‹ Sous peine de mort!Chapitre 20 sur 27 · LES LUTTES DU GÉNIE · texte numérisé non relu

LES LUTTES DU GÉNIE

Adossé à la cheminée, dans sa misérable chambre de Hereford Road, un jeune homme regardait fixement devant lui d’un air sombre ; ses yeux se dirigèrent tout à coup vers un objet placé sur une table, dans un coin de la chambre ; sa figure intelligente prit une expression de fierté dédaigneuse.

— Posséder un secret qui vaut des millions, un secret qui peut changer les destinées d’une nation et n’avoir pas de quoi diner ! murmura-t-il enfin.

Philippe Stenhouse s’approcha de la fenètre et regarda au dehors. « Personne qui ressemble à un comte italien, dit-il en se par- Jant à lui-même, et pourtant l’heure est passée de cinq minutes. Mais qu'importe? Je n’attends rien de bon, pas plus cette fois que les autres. » De la poche de sa redingote ràpée, il retira une lettre qu’il avait reçue le matin même. Il l’avait bien lue vingt fois depuis son maigre déjeuner, mais il ne pour vait résister au plaisir de revoir encore ce monogramme aristocratique surmonté d’une couronne de comte ; il relut encore pour ranimer son espoir près de s’éteindre.

« Granville Chambers « St-James Street. W.

« Le comte Casseroni présente ses compliments à M. Philippe Stenhouse et passera chez lui, demain à 11 h., pour prendre cotnaissance de la merveilleuse invention dont le bruit est venu jusqu'à lui. Etant un peu expert dans la matière, il espère trouver un acheteur pour le brevet de M. Stenhouse, à a

condition que celui-ci démontre l’utilité pratique de son invention. »

-- Je n’aurais pas voulu vendre à l’étranger, se dit le jeune homme, en serrant la lettre, mais est-ce ma faute si on n’en a pas voulu ici ? Dieu sait si je les ai assez relancés ! |

On frappa à la porte. Une jeune fille entra apportant un télégramme ; elle était charmante ; dans ses yeux honnêtes se lisait la plus tendre sympathie.

— Vous vous faites du mauvais sang à cause de ce magicien qui doit faire tourner la chance et qui ne vient pas; ceci est sans doute de lui.

Stenhouse déchira fiévreusement l’enveloppe, sa figure s’éclaira.

— Vous avez raison, Miss Westmacott, répliqua-t-il, c’est bien du comte Casseroni. Il avait une autre course à faire en venant ici et pense être en retard d’une demi-heure. Allons ! je vais peut-être pouvoir payer mon terme à la fin de la semaine.

— Pourquoi parler ainsi ? répondit la jeune fille d’un ton de reproche. Vous savez bien que nous ne louons pas pour notre plaisir, Monsieur Stenhouse. N'est-ce pas une honte que vous ayiez à vous préoccuper d’une chose aussi vulgaire, quand vous avez ceci ? Et elle jeta un coup d’œil d’admiration vers l’objet soigneusement recouvert.

Philippe Stenhouse se radoucit aussitôt.

— Quelle brute je suis de vous parler de cela quand vous m'avez témoigné tant d'amitié. Mais je serais devenu fou ces derniers mois, sans vous, sans vos encouragements !

— Eh bien, courage encore ! Quoi qu’il advienne de la visite de cet Italien, dit la jeune fille en sortant.

Stenhouse la suivit du regard. Il était bien vrai que c'était la sympathie d’Ida Westmacott qui l’avait soutenu, lorsqu'il était venu l’année précédente loger dans la maison, plein d’espoir dans la merveilleuse découverte qui devait lui apporter gloire et richesse ; elle avait partagé son enthousiasme

dès le premier moment et quand elle vit que le jeune homme ne rencontrait que des refus, elle en fut presque aussi atteinte que lui.

Seule, la pauvreté actuelle de Stenhouse l’empêchait de lui dire qu’il l’aimait ; il ne pouvait lui demander de partager son sort avant de savoir comment la chance tournerait. Lorsqu'il était venu seul, sans amis, de cette ville manufacturière où il avait perfectionné son invention, c’était par grand hasard qu’il était tombé sur cette maison du commandant Westmacott, que la dure nécessité avait contraint à apposer l’écriteau « Chambres à louer ». Mais il avait toujours béni le ciel de sa chance : c’est là qu’il avait rencontré cette Ida qui soutenait bravement la lutte pour la vie, tâche peu commode, avec un père dont la sobriété n’était pas la vertu dominante.

Tandis qu'il réfléchissait ainsi, il entendit frapper à la porte de la rue ; bientôt il reconnut la voix d’Ida répondant à un visiteur.

Dans son impatience, Philippe trouvait l’at-

tente très longue, mais, en réalité, ce ne fut qu’une minute après que Miss Westmacott ouvrit la porte en annonçant :

« Le Comte Casseroni. »

Le visiteur s’approcha avec aisance. C’était un homme magnifique, d’allure martiale et de mine hardie.

— Mon cher Monsieur Stenhouse, je vous dois toutes sortes d’excuses, commença-t-il dans un anglais très correct. Je suis en retard, mais je n’ai pu faire autrement.

Tandis que Philippe répondait quelques mots polis, le Comte promenait ses regards sur le pauvre mobilier de la chambre et aperçut bientôt l’objet placé sur la table dans un coin de la pièce.

— Ah! dit-il vivement, pardon de vous 1interrompre. Je me doute de ce qu’il y a làdessous. Voilà le modèle, n’est-ce pas ? Montrez-moi cela, mon cher Monsieur Stenhouse; j'ai idée que vous n’êtes pas homme à faire quelque chose d’imparfait.

Philippe trouvait l’homme un peu exubérant.

.__— Je désirerais savoir d’abord au nom de qui vous venez traiter, dit-il avec une certaine raideur. Comme Anglais, j’ai toujours espéré que mon invention resterait dans mon pays.

Le comte Casseroni s’aperçut du changement de ton, mais ne se démonta nullement.

— Ah! le patriotisme ! Je comprends. Eh bien, Monsieur Stenhouse, c’est le patriotisme justement qui m’amène, moi Italien, à vous demander de voir votre invention dans le but de la faire adopter par le Gouvernement anglais.

— Par le Gouvernement anglais! s’écria Philippe stupéfait.

— Parfaitement ! répliqua le Comte; voici comment : mon pays est en voie de devenir une nation de premier ordre, mais trop de divisions intestines politiques et religieuses absorbent son attention. Il faut qu’elle tremble devant les progrès des autres nations et c’est en voyant une invention comme la vôtre assurer à l'Angleterre une prééminence aussi

précieuse, qu’elle reportera ses efforts sur ies moyens de défense nationale.

— Que ne croirait pas un inventeur ?

Les motifs allégués parurent tout simples à Philippe.

— Mais j'ai déjà fait des offres au Gouvernement anglais à trois reprises, et elles ont été rejetées, répondit-il, craignant encore d’avoir mal compris.

Le Comte eut un bon rire.

— Mon cher Monsieur, le Gouvernement anglais refusera toujours des inventions qui se présentent sans patronage. Sans me vanter je suis dans une position à avoir une certaine influence sur votre Gouvernement à qui je me trouve avoir rendu service dernièrement. Si donc je suis fixé sur l’utilité pratique de votre invention, tranquillisez-vous à ce sujet.

— La bataille est plus qu’à moitié gagnée en ce cas, dit Philippe rayonnant. Venez voir le modèle.

Et, s’approchant de la table, il enleva soigneusement la couverture qui cachait l’ob-

jet : c’était un ballon dirigeable en miniature ; tout y était, absolument fini et complet, tous les organes, construits en aluminium, étaient prêts à fonctionner.

Pendant que le Comte, évidemment très au courant, inspectait tous les détails du modèle Philippe étudiait avec anxiété l’expression de sa figure.

— Vous me paraissez avoir résolu la question de la direction, dit-il enfin. Ce modèle peut fonctionner, je suppose ?

— Certainement, par l'électricité. J’ai là un accumulateur tout chargé en prévision de votre visite, répliqua Philippe en fixant deux fils à l’appareil, tandis qu’il retenait les bouts opposés dans ses mains.

— Un de ces fils est pour la mise en marche, expliqua-t-il, l’autre commande la direction. A l’aide de ces fils, je dirige le ballon comme si j'étais à bord. Voyez.

L'appareil s’éleva doucement et sous l’action du second fil évolua gracieusement dans la chambre, à plusieurs reprises.

— Bravo, Monsieur Stenhouse, bravo ! s’é-

cria le Comte. Vous avez résolu le problème.

Vous méritez de réussir et vous réussirez si cela dépend de moi.

— L'appareil revenu sur la table, une conversation technique s’engagea entre Philippe et le Comte, notamment sur le nombre de personnes qu’un véritable ballon, construit sur ce modèle, pourrait emporter. A la fin, le Comte se leva pour prendre congé :

— Je ferai savoir au Gouvernement anglais quelle est l’importance de votre découverte, dit-il en serrant la main de Philippe. Vous me reverrez dans un jour ou deux. En attendant, permettez-moi d’être votre banquier.

Et tandis que Philippe l'escortait jusqu'a la porte, le Comte lui remit une enveloppe.

— Voyez si la chance ne commence pas à tonrner, annonça joyeusement le jeune homme à Ida qu’il rencontra sur l’escalier. Regardez ceci.

Et il lui montrait la banknote de cinquante livres qu’il venait de tirer de l’enveloppe.

— Ainsi, vous avez tout montré, tout expliqué à cet homme, répondit-elle.

ns

— Pouvais-je faire moins quand il m'’ouvrait les portes du paradis, s’écria-t-il? Et dans sa fièvre le jeune homme ne s’aperçut

pas de la réserve inusitée que la jeune fille témoignait.

IT

Page 1