‹ Sous peine de mort!Chapitre 22 sur 27 · UN HOMME DE MOINS. — UNE MENACE VOILÉE · texte numérisé non relu

UN HOMME DE MOINS. — UNE MENACE VOILÉE

La prophétie de M. Colfax ne fut pas longue à se réaliser. Sir Mark Rainsford réunit le Conseil de Défense pour lui proposer la nomination d’un expert chargé d’examiner l'invention de Stenhouse ; sous son influence, la proposition fut adoptée sans difficulté. Au même moment, la Presse eut vent de la chose par un mystérieux informateur, et appuya avec ensemble une motion si favorable à la défense nationale.

Si le comte Casseroni avait été réellement

l’inspirateur du Ministre de la Guerre, il avait depuis eu l'adresse de se tenir à l’écart, et en apparence indifférent. Mais Greville Nugent était convaincu que cette attitude était voulue. Plus il le voyait, — car le Comte, étant de très bonne maison, était reçu partout, — plus il se promettait de tirer au clair la situation véritable et les mobiles cachés du personnage.

Ce qui gênait le plus Greville était l’impossibilité de faire part de ses soupçons sans mentionner le nom de Gladwyn Calthrop; ceci était évidemment hors de question. Restaient les agences de recherches particulières. Greville avait une certaine répugnance à s’y adresser ; mais la solution du problème intéressait son pays ; il n’hésita plus.

Une semaine environ après qu’il eut chargé une des principales agences de la mission en question, Greville se trouvait chez lui, en train de déjeuner, quand le directeur de l'agence, M. Coyne en personne, se présenta pour lui parler. Il semblait très agité.

— Je vous aurais envoyé un rapport écrit

sur Casseroni, commença-t-il d’un ton ému, mais j'ai cru préférable de vous voir en personne: Permettez-moi de vous dire d’abord rapidement ce que nous avons fait, Monsieur Nugent. Vous comprendrez mieux ce qui en est résulté.

— Faites, dit Greville, en offrant une chaise au policier. Vous m'intéressez vivement.

M. Coyne tira un carnet de sa poche.

— Comme je le fais d’ordinaire, commença-t-il, j'ai divisé le travail en deux parties. Il s’agissait d’abord de se renseigner sur les allées et venues de Casseroni, sur les gens qu’il voit. Ceci est de la simple « filature ». J’ai choisi pour cela un de mes plus fins limiers — un jeune homme du nom de Meeking. J’en ai toujours été très content.

J’ai gardé pour moi-même la partie que j’appellerai « diplomatique » — arriver à connaître les ressources de Casseroni, sa situation en Italie, etc... Je puis vous renseigner de suite sur ce point. Le Comte a un crédit pour ainsi dire illimité dans une des princi-

pales banques de Londres ; l’argent ne peut provenir de ses propriétés de famille, attendu que ses créanciers ont mis la main dessus depuis longtemps.

Quant à son assertion d’être en but à des persécutions politiques, elle est inexacte. Je vous en donnerai la preuve.

— Très bien, Monsieur Coyne, dit Nugeni, je ne me reproche plus d’avoir fait espionner Casseroni, maintenant que je vois qu’il se donne pour ce qu’il n’est pas.

Le policier s’inclina d’un air satisfait.

— Quant à la partie dont était chargé Meeking, reprit-il, j'étais tenu au courant jour par jour. En résumé, le Comte voyait très peu de monde chez lui, dans St. James Street, et très peu aussi au dehors, sauf les relations mondaines que peut avoir un homme de sa classe. La semaine dernière, il s’est rendu trois fois dans une certaine maison de Hereford Road, où vit un officier de marine en retraite, du nom de Westmacott. Cet officier a * une fille — fort jolie — ils ont un locataire nommé Stenhouse. Meeking n’a pu me dire

exactement pour qui étaient les visites du Comte.

— Je crois que je sais ce qui en est, dit Greville. Continuez.

— Chez lui, il n’a reçu qu’un visiteur réellement intéressant. Ce visiteur est venu tous les jours jusqu’à la date du dernier rapport de Meeking, avant-hier.

— Avant-hier! s’écria Greville. Vous n’avez donc pas eu de rapport hier ?

— J'y arrive, répondit Coyne d'une voix qui tremblait un peu. L’homme dont parlait Meeking pouvait avoir trente ans, marqué de la petite vérole, louchant de l’œil droit, et traînant un peu la jambe comme ceux qui ont été mis aux fers : vêtu d’un complet de serge bleue râpé, casquette de marin, l’apparence d’un second de bateau marchand. Reconnaissez-vous l’homme, Monsieur Nugent ?

— Aucunement, dit Greville.

— Eh bien, cet homme venait tous les jours à 7 h. du soir et restait dix minutes. Mercredi dernier, Meeking l’a filé sur mon ordre pour découvrir sa demeure. Meeking n’est pas re-

venu. J’ai reçu un mot de lui me disant qu’il me quittait et qu’il partait pour l’Amérique où il avait trouvé un meilleur engagement.

— Quelle brute! dit Greville. Mais vous prendrez un autre homme, voilà tout.

— Ce n’est pas cela qui m'inquiète, dit M. Coyne, mais j’ai peur que Meeking ait passé à l’ennemi ; heureusement il ne pourra pas dire grand’ chose ; il ne savait même pas pour qui il faisait ces recherches, ce qui est le point important pour Casseroni.

Avant que Greville eût pu répondre, un domestique vint annoncer que le comte Casseroni attendait dans la bibliothèque.

— Et voilà pourquoi il s’est assuré de mon agent, dit Coyne à demi-voix; il a deviné qu’aussitôt le mot de Meeking reçu, je vien- drais vous trouver. Il m'a filé, j'aurais dû prévoir cela.

Il prit congé là-dessus et Greville alla trouver le Comte dans la bibliothèque, se promettant un quart d’heure assez désagréable, mais en entrant dans la pièce, il s’aperçut de

suite que le Comte n’avait pas l’intention de faire un éclat.

— Mon cher Monsieur Nugent, dit celui-ci en se levant tout souriant, toutes mes excuses pour une visite aussi matinale: mais c’est pour une œuvre de charité. Je viens vous offrir des billets de concert que je suis chargé de placer au profit d’un hôpital italien. On m’a demandé de m'adresser à tous mes amis et... autres.

Les derniers mots furent prononcés d’un ton différent qui sentait le défi. Mais Greville ne voulut pas le remarquer.

— Je serai heureux de vous prendre pour cinq guinées de ces billets, dit-il. Cela vous débarrassera d’autant.

— Comme vous êtes généreux en Angleterre, s’écria le Comte. Et quelle droiture | C’est tellement général que lorsqu’on rencontre un homme capable d’une action méprisable, on le remarque doublement.

— J'espère pour vous que vous n'avez pas fait cette mauvaise rencontre, comte Casseroni, dit Greville, sentant poindre la menace.

— Non. Ma foi, pas jusqu’à ce jour, répondit le Comte en se levant. D'ailleurs, qu’ai-je besoin de vous parler de cela à vous qui êtes la générosité et la droiture mêmes ? Allons, adieu, Monsieur Nugent. Mille remerciements et « au revoir ».

— Une menace, se dit Greville en revenant d'accompagner son visiteur, une menace, à peine déguisée. Eh bien, à nous deux.

Et il se mit à son bureau pour écrire à son agent de surveiller Casseroni plus étroitement encore.

Trois jours après, M. Coyne revint annoncer qu’il abandonnait l'affaire, sans donner d'autre motif que celui d’être surchargé de besogne. Greville n’insista pas, car il avait lu la veille dans son journal que la villa de M. Coyne, à Brixton, avait été incendiée; d'autre part, un peu plus loin, on lisait qu’un homme, ayant l’apparence d’un policier, avait été trouvé poignardé dans le quartier d’East-End. L’assassin n’avait laissé aucune trace.

— Allons, se dit Greville, après avoir pris

congé de M. Coyne, non sans lui avoir remis un chèque bien gagné, la partie est engagée ; elle est sérieuse, mais je ne veux plus qu’on se fasse tuer pour moi ; j’agirai seul maintenant.

AW

Page 1