LE SÉNATEUR ET LES BONS DU TRÉSOR
Tandis que la Campania faisait son entrée majestueuse à travers le menu fretin qui sillonnait la Mersey, un homme de haute taille portant un long pardessus gris et un chapeau mou à larges bords, se tenait sur le pont, à part, avec l’agent comptable. Le sénateur Léonidas Sherman passait pour un des plus beaux hommes de Washington; sur sa figure rasée, aux traits accusés et bien mo-
delés, se réflétaient l’honnêteté et la finesse,
qualités qui l’avaient fait choisir pour son linportante mission.
— Je désire que la valise ne soit sortie qu’au dernier moment, Monsieur Seaton, disait le sénateur, et si vous pouvez n’ouvrir la pièce qu’au moment de me la remettre, je vous en serai très obligé.
L'agent acquiesca aussitôt à la demande de ce passager de distinction.
— J'aime mieux être à ma place qu’à la vôtre, Monsieur, ajouta-t-il d’un ton sérieux. Emporter avec soi pour trois millions de livres sterling de valeurs et en avoir la responsabilité jusqu’à Londres, seul comme vous êtes, c’est dangereux !
— Je ne crains rien, répondit le sénateur, en s’assurant instinctivement de la présence de son revolver dans sa poche. J'ai une certaine réputation sous ce rapport. S’il s’agit de me défendre, je saurai tirer le premier; et quant à me laisser entortiller.. vous savez, je ne suis pas né d'hier.
Ce n’était pas de la fanfaronnade. Le séuateur était un homme de haute .culture,
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ayant beaucoup voyagé et connaissant toutes les capitales de l’Europe; il ne commettait pas la faute de s’abuser sur les dangers que Londres présentait au point de vue crime; c’est pourquoi, jusqu’au moment où les Bons seraient déposés à la Banque d’Angleterre, il s’attendait à tout ; l’envoi de ces Bons était connu à Wall Street depuis plus de deux mois ; c'était plus qu’il n’en: fallait pour qu’on pôt préparer un attentat. oo
- Le grand steamer vint s’accoter au quai, et aussitôt l’échelle placée, le flot ordinaire d’amis et de parents se précipita à bord. Le sénateur Sherman, n’attendant personne, restait accoudé à la barre d’appui, sans autre désir que de voir le pont se vider bientôt ; il était, du reste, trop tard pour qu'il pût se rendre en temps utile à la Banque d’Angleterre. |
Tout à coup il entendit prononcer son nom d’un ton interrogateur et vit tout près de lui en se retournant, un homme bien mis, pa- -raissant harassé, qu'il avait remarqué un instant auparavant, au milieu de la foule qui
montait à bord ; c'était sa boiterie qui avait attiré son attention.
— Oui, je m’appelle Sherman, mais je n’ai pas l’avantage de vous connaître, dit le sénateur sèchement. Il y avait quelque chose d’embarrassé dans la contenance de l’homme ; cela pouvait être de la timidité aussi bien que de l'astuce, ct l’Américain se tint sur ses gardes. Est-ce que vraiment on allait tâcher de l’entortiller avant même que les valeurs fussent sorties de leur coffre de sûreté? Il attendit avec curiosité l’histoire qu’on allait lui conter.
— Je suis le duc de Beaumanoir, dit l'étranger, en portant autour de lui un regard inquiet. Vous n’avez sans doute jamais ertendu parler de moi. Une lettre de votre fa:
mille n’aurait pas eu le temps de vous parvenir avant votre départ d'Amérique.
— Vous connaïissez ma femme et ma fille?
demanda le sénateur brusquement. — L’histoire attendue commençait, pensa-t-il.
— J'ai l'honneur de connaître Mrs et |
Miss Sherman, répliqua le duc, rougissant
malgré lui, sous le regard scrutateur qui le fixait. J'ai aussi l’honneur de les recevoir en ce moment, avec leurs amis, les Sadgrove, à Prior’s Tarrant, ma propriété dans le Herfordshire. Je... je suis venu vous trouver ici pour vous prier de venir les rejoindre.
— C’est très aimable à vous. Puis-je vous demander comment vous avez fait leur connaissance, demanda le sénateur d’un ton froid.
— Je suis venu de New-York avec elles, à bord du même bateau, et le général Sadgrove, chez qui elles descendaient, se trouve être l’oncle de mon secrétaire et ami, Alec Forsyth.
Le sénateur eut un clignotement d’yeux malicieux. Il était certain, maintenant, que l’homme était un imposteur. Le seul détail vrai, pensait-il, dans son récit, était qu'il pouvait s’être trouvé, en effet, sur le Saint- Paul, et qu’il avait pu apprendre ainsi de sa femme ou de Léonie les renseignements dont il se servait maintenant. C’était un peu trop cousu de fil blanc, surtout le titre de duc, mis
en avant comme une amorce pour attraper l'Américain ; le sénateur devint dangereux.
: — Très bien, Votre Grâce, si ma famille est sous votre toit, ma place est avec elle, dit-il avec plus d’affabilité. J’accepte votre invitation dans l’esprit où vous la faites. J’ai à retirer des valeurs pour la bagatelle de trois millions de livres sterling des mains du comptable, et je suis à vous. Veuillez m’attendre ici un instant.
Le sénateur avait un sourire éhigmatique lorsqu'il quitta Beaumanoir. Il se proposait de Fallécher, jusqu’au moment où il pourrait le remettre avec sécurité entre les mains de la police. Il entra dans sa cabine d’abord, pour y faire prendre son bagage personnel, et la première chose qu’il trouva fut une lettre de sa ferme qui venait d’arriver à son adresse.
Elle était datée de la veille et lui apprenait qu'ellë-même et sa fille étaient les hôtes du duc de Beaumanoir à Prior’s Tarrant, en ajoutant qu'elle espérait qu’il viendrait les y rejoindre. Elle ne parlait pas de l’in-
tention du duc d'aller au-devant de lui à Liverpool.
Le sénateur Sherman lut la lettre deux fois de suite, s’assura que l'écriture était bien celle de sa femme, examina le timbre de la poste et... parut perplexe. Il paraissait bien qu'il avait été trop vite dans ses conclusions et il commença à regretter sa brusquerie. Cependant il lui restait un doute ; il savait bien qu’en Angleterre il n’est pas d’usage que les ducs se dérangent pour aller recevoir des étrangers jusqu’au port de débarquement.
Un malfaiteur ne pourrait-il avoir eu connaissance de la visite de Mrs Sherman chez le duc de Beaumanoir et se servir de ce renseignement pour ses mauvais desseins.
Cependant la lettre de Mrs Sherman donnait un corps à l’histoire de l’homme et les manières du sénateur se modifièrent à son égard. Ils prirent un cab et se firent conduire à la gare, où ils furent assez heureux pour pouvoir prendre un train qui partait immédiatement. L’express se composait uniquement de wagons à couloir, ce qui sembia déplaire à
Beaumanoir. Les soupçons du sénateur se réveillèrent. Ses yeux exercés distinguaient nettement les contours d’un pistolet dans la poche du duc. Celui-ci ne quittait la valise de l'œil que pour observer d’une façon inquiète l’un ou l’autre de leurs compagnons de voyage.
« Ou bien il veut me voler lui-même, ou bien il a l’idée qu’un autre va le faire », se dit le sénateur.
Mais le voyage s’accomplit sans encombre, et à la vue de la voiture armoriée qui les attendait à Tarrant-Road Station, ie sénateur sentit ses derniers soupçons se dissiper. Vingt minutes après, tenant encore la précieuse valise à la main, il retrouvait sa femme et sa fille qui l’attendaient au bas du perron de Prior’s Tarrant.
— Ah! Jem, s’écria-t-il, en secouant la main du général Sadgrove qui s’avançait, croiriez-vous que j’ai été assez bête pour soupçonner le duc, tout le temps, d’avoir des visées sur cette valise ; je l’ai pris pour un voleur de grand chemin, ni plus ni moins.
Le général laissa passer cette phrase sans faire aucune remarque. Le duc, de son côté, était en train de se disculper au sujet de sa fugue inopinée à Liverpool. Il semblait plein d’entrain à son retour et tout le monde le remarqua, Léonie surtout. Mrs Talmage Eglinton en fut si frappée qu’elle ne vit pas avec quelle attention elle était observée elle-méme par le sénateur Sherman.
— Dites-moi, mon cher duc, s’écria celuici tout à coup, je ne serai pas tranquille tant que je n’aurai pas mis ce trésor en lieu sûr. N’avez-vous pas quelque endroit où je puisse le déposer en toute sécurité jusqu’à demain ? Je vous dois bien cette marque de confiance après vous avoir soupçonné aussi bêtement.
— J'ai ce qu'il faut, dit Beaumanoir avec empressement ; venez avec moi.
Le sénateur suivit le duc à travers une série de corridors jusqu’à une chambre dallée où s’alignaient des archives poudreuses. Un coffre-fort battant neuf du dernier modèle, occupait le fond de la pièce. Le duc sortit une
clef de sa poche et ouvrit le coffre-fort, grâce à un ressort caché sur lequel il appuya.
— C’est parfait, dit le sénateur en y déposant la valise, il n’y a pas de danger là.
— Non, il n’y a pas de danger, répéta Beaumanoiïir en refermant et en mettant la clef dans sa poche. Venez, Monsieur Sherman, allons rejoindre les dames. Nous sommes plus tranquilles tous les deux, n’est-ce pas ?
XVIIT :