aussi bien me reprocher d’être encore une enfant à mon âge, répondit Sybil en souriant.
Et cependant je suis assez enfant pour être un peu froissée de voir que vous me traitez comme telle.
— Que vous ai-je fait, ma chère fille ? Parole d'honneur je ne m'en doute pas protesta le général.
— Justement : vous dites qu’il y a trop de femmes et ce n’est pas très aimable. Que serait-il advenu de mon cousin la nuit où le panneau a été coupé, si une femme ne s’était pas trouvée là ?
Le général fut forcé de convenir que le reproche était mérité.
— Toutes mes excuses, dit-il. Je maintiens qu'il y a trop de femmes dans l’affaire, mais vous n’êtes pas comprise dans le nombre.
— Merci bien. Alors ne serait-il pas habile de se servir d’une femme contre une autre femme, comme on a recours à un voleur pour en prendre un autre ?
Le général regarda un instant l’expression ferme et décidée de sa jeune compagne et se résolut sur-le-champ à la prendre comme conseiller dans sa perplexité. L’esprit d’une femme pouvait annuler la malice d’une autre, et puis cette brave jeune fille pourrait ainsi faire une chose qu'il lui paraissait, à lui, de plus en plus difficile de faire à sa place, prendre soin d’elle-même,
— Oui, dit-il en reposant sa tasse, je vais
vous prendre pour confidente, et, ajouta-t-il en choisissant un cigare, je tâcherai de ne pas vous effrayer.
Sybil se leva aussitôt et tous deux se rendirent sur la terrasse où l’on ne pouvait les entendre.
— Dites-moi, général, demanda Sybil gravement, pourquoi Mrs Talmage Eglinton est si pressée de tuer mon pauvre cousin et de mettre fin à cette charmante idylle ?
— Mrs Talmage Eglinton! Comment diable savez-vous cela ? dit le général abasourdi.
— Comment je le sais ? Mais comme elle sait elle-même que vous Ie savez, mon pauvre ami : à cause de cette absurde invitation qu’elle a reçue pour venir à Prior’s Tarrant, sans rime ni raison.
Puis, quand le général fut revenu de sa surprise en voyant qu’il n’était pas aussi impénétrable qu’il pensait l’être, ils causèrent sérieusement pendant plus d’une demi-heure.
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