L’ÉCLAIR DE L’ACIER
En revenant de son rendez-vous au Ministère de la Guerre, Philippe Stenhouse se sentait très léger. À peine rentré dans sa chambre, il sonna, sachant bien qu’à cette heurelà, c’était Ida qui viendrait, la servante étant sortie. Elle entra bientôt en effet et Philippe se précipita au-devant d’elle en lui prenant les deux mains. Il ne pouvait parler sur le moment, mais sa contenance était assez ex-
pressive.
— Alors, tout va bien? demanda la jeune fille d’une voix à peine perceptible.
—- Oui, le modèle est accepté ; un dirigeable va être construit incessamment. C’est moi-même qui surveillerai la construction. Je suis arrivé enfin ! Ida, voulez-vous couronner mon triomphe en le partageant avec moi, je ne pouvais pas parler plus tôt ?
— Et le père, y avez-vous pensé? dit la jeune fille d’une voix tremblante, en baissant les yeux.
— Eh bien, nous le soignerons ensemble, chère Ida. Quand il se sentira heureux et l’esprit en repos, ce sera un autre homme.
A cet instant, le marteau de la porte résonna, une voiture venait de s’arrêter devant la maison.
— Ce doit être le comte Casseroni qui vient savoir la réponse du Ministre de la Guerre, dit Philippe.
Ida sembla un peu embarrassée.
— Voulez-vous aller ouvrir vous-même, demanda-t-elle. Je dois vous dire que je n’aime pas beaucoup ce Monsieur. Elle n’ajouta
pas qu’il se montrait de plus en plus fami. . lier avec elle à chacune de ses visites.
— Vous aurait-il manqué de respect? demanda Philippe vivement.
— Non, assurément. Mais... il me regarde beaucoup.
— Et comment le pauvre garçon pourraitil s’en ‘empêcher ? reprit Philippe en la contemplant avec admiration. Sauvez-vous, ma chère, je vais introduire l’ogre qui fait notre fortune.
— Eh bien? demanda Casseroni aussitôt que Philippe eut ouvert, en lui lançant un coup d’œil perçant.
— Saluez le constructeur des ballons dirigeables de l’armée anglaise ! s’écria Philippe joyeusement.
— Ah! murmura le Comte en poussant un soupir de soulagement. Ne me remerciez pas, mais racontez-moi tout.
Et Philippe, qui ne demandait pas mieux, lui fit le récit de son entrevue avec le Ministre ; sur un rapport favorable de l’expert, un dirigeable devait être construit de
suite sous la surveillance de l’inventeur qui toucherait des appointements de 20.000 francs. Pour le prix de son invention, il devait recevoir un million, si le nouvel engin répondait à ce qu’on en attendait.
Le Comte avait allumé une cigarette; il écoutait attentivement. A la fin, il demanda brusquement.
— Âvez-vous fait choix d’un emplacement pour la construction ?
— ]l faut trouver un endroit solitaire, dit Philippe. J’ai pensé aux marais d’Essex. Il faudra une enceinte où personne ne puisse pénétrer sans autorisation.
— Vous serez privé quelque temps des distractions de la capitale, dit le Comte intentionnellement.
— Oh! peu importe, répliqua Philippe en rougissant. Je dois vous dire que je suis fiancé avec la jeune fille que vous avez vue ici, Miss Ida Westmacott.
— Tous mes compliments, cher Monsieur Stenhouse. Il faut qué votre fiancée soit du
premier voyage, ainsi qu’une demi-douzaine de ministres pour vous faire honneur.
Mais quel est donc ce bruit dans l’escalier, demanda le Comte devenu subitement :inquiet ?
Philippe secoua la tête d’un air un peu gêné.
— Je crains bien que ce soit le capitaine Westmacott qu’on ramène chez lui. Le pauvre homme est bien embarrassant.
— Mais quel est cet homme avec lui ?
— Je pense que c’est un étranger qui l’aura cueilli à la porte.
— Ah! parfaitement, dit le Comte d’un ton insouciant. Mais il avait reconnu la voix du bon Samaritain. C’était Greville Nugent.
Dès que le bruit eut cessé sur l’escalier, le Comte se leva vivement.
— Bonsoir, Stenhouse, dit-il en lui serrant la main. Je ne vous verrai pas de quelques jours, mais je vous écrirai s’il y a lieu. Ne me reconduisez pas.
Là-dessus il se glissa sans bruit hors de la
maison et l’on entendit son cab s’éloigner rapidement.
Ce n’était pas tout à fait par hasard que Greville s’était trouvé près de la maison de Westmacott. Ayant appris que le modèle du dirigeable avait été accepté, il voulait s’assurer si Casseroni était vraiment intéressé dans l’affaire ; s’il l’était, il viendrait aussitôt aux nouvelles. Son but était atteint, car il avait reconnu la voix de l’Italien dans l’escalier.
Le capitaine Westmacott s’était affalé dans un fauteuil.
Toute honteuse, Ida reconduisit son visiteur avec force remerciements ; au moment où ils étaient sur le seuil de la maison, passait un cab dont le cocher se proposa en levant son fouet en l’air. Greville sauta dedans en criant au cocher :
« À la Chambre des Communes ».
— Je suis fâché pour cette jeune fille, pensait-il en chemin, mais j’ai élucidé deux points importants.
Casseroni s’intéresse plus que jamais au
dirigeable, et surtout à son premier voyage : tâchons de résoudre ce problème.
Tout à coup, il s’aperçut que le cab suivait un chemin qui le conduisait dans les quartiers déserts de Nothing Hill. Il se retourna pour soulever le petite fenêtre et interpeller le cocher ; à ce moment même, à travers la lucarne déjà ouverte, il aperçut l’éclair d’une épée et avec un cri de douleur, il retomba sur les coussins de la voiture. Le secrétaire du premier ministre venait d’être assassiné par le cabman.