UN NOUVEAU REMÈDE POUR LE MAL DE TÊTE
Les habitants de Prior’s Tarrant étaient réunis au salon.
—Je me demande si le général Sadgrove et M. Forsyth deviennent fous ?
La remarque de Sybil était adressée particu- Hèrement à Mrs Talmage Eglinton, arrivée depuis deux jours à Prior’s Tarrant. Elle avait été très bien reçue par le duc qui pensait que le général n’avait invité la jolie Américaine qu’en sa qualité de compatriote des Sherman ; bien au contraire, ceux-ci arrivè-
rent tout juste à être polis pour elle, Mrs Sadgrove, se rendant compte qu’elle était un facteur important dans les opérations de son mari, était plus aimable pour elle. Mais ce fut Sybil qui se montra si pleine de prévenances qu'après deux jours passés ensemble, elles étaient devenues amies intimes.
Quant à Forsyth, Sybil le laissait tout à fait de côté ; il ne fut pas question un instant de ses fiançailles et, chose singulière, elle n’en dit pas un mot à sa nouvelle confidente.
À ce moment, Léonie, cédant aux instances du duc et de toute l’assistance commença une ancienne mélodie d’une voix de contralto qui, en toute autre circonstance, aurait provoqué l’admiration de Sybil. Mais celle-ci en profita aussitôt pour continuer l’entretien.
— Beaumanoir House a été cambriolée la nuit dernière ; nous avons surpris un homme qui cherchait à s’introduire dans la chambre à coucher de mon cousin, dit-elle à voix basse.
— Non, vraiment ? Je... je n’ai rien vu dans les journaux, répliqua Mrs Eglinton sans s’émouvoir, mais avec un regard scrutateur.
— Si vous n’avez rien vu là-dessus, c’est que le duc a laissé l’homme aller, il ne voulait pas que les journaux s’occupent de lui au moment où il prenait le titre et je trouve qu’il avait raison. Et voici qui devient amusant, M. Forsyth prétend que mon cousin est la victime désignée d’une bande de malfaiteurs, anarchistes ou autres, et il a fait part de ses soupçons au général Sadgrove.Peut-être ignorez-vous que celui-ci était une sorte de policeman aux Indes et qu’il n’a pas son pareil pour découvrir les complots. Naturellement, avec un tempérament pareil, il a pris feu aussitôt que M. Forsyth lui a parlé d’un mystère à éclaircir quand il ne s’agissait que d’une simple tentative d’effraction. Ils sont lancés tous les deux, comme détectives amateurs, et ils croient être sur la bonne piste.
— C’est très intéressant. Et cette piste ?
— Ils ont été la chercher bien loin. C’est pis que Sherlock Holmes, avec son examen des cendres de cigarettes. Il paraît que M. Forsyth, le jour où il avait été déposer nue carte chez vous, a rencontré le duc à l’hôtel Cecil, au
moment où il sortait de chez un M. Ziegler; il lui trouva un air agité, tandis qu'il était simplement fatigué de son voyage. Alors voilà que M. Ziegler est mis en suspicion par ces Messieurs, comme ayant des intentions homicides à l’égard de ce pauvre duc. Est-ce qu’ils ne prétendent pas aussi que l’accident arrivé au train qu’il avait pris la nuit dernière est une machination de Ziegler ?
— Et Sa Grâce, voit-elle aussi les choses du même œil ? demanda Mrs Eglinton sans manifester un intérêt en rapport avec la gravité du cas. Elle avait une manière à elle de faire de grands yeux en posant une question qui pouvait faire croire qu'elle s’intéressait vivement à la chose ou qu’elle voulait s’en donner l’air, par politesse.
— Pour lui, ce sont des bêtises et pour moi aussi, répondit Sybil. Il a dit à ces Messieurs d’en rester là et je crois que s’il apprend ce que le général est en train de machiner, il les congédiera tous les deux et demandera à M. Forsyth sa démission de secrétaire. Mais, n’est-ce pas, vous me promettez de ne rien
dire à personne parce que, voyez-vous, je suis ce qu’on appelle une parente pauvre et je ne me puis permettre d’offenser les gens.
— Je suis la discrétion même. Que va faire le général, ma chère amie ?
Sybil se pencha pour lui confier que le général partait pour Londres, le lendemain matin, dans l’intention de dénicher M. Ziegler dans . Sa tanière, autrement dit son appartement à l’hôtel Cecil. S’il n’arrivait pas à être reçu ou si son entrevue avec lui ne détruisait pas ses soupçons sur le compte du vieux gentleman, il comptait se rendre tout droit à Scotland Yard, pour aviser les autorités.
Sybil mettait beaucoup d'animation à son récit, mais elle ne rencontra qu’indifférence de la part de sa nouvelle amie, qui, même, étouffa poliment un bâillement.
——juelle absurde affaire, murmura Mrs Talmage Eglinton. Je vous avouerai que je dors malgré moi et... je crois que je vais aller me coucher. J’ai un mal de tête qui me tient et il serait bien possible que je ne puisse me lever demain matin.
Là-dessus, avec un signe de tête à l’adresse des assistants, elle se leva et quitta Île salon tandis que Sybil lui prodiguait les marques de sympathie en l’accompagnant jusqu’à son appartement. Sur le seuil, se tenait une petite femme maigre aux yeux noirs, C’était Rosa, la femme de chambre française que Mrs Eglinton déclarait lui être indispensable.
— C'est une de mes migraines, Rosa, donnez-moi la potion de suite, dit la malade en s’arrêtant sur le seuil pour dire bonsoir à sa jeune amie.
— Je ne suis pas vraiment malade, vous savez. J'espère que ce ne sera rien, et que je n’aurai pas besoin de garder la chambre demain, minauda-t-elle.
Aussitôt que la brillante vision d’élégance parisienne eut disparu, Sybil s’empressa de redescendre dans le vestibule, où, comme par hasard, elle rencontra le général se rendant au fumoir avec les autres hommes. Elle répondit à son regard interrogateur, en abaissant les paupières, et ce fut tout. Le duc quitta bientôt
après ses hôtes, en remarquant d’un air enjoué qu’il était devenu tout à fait brave pendant ces deux jours de trêve, et qu’il était inutile de veiller sur lui la nuit. Mais ses gardiens ne pensaient pas comme lui ; ils s’étaient relayés depuis leur séjour à Prior’s Tarrant et ils allaient encore en faire autant.
— Sybil a fait sa partie, dit le général à son neveu, aussitôt qu'ils furent seuls. Azimoolah est averti de surveiller ce qui va en résulter. Il paraît que deux hommes attendaient dans un dog-cart en dehors du mur Ia nuit dernière et que la lumière rouge est encore apparue à la fenêtre de cette infernale femme de chambre française.
— Un signal, sans doute, dit Forsyth.
— Ou un essai de communication. Peut-être la lampe rouge est-elle pour les avertir de ne pas approcher, de ne pas essayer d’entrer dans la maison. J’incline à croire que c’est cela, car, chaque fois, les hommes sont repartis immédiatement, il n’y a pas eu tentative de conversation par éclairs courts et longs, m'a dit Azimoolah. En tout cas, c’est une preuve
qu’on se doute là-haut que nous sommes sur nos gardes.
— Mais si elle se doute qu’on veille, cette dame n’osera pas quitter la maison ? dit Forsyth sur un ton interrogateur, pour ménager son oncle.
— Si elle part, c’est qu’elle se sent acculée et que Sybil a raison. On a commencé par prétexter un mal de tête diplomatique : allez vous coucher, je vais voir comment On va s’en guérir.
Deux heures plus tard Azimoolah, aplati comme un grand lézard sur le parapet de la terrasse, crut percevoir un léger bruit venant d’une fenêtre de plain-pied avec le sol; il avait, entre autres, la faculté de voir dans l'obscurité ; il aperçut une forme féminine se glissant hors de la fenêtre et se dirigeant vivement vers les marches qui menaient de la terrasse au parc.
1 attendit quelle fût au bas de l’escalier, puis, sautant du parapet, la suivit sans bruit.
Elle n’épargnait aucune précaution pour
faire perdre sa piste, elle s’arrêtait pour écouter, revenait sur ses pas ; dès qu’elle eut gagné le fourré, elle se montra experte en l’art de se dissimuler : mais elle avait affaire à l’homme le plus capable de suivre une piste qui existât à ce moment en Angleterre ; l’Indien, rampant, se glissant sans aucun bruit au milieu des branchages, était à deux pas d'elle, et ne s'arrêta qu’à dix pas du mur du parc, lorsqu’il vit sa proie franchir l’obstacle avec agilité. À peine avait-elle disparu de l’autre côté qu’il se hissa à son tour sur le mur, assez à temps pour voir une voiture s’éloigner au grand trot. Il distingua trois personnes dans la voiture.
Sa mission ainsi remplie, il se laissa retomber sur le sol; quelques minutes après, sur la terrasse, on pouvait entendre le sifflement particulier du cobra; à ce signal, le général Sadgrove ouvrit la porte-fenêtre du fumoir.
— La fille de Sheitan est sortie par la cinquième fenêtre, elle est partie comme le sahib l’avait prédit, dans une voiture avec deux hommes, annonça Azimoolah.
— Quelle route ont-ils prise ?
— La route à gauche; celle de Saint-Albans, sahib.
— Ah! de Saint-Albans? ‘alors elle va prendre le train de 3 h. 15, murmura le général. Allons bonne nuit, vieux batteur de jungles.
Tu as tes ordres, ajouta-t-il, en refermant et verrouillant la fenêtre.
Le lendemain, deux personnes manquaient au déjeuner. Le général Sadgrove, qui avait déjeuné plus tôt, pour pouvoir prendre à Tarrant Road, le train de neuf heures pour Londres ; et Mrs Talmage Eglinton que son mal de tête retenait au lit. La femme de chambre en recevant Sybil à la porte de sa maîtresse, lui transmit les regrets de cette dernière de ne pouvoir la recevoir.
Chose curieuse : l’indifférence de Sybil pour son fiancé cessa brusquement, ce matin même, et ils passèrent ensemble une couple d’heures à se promener dans le parc, où ils furent salués avec vénération par Azimoolah, surgissant tout à coup d’un fourré. Le duc, qui avait donné au général sa parolc d’honneur de ne
pas sortir du parc, faisait visiter les serres à Léonie.
Une demi-heure avant le déjeuner, le général Sadgrove apparut, revenant à pied de la station, l’air vieux et fatigué : les deux couples étaient alors réunis. Forsyth lança un coùp d’œil interrogateur à son oncle, mais celui-ci parut ne pas le voir : s’adressant au duc, sur un ton de politesse glaciale :
— Je serais très obligé à Votre Grâce, si elle voulait m’accorder cinq minutes d’entretien sur un sujet très urgent, dit-il, ajoutant d’un air significatif : J’ai vu M. Ziegler, ce matin.
Beaumanoir pâlit, et se dominant avec peine, répliqua :
— Venez dans la bibliothèque, général, mais vous me trouverez aussi peu communicatif que M. Ziegler l’a été, j'en suis sûr.
L’entrevue dura longtemps après que le gong annonçant le déjeuner se fût fait entendre, et lorsqu’enfin le duc et le général parurent, on put voir que leur attitude à tous deux avait
changé : le visage du général exprimait un tel chagrin que Mrs Sadgrove fit un mouvement involontaire pour aller à lui; le due, lui, avait l'air tout souriant, et commença à taquiner Sybil sur son engouement pour Mrs Talmage Eglinton; celle-ci, d’après le dernier bulletin de Rosa, était toujours souffrante et ne pouvait quitter sa chambre.
L’après-midi se passa, comme si aucun danger ne menaçait personne; mais à la tombée de la nuit, Forsyth, sans se soucier de l’heure du dîner, sortit dans le parc et se dirigea vers une petite barrière qui correspondait à un sentier coupant à travers champs : c'était le chemin que suivaient les piétons venant de Tarrant Road. Il arriva à la barrière juste à temps pour l'ouvrir à Mrs Eglinton, qui venait évidemment de la station. C’était l'hêure où l’on pouvait croire les habitants du château, aceupés à leur toilette pour le dîner, et c'était aussi l'heure correspondant à l'arrivée du train de Londres : mais ni lui, ni elle ne firent allusion à une rencontre aussi imprévue,
— Je suis sûr que votre mal de tête va mieux dit Forsyth poliment.
Mais non, le mal de tête ne faisait qu’empirer, lui dit-on. On avait fait un petit tour dans ia prairie, dans l'espoir d’un soulagement, mais c’était en vain; il n’y avait plus qu’à retourner se coucher.
— Voulez-vous que nous retournions faire encore un tour, ajouta Mrs Eglinton, dont les yeux semblaient dévorer le jeune Ecossais.
Nous n'avons pas souvent l’occasion d’être ensemble.
— Excusez-moi, je vais plus loin, dit Forsyth, et soulevant son chapeau, il s’éloigna. Mais il n’alla pas bien loin, au premier détour du sentier, il revint sur ses pas et suivit de loin la jeune femme, non sans avoir eu la courte vision d’Azimoolah se glissant dans le fourré, le long du sentier.
Cette même nuit partait à l’adresse de Clinton Ziegler, esq. à l’hôtel Cecil, une lettre ainsi CONÇUE :
« Le gentleman que M. Jevons a interviewé « à New-York, dans Bowery, a réfléchi : il est
« prêt aujourd’hui à faire ce qu’on attend de « Jui : il a été trop secoué par les derniers « événements, pour venir lui-même, mais son « secrétaire viendra lundi. Prière de lui donner « des instructions par écrit et sous pli « cacheté. »