DANS LA CRYPTE
Il était minuit lorsque le sénateur Sherman qui causait au fumoir avec son ami Sadgrove lui posa tout à coup cette question :
— Qui diable est cette Mrs Talmage Eglinton Jem ?
Le général eut un sursaut, mais répondit d’un ton indifférent :
— Dieu sait qui elle est | Puis, comprenant que sa réponse était un peu insuffisante, il expliqua qu’elle leur avait été recommandée par Lord et Lady Roseville, qui, il est vrai,
auraient recommandé n’importe qui pour des l’argent.
— C’est que, ajouta le sénateur en alluman” À un nouveau cigare, ce n’est pas tout à fait læ genre de personne qu'on s’attendrait à trouves =" ici ou même qu’on aimerait à trouver n’importeæ -{ où. Elle a le malheur de ressembler étrange- == ment à une certaine Cora Lestrade, célèbreæ "€ aventurière de mon pays, que j'ai eu l’occasior sr +1 de voir comme inspecteur des prisons. Il y = à trois ans de cela : cela ne peut être la mêmeæ st femme, évidemment.
— Ce serait bien curieux, se contenta dæ € répondre le général. Et quelle était la spécia- —#lité de cette Cora Lestrade ?
— Elle n’en avait pas, à vrai dire. Elle excellait dans l’organisation. Quand elle fus pincée, elle avait tout un état-major de faus—— saires, de dévaliseurs de trains, de malfai— teurs et d’escrocs de haut vol, qui opéraient dans le monde entier. Elle était leur reine.
Lors de son procès, on vit qu’ils étaient tous sous le charme de sa personne, bien qu’elle n’eût accordé ses faveurs à aucun. (C’était
même là, très probablement, le secret de son pouvoir.
— Et vous rappelez-vous quand finissait sa peine ? demanda le général, après un silence.
— Elle n’a pas fini. Cora s’est évadée.
C’était un jeu pour une femme disposant de ressources illimitées et ayant, à sa dévotion, les plus habiles malfaiteurs.
Les deux vieux camarades retombèrent dans le silence; ils ne semblaient disposés ni l’un ni l’autre à aller dormir. Au silence absolu qui régnait dans la maison, on eût dit que tous dormaient déjà. Pourtant Alec Forsyth était en ce moment très occupé devant son miroir, dans sa chambre à coucher, à se grimer de façon à ressembler le plus possible au duc.
Habitué à jouer la comédie comme amateur, il savait se servir de tout l’attirail de brosses et d’onguents que l’on emploie au théâtre et le résultat fut très satisfaisant.
— Voilà qui fera l'affaire, murmura-t-il, après un examen final. Heureusement que la scène se passera dans un demi-jour. C’est ma voix surtout qu'il faudra surveiller.
Il se leva et fit quelques pas dans la chambre, imitant à s’y méprendre la boiterie de Beaumanoir. Puis, après avoir consulté sa montre, il tira de son portefeuille une lettre adressée à celui dont il allait jouer le personnage et la relut encore une fois.
« Je vous félicite, disait la lettre, d’être revenu à des sentiments plus raisonnables. Mes agents m'informent que le gentleman auquel nous nous intéressons, doit arriver à Prior’s Tarrant mardi. Donc, mardi soir, vous laisserez ouverte la porte qui mène du jardin Hollandais à la crypte, pour que moi et mes collègues puissions y entrer sans bruit. Vous descendrez dans la crypte à 1 heure de la nuit; je vous remettrai les Bons qu'il s’agit de substituer aux autres. Arrangez-vous pour que l'échange ait lieu sans accroc et aussi rapidement que possible. Vous êtes placé pour inspirer la plus entière confiance à vos hôtes ; vous réussirez donc facilement et vous n’aurez plus d’ennuis de notre côté.
— Pauvre vieux coquin ! Il ne pouvait rien
faire qui fêt plus favorable à nos plans, murmura Forsyth en remettant la lettre dans le portefeuille.
Puis, jetant un dernier coup d’œil au miroir :
— J'espère qu’ils ne vont pas me faire rire en m'appelant Votre Grâce, ajouta-t-il.
Mais à n'avait pas envie de rire lorsqu'ayant tourné le bouton de la lampe électrique, il ouvrit tout doucement la porte de sa chambre pour aller jouer son rôle dangereux : il prêta l’oreille pendant un bon moment avant de se décider à refermer cette porte et à suivre le corridor jusqu’à un escalier de service qui menait au rez-de-chaussée.
Arrivé au pied de cet escalier, non sans imiter toujours la boiterie du duc, il traversa encore deux ou trois corridors à peine éclairés et se trouva enfin devant une massive porte de chêne. Il l’ouvrit et vit devant lui quelques marches de pierre, conduisant directement à la pièce souterraine qui avait servi de crypte autrefois, au temps des moines. Lorsqu'il eut refermé la porte derrière
lui, il se trouva dans l’obscurité complète et allait frotter une allumette pour se diriger, lorsque la lueur d’une lanterne sourde fut projetée d’en bas sur lui.
Avançant avec précaution, il arriva au centre de la crypte où trois hommes se tenaient immobiles. Il eut à peine le temps de distinguer que l’un d’eux était âgé, avec une grande barbe blanche et des joues bouffies, plaquées de rouge, quand la lumière de la lanterne fut masquée :
— Tout est préparé, duc? demanda une voix de fausset.
— Les bons sont dans mon coffre-fort : j’ai la clef de la valise, que j'ai prise dans la poche du sénateur, répliqua Forsyth, imitant à s’y méprendre la voix de Beaumanoir, et commençant à prendre de l’assurance ; on ne le reconnaissait pas évidemment, sans quoi, il n’aurait plus été vivant déjà.
— Alors, continua l’homme invisible, prenez ce paquet scellé, substituez-le à celui qui est dans la valise et apportez-moi celui-là. Votre mission s’arrêtera là.
Forsyth sentit qu’on lui présentait un volumineux paquet et fit volte-face aussitôt, dans la crainte que la lumière ne fût projetée sur lui de nouveau pour diriger ses pas, ce qui eût lieu en. effet.
Quand il sortit de la crypte, il continua par prudence à imiter la démarche de Beaumanoir et eut lieu de s’en féliciter car, au moment où il remontait l’escalier, il aperçut Rosa, la femme de chambre de Mrs Talmage Eglinton, qui le guettait du haut de la rampe.
Il remonta dans sa chambre, enferma le paquet qu’il venait de recevoir dans un coffre et en retira un paquet de même apparence, revêtu d’énormes cachets. Sans perdre un instant il le mit sous son bras et retourna, toujours boitant, vers la crypte; à peine avait-il franchi la porte, que cette fois la brillante lumière d’une lampe électrique éclaira soudain toute la pièce : les bandits avaient découvert le bouton électrique et s’en servaient.
— Le diable les emporte! se dit Forsyth.
Cela devient mauvais pour moi.
En effet, un cri de surprise s’échappa de la
poitrine des trois hommes : la supercherie était découverte, Forsyth crut son dernier moment venu. |
Asa grande surprise, l’homme à Ja barbe blanche se retournant vers les deux autres, leur dit de sa voix criarde ;
— J'ai un mot à dire à ce gentleman. Sortez dans le jardin et attendez-moi, en restant à portée de voix.
— Eh bien Monsieur Forsyth ? nasilla-t-il, aussitôt que les hommes furent sortis.
— Eh bien, Monsieur ? répéta celui-ci, au comble de l’étonnement de voir qu’on épargnait sa vie. Car il était plus que de taille à se défendre contre le vieux bandit malingre qui restait en face de lui et sa retraite était facile.
— Vous m'avez roulé, Monsieur Forsyth, vous et le général Sadgrove, car je ne mets pas en doute, maintenant que ce paquet que vous m'apportez est sans valeur. Je n’ose vous demander maintenant de me rendre l’autre, contre une somme que vous fixeriez vousmême. Ce serait inutile, n’est-ce pas ?
— Absolument, répondit Forsyth, ne pouvant s’empêcher de sourire de la naïveté de la question. J’ai risqué ma vie pour avoir ces faux titres parce que, tant que vous les aviez en mains, vous pouviez forger une histoire impliquant en quelque manière le duc de Beaumanoir. À présent, votre accusation n’aurait aucune base.
— Mes collègues me tueront pour m'être laissé duper et bêtement enlever ces fausses valeurs, fruit de plusieurs mois d’un travail minutieux, qui pouvaient être encore placées utilement, et aussi pour vous avoir laissé survivre à votre triomphe. Si vous vouliez me les rendre vous me sauveriez la vie.
Forsyth comprit maintenant pourquoi Ziegler avait ordonné à ses hommes de sortir : c’était afin de faire un appel désespéré à sa générosité, pour pouvoir « sauver la face » aux yeux de ses associés. Mais il y avait quelque chose dans son attitude qu’il ne comprenait pas :
c’était donc là ce redoutable malfaiteur, celui qui les tenait en échec, lui et son oncle depuis si longtemps, qui maintenant l’implorait d’une
voix tremblante, en invoquant des raisons puériles.
— Eh bien! Monsieur Clinton Ziegler, dit Forsyth, il faut en finir. Que m'importe ce qui vous arrive ? Depuis la semaine dernière vous avez mérité au moins quatre fois d’être pendu. Si vos amis se chargent de la besogne, je n'y vois aucun inconvénient; au contraire, puisqu’ils se mettront dans le cas d’être pendus également.
— Rien ne vous fera fléchir ?
— Rien absolument. Et je vous prie de disparaître immédiatement, vous et vos amis qui sont dehors, si vous ne voulez pas être traités comme des bandits vulgaires.
— Eh bien je vais les appeler et ils vous étrangleront ?
Mais à ce moment, la porte par laquelle Forsyth était entré, s’ouvrit toute grande et l’on vit paraître le général Sadgrove et le sénateu Sherman le revolver à la main, tandis que le duc de Beaumanoir, retardé par sa boiterie, accourait dans le corridor, suivi de Sybi Hanbury.
Ici, il devient nécessaire de dire que la lettre nvoyée à Ziegler, cinq jours auparavant, lisant que le duc se soumettait et demandait les instructions n’avait pas été écrite par le luc, ni même à sa connaissance. C'était un oup monté par le général et par Forsyth pour auvegarder la vie du duc d’une part, et de ’autre, pour faire tomber Ziegler et sa bande lans un piège.
Le général et le sénateur veillaient donc à a porte de la crypte, lorsque Forsyth descenlit pour la seconde fois et, voyant que l’enretien se prolongeait outre mesure, ils firent eur apparition à un moment qui se trouva ibsolument opportun. De son côté, le duc de 3eaumanoir, décidé à veiller toute la nuit lans la chambre où était déposée la valise, ivait entendu le bruit des pas et des voix et enait se rendre compte de l’origine de ce ruit. Sybil semblait être au courant de la siuation.
Ziegler lança un regard désespéré du côté lu jardin hollandais, où devaient être ses colègues mais, contre son attente, ce fut Azimoo-
lah qui parut, portant sur son épaule sans effoit apparent une forme humaine qu’il jeta sans cérémonie à terre, comme un sac.
— Ïl y en avait un autre, Sahib, dit-il simplement, mais il s’est enfui devant ton serviteur. ° u
— Tu l’as un peu secoué, il me semble, dit le général avec un rire significatif : mais Ce n’était pas le cas de faire des façons. Et mairtenant, Madame, continua-t-il en se tournant vers le soi-disant Ziegler, votre déguisement n’a plus de raison d’être, nous savons à quoi nous en tenir.
— Oui, cette perruque ne fait pas honneur à Cora Lestrade, dit le sénateur Sherman, tt d’un mouvement de main habile, il fit tomber à la fois la perruque et la barbe qui y était fixée laissant apparaître aux yeux des assistants Mrs Talmage Eglinton qui, avec l'instinct de son sexe, s’empressa d'enlever avec son mot choir les plaques de rouge qui couvraient st joues.
— Que veut dire ceci ? murmura le duc sivpéfait. |
— ‘Alec Forsyth, lui aussi, poussa un cri d’étonnement. Sybil avait sur les lèvres un sourire qui semblait indiquer qu elle s’atténdait à la révélation.
L'homme apporté par Azimoolah, revenant à lui à ce moment, se mit sur son coude et regarda la scène avec un calme apparent.
— Et maintenant, Votre Grâce, laissez-moi vous serrer la main en vous félicitant devant tous de l’habileté et du courage que vous avez déployé pour arriver à la capture de la plus sinistre bande que mon pays ait encore envoyée ici, dit le sénateur.
Ces félicitations ne furent pas sans embarrasser grandement le duc et provoquèrent un rire sarcastique chez la personne démasquée.
— Comment ! mais il était des nôtres ! ricana-t-elle, ce n’est qu’en voyant ce qu’il pouvait y perdre qu’il nous a lâchés.
Le sénateur la toisa ‘d’un air méprisant.
— Vraiment? On m'avait dit que Cora Lestrade était. à la hauteur de sa réputation, mais je vois qu’on m'a bien trompé, car une criminelle vraiment habile ne se serait pas
laissé acculer ainsi par un honnête homme, feignant de se joindre à la bande, pour mieux la faire prendre. Le duc a un peu trop exposé sa vie, voilà tout le reproche qu’on peut lui faire. Mais, vous le voyez, grâce à sa conduite héroïque vous voilà tous démasqués, et les valeurs se trouvent en sûreté.
— Alors, ce qui vous reste à faire est de nous remettre aux mains de la justice, dit-elle d’un air de défi. Les autorités ne pourront comprendre comment vous n'avez pas révélé plus tôt un complot qui intéressait deux continents. J’apprendrai à la justice des choses qui seront loin de faire de- votre duc un héros.
— Nous ne vous donnerons pas l’occasion de raconter vos histoires à la justice, dit le général sévèrement. Vous, Madame Lestrade, nous vous laisserons partir demain matin à la première heure, dans le rôle que vous avez joué jusqu'à présent, et vous, ajouta-t-il en se tournant vers l’homme encore étendu à terre, vous pouvez partir de suite par où vous êtes venu : Azimoolah vous laissera aller sain et sauf. Mais je dois vous apprendre avant pour-
quoi votre associée a épargné la vie de M. Forsyth, qui a réussi à se faire remettre les fausses valeurs et ne lui a remis en échange qu’un paquet de papiers blancs.C’est parce que cette femme ne peut commander aux affections de son cœur ; nous savions que cette femme aimait M. Forsyth et nous nous sommes basés là-dessus, l’événement nous a donné raison.
— Oh ! oncle Jem ! dit Forsyth, le rouge au front.
— Oui, mon garçon, je sais que vous n’auriez pas accepté de jouer ce rôle, si vous aviez connu la personnalité de Ziegler, mais moi, je ne vous aurais pas laissé descendre dans cette trappe où vous pouviez trouver la mort, sans avoir cette sauvegarde, dans le cas où vous seriez reconnu.
L'homme qui n'avait cessé de fixer Cora Lestrade tant que parlait le général, se tourna alors vers ce dernier, et d’un ton de froide politesse qui impressionna tous les assistants, le remercia de l’avoir éclairé « sur un point de première importance. »
À peine était-il sorti de la crypte que l’on s’aperçut que le faux Ziegler, autrement dit Mrs Talnage Eglinton, était sur le point de S'éVAnuuIr.
— Merci, dit-elle, au sénateur Sherman, qui étant tout près d’elle, s’empressa de la soutenir ; c’était un moment de faiblesse, mais une femme peut faiblir quand elle entend prononcer son arrêt de mort, et c’est ce que je viens d'entendre.
Mais le lendemain matin, quand elle partit avec sa femme de chambre, de si bonne heure que personne n’était encore levé, les domestiques remarquèrent que Mrs Talmage Eglinton était très en train et plus élégante que jamais. Et M° Manson, le bulter, regardant s’éloigner la voiture qui la conduisait au train, murmura en empochant le plus généreux pourboire qu’il eût jamais reçu :
— Une grande dame, vraiment ! c’est dommage qu’elle ait dû partir aussi brusquement.