SUR LA TERRASSE DE WESTMINSTER
andis que dans l’intérieur, un membre Parlement développait des tableaux de istique devant des bancs vides, la plupart députés avaient gagné la terrasse dont sur la Tamise, le seul endroit vraiment s à Londres, et jouissaient du grand air attendant la sonnette qui les rappellerait moment du vote. Deux hommes étaient s à l’une des tables du restaurant établi la Terrasse : l’un, déjà âgé, était le pre-
r ministre, duc de Sturminster ; l’autre,
plus jeune, était son secrétaire privé, Greville Nugent, nouvellement élu membre du Parlement. C’était un homme de trente ans environ, bien de sa personne et de mise très soignée ; le bruit courait qu’il avait des vues sur la fille du premier ministre, Lady Gladwyn Calthrop, à laquelle il faisait une cour assidue, et, ce qui rendait la chose plus intéressante pour les initiés, Sir Mark Rainsford, le secrétaire d'Etat à la guerre, était aussi sur les rangs.
— Qu'est-ce donc que ce comte Casseroni ?
demanda tout à coup Nugent à son chef, en apercevant l’Italien qui s’avançait escortant Lady Gladwyn Calthrop, tandis que Sir Mark s’approchait pour saluer cette dernière ; qu'est-ce qu'il veut ?
Le ministre fit une moue significative.
— Je ne pourrais vous le dire vraiment. J'ai souvenance d’un certain scandale survenu à Rome il y a quelque vingt ans, à propos d’un jeune homme du même nom qui s’était enfui avec une actrice après avoir été ruiné par elle. Est-ce le même homme, je n’en sais rien.
Les deux hommes s’approchèrent du groupe qui s’était installé à une table et qui comprenait en plus M. Spencer Childwick, le premier Lord de l’Amirauté, et sa femme.
— J’ai changé d’avis en ce qui concerne \es ballons dirigeables, glissa sir Mark Rainsford à l’oreille du premier Lord. Voici Casseroni qui s’est occupé de la chose et qui a tout vu par lui-même. Il est tout à fait content.
— Il me faudra autre chose que la recommandation d’un Italien, répondit M. Spencer sur le même ton. Mais cela vous regarde autant que moi. Est-ce à vous, Lady Gladwyn, continua-t-il plus haut, que nous devons le changement de front de Sir Mark, au sujet des aéroplanes ?
— À moi? s’écria la jeune fille avec un éclat de rire. Pas du tout : je suis contre. Au reste, je n’y connais rien.
— Je pense que Lady Gladwyn s’appuie sur l’opinion de M. Greville Nugent, intervint le comte Casseroni avec un salut et un sourire ?
—— Vous ne vous trompez pas, Monsieur,
répliqua Greville, regardant ce dernier dans les yeux. Bien que mon opinion n’ait pas une grande importance, je déclare que jen’en changerai pas, tant que nous n’aurons pas une invention bien anglaise pouvant nous satisfaire.
A ce moment, fort heureusement, retentit la sonnette appelant les députés au vote.
Le statisticien avait enfin terminé son exposé de chiffres, et en une minute, la terrasse se trouva vide de nouveau.
Quand Greville eut déposé son vote, il se rencontra dans les couloirs avec M. Leicester Colfax, qui avait observé la scène précédente d’une table voisine ; c’était un homme d’un certain âge, un vieil ami de son père.
— Mon garçon, lui dit-il, en lui tapant familièrement sur l’épaule, vous aurez été 1ndirectement la cause que les ballons dirigeables seront adoptés dans l’armée anglaise.
— Et comment cela ? demanda Greville.
— Mon Dieu, c’est bien simple. Casseroni a très bien remarqué votre rivalité avec Sir Mark, relativement à Lady Gladwyn ; il a su
piquer la jalousie de ce dernier et lui inspirer une opinion contraire à la vôtre. Mais pourquoi ? dans quel but un Italien cherchet-il à nous faire adopter un engin de guerre qui, bien que les deux nations soient en paix maintenant, pourrait un jour se retourner contre son pays ?
Greville, un peu froissé d’abord de cette allusion à Lady Gladwyn, se radoucit aussitôt, et c’est en souriant qu’il tendit la main à son interlocuteur.
— Merci, Colfax, dit-il briévement, un homme averti en vaut deux.