‹ Sous peine de mort!Chapitre 16 sur 27 · OU EST LE DUC · texte numérisé non relu

OU EST LE DUC

Au jour indiqué, Forsyth se rendit à Londres pour accomplir la mission délicate dont il était chargé. Il arriva au bureau de l'hôtel et demanda si M. Clinton Ziegler était chez lui. Il reçut la réponse stéréotypée que M. Ziegler était toujours chez lui... étant infirme et ne pouvant sortir. Il fit donc passer sa carte avec ces mots écrits au crayon : Secrétaire particulier du duc de Beaumanoir.

Le groom revint presque aussitôt, et le pria de monter. Arrivé à la porte de l’appartement,

Forsyth fut reçu par un homme de haute taille au regard hardi, lequel il reconnut aussitôt, d’après la description de Beaumanoir, comme le personnage important monté dans le train, le jour de l’accident. Celui-ci se présenta comme Léopold Benzon, secrétaire particulier de M. Ziegler.

Réprimant son envie de rire, Forsyth se présenta à son tour, comme chargé par le duc de Beaumanoir, de traiter avec M. Ziegler une affaire particulière.

— M. Ziegler vous ätteñd. répondit Benzon.

Malheureusement il n’est pas bien ce-matin et ne pourra vous recevoir. Voici un mot que mon chef me prie de remettre aux mains du duc de Beaumanoir. Il est de la plus grande importance qu’il soit remis sans retard. Vous en répondez, n’est-ce pas ? |

— Mon cher Monsieur, je ne crois pas que l’on m’eût chargé d’une pareille mission, si je n’avais pas été jugé capable de la mener à bonne fin, répliqua Forsyth d’un ton froissé, et mettant la lettre dans son portefeuille, il reinit celui-ci dans la poche intériéure de sa redin-

gote qu'il beutonna par-dessus. Puis avec un salut, il prit congé.

Arrivé dans le corridor, il respira plus librement.

= J’ai dû faire semblant d’être blessé, e’é:

tait dans fiün rôle, ët j'espère ne js avoir forcé la note, se dit-il.

Le même soir il était dé retour à Prior’s Tarrant, qu'il avait quitté sous prétexte d’affaires à traiter avec des #ollicitors.

Le jour suivant était celui où l’on attendait le sénateur Sherman, venant de Liverpool, mais il né pouÿait dfrivér qü’assez tard dans la journée. Mrs Sherman lui avait éctit une lettre, adressée à bord de la Campañid où elle lui expliquait leur présence chez le duc et le priäit dé sa part de venir les rejoindre.

Lé matin de ce même jour, les dames étaient réunies dans la sallé à manger aÿant que les hommes eussent encore fait leur apparition ; Sybil était en train de servir le thé et le café, lorsque le général Sadgroÿve entra et s’assit à la table, sans s’excuser de son ?etard, étant admis qüe chacun arrivait à sa

guise au déjeuner du matin. Mais après avoir dit bonjour à tout le monde, il parut surpris et ennuyé de voir les places de Beaumanoir et de Forsyth encore vides. Ces Messieurs étaient généralement descendus les premiers.

Mrs Talmage Eglinton avait suivi la direction de son regard.

— Je suppose, s’écria-t-elle, que vous autres hommes, veillez jusqu’au jour. N’est-ce pas, général ? Qu'est-ce que vous pouvez bien faire ? Vous jouez aux cartes ou aux dominos, sans doute ?

— Non, aux échecs, répondit le général en la regardant fixement. Echec au roi, c’est à la dame noire à jouer.

Et il continua son déjeuner, mais on voyait qu'il n’avait pas faim, il semblait anxieux et quand Alec Forsyth entra, aussi blanc qu’un linge, il se leva soudain.

— Où est le duc ? s’écria-t-il.

— Je n’en sais rien, il n’est pas dans sa chambre, ni autour de la maison. Je voudrais vous dire un mot, ajouta Forsyth à mi-voix, pour ne pas attirer l'attention des dames.

— Vite, qu'y a-t-il? demanda le général sitôt qu'ils furent seuls ?

Il n’y avait rien, sinon qu’on ne pouvait trouver le duc et qu'aucun domestique ne l’avait vu depuis la veille : pourtant, il avait couché dans son lit.

Le général passa la main sur son front.

— Je ne crois pas que cette femme sache ‘rien. Je l’observais, quand vous êtes entré : elle a paru surprise et même déconcertée de la nouvelle.

— Peut-être un de ses collègues a-t-il agi sans la consulter, peut-être y a-t-il division dans le camp, dit Forsyth.

— En tout cas, il nous faut retrouver Beaumanoir mort ou vivant. Rentrez Alec, et déjeunez le plus tranquillement possible pour ne pas effrayer ces dames. Quant à moi, je vais chercher Azimoolah ; s’il y a eu quelque alerte cette nuit il le saura.

Mais c’est en vain que le général cherchait à se donner confiance : s’il y avait eu quelque chose d’insolite, son fidèle serviteur serait venu l’en informer aussitôt ; d’un autre côté,

il eût veillé à ce que rien de mauvais ’arrivât au duc et celui-ci manquait à l’appel.

Non, Azimoolah devait être tombé victime d’une embüûche pour que sa surveillance fût ainsi mise en défaut.

En effet, le général eut beau paréourir en tous sens les fourrés du parc ex faisant entendre le signal convenu, il n’obtint pas de réponse. Peut-être le duc était-il rentré chez lui dans cet intervalle. Au moment où il remontait le perron pour s’en assurer, il renconträ Forsyth et tous deux se réndirent aussitôt à la chambre de Beaumänoir. Ce n’était pas la chambre d’apparat, car il s’était refusé catégoriquement à y rentrer depuis l’ättentat dont il avait failli être victime, mais une chambre plus simple, située dans le même corridor que celles de la plupart de ses hôtes. On avait accès dans cette chambre par deux portes, l’une donnant dans un cabinet de toilette attenant, l’autre ouvrant directement dans la pièce. C’est par celle-ci qu’ils entrèrent et à ce moment ils entendirent distinctement le froufrou d’une robe dans la pièce voisine dont

on refermait la porte avec précaution. Le général rouvrit aussitôt et aperçut une autre porte du corridor qui se reférmait. Vous avez raison, mon garçon, dit-il én rejoignant Forsyth, elle a passé par ici avant nous ; elle veut se renseigner comme nous par l’inspection de la chambre.

Le lit avait été occupé, Beaumanoir avait procédé à sa toilette et s’était rasé : ce n’était done pas dans sa chambre qu’un attentat avait pu être commis. Mais pourquoi était-il parti et où était-il allé ?

— Voyez, dit Forsyth, l’eau chaude qu’on lui apporte à 8 heures est à sa porte. Il est donc parti avant.

En effet, sur le conseil du général, Beaumanoir poussait le verrou de ses deux portes, et le valet de chambre n’entrait pas le matin. D'un autre côté, le général avait pris la veillée de deux heures à cinq heures et il pouvait jurer que personne n’avait bougé jusque-là. Le duc avait dû quitter la maison entre cinq et six, un peu avant le lever des domestiques.

Interrogé, le butler répondit qu’en faisant sa tournée pour ouvrir la maison, il avait trouvé ouverte la porte-fenêtre du fumoir qu’il avait cependant verrouillée lui-même la veille au soir; il avait pensé qu’un de ces messieurs avait été faire une promenade matinale et ne s’en était pas inquiété.

Le général prit Forsyth à part.

— Beaumanoir a été au-devant du danger en quittant la maison sans protection, dit-il. On dirait bien qu’il est tombé victime d’une embüche de ses ennemis et, dans ce cas, Azimoolah a dû être tué en essayant de le défendre. Puisque nous ne pouvons rien découvrir, nous ferions mieux d’aller avertir le constable du village qui préviendra ses chefs. Nous avons attendu jusqu’à la limite du possible ; j'ai bien peur que le pauvre Beaumanoir n'ait plus de secret à garder.

Là-dessus ils se dirigèrent tous deux à travers le parc vers la petite entrée particulière qui menait au village. Au moment où ils allaient l’atteindre, une forme humaine apparut sur la crête du mur, et après une pause

d’une seconde se laissa retomber presque à leurs pieds.

— Te voilà, fils de Satan! D’où viens-tu ?

s’écria le général d’un ton sévère qui cachait mal sa Joie. Ce n’était pas ton habitude dans le pays de la jungle de déserter ton poste à l’heure du danger. En ton absence, il est arrivé malheur à celui que nous devons protéger.

— Sahib, écoute-moi, protesta l’Indien d’un ton de dignité froissée. Le grand lord duc s’est enfui, très loin, très vite, et ton serviteur l’a suivi à la piste pour qu’il ne lui arrive aucun mal.

— Eh bien! Où est le duc maintenant? Tu n’est pas revenu, je pense, pour nous dire que tu as perdu sa trace ? |

— Le duc est dans la voiture de Feu, Sahib, et ton serviteur, n’ayant pas d’argent ni d’ordres, n’a pu le suivre plus loin que la station.

Puis Azimoolah expliqua qu'entre cinq et six heures, il avait vu le duc sortir par une des fenêtres donnant sur la terrasse et se diriger rapidement vers la petite porte de sor-

tie, évitant le village ; il avait pris des chemins détournés qui l’avaient conduit à la grande route ; il avait marché alors près de trois heures jusqu'à une petite station.

— Às-tu demandé le nom de l’endroit ?

— Oui, quand le train eut disparu. Le nom est Tring. Et alors, Sahib, sans perdre un instant pour manger ou boire, je suis revenu en courant, craignant que ton cœur soit troublé. Le général lui frappa amicalement sur l’épaule.

— C’est bien travaillé, vieux limier ! Maintenant va manger et te reposer pendant quelques heures. Venez, Alec, voyons ce que l’indicateur va nous apprendre.

Forsyth ayant découvert un Bradshaw, chercha la station de Tring.

— Beaumanoir a dû prendre le train de 7 h. 30, dit-il. C’est un train omnibus qui s’arrête partout et ne va pas plus loin que Bletchey.

Le général grogna :

— Que diable a-t-il pu vouloir faire à Bletchey? C’est un trou!

— Oui, dit Forsyth, mais c’est un point de jonction avec les express du Nord de l’Angleterre. Il a pu prendre l’express de 8 h. 10.

Les deux hommes se regardèrent avec une sorte de consternation.

— Liverpool est au nord, dit le général, après un silence, et Sherman doit arriver aujourd’hui même.

— Je ne puis pas croire, je ne veux pas croire que Beaumanoir ait lâché pied après tout, dit Forsyth avec un accent de colère, en réponse à la remarque significative de son oncle. Mrs Talmage Eglinton paraît pleine de confiance depuis hier, mais elle verra bientôt qu’elle s’est trompée en pensant que le duc va jouer son jeu.

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