UN RENSEIGNEMENT PRÉCIEUX
Droit et sanglé dans sa redingote, le vieux Leicester Colfax, M. P. se dirigeait vers :a demeure de Greville Nugent pour prendre de ses nouvelles. C’était par une belle journée de juin, trois mois environ après la lâche agression dont le secrétaire de Lord Sturminster avait été victime. Il était resté quelques semaines entre la vie et la mort, mais enfin sa robuste constitution et les soins éclairés d’un ancien camarade de collège, devenu un praticien distingué, l’avaient sauvé. C’est alors
seulement qu’il avait pu raconter ce qui lui était arrivé ; malheureusement, il avait peu de chose à dire ; il n’avait pas remarqué la figure du cocher et n’avait pas pensé à prendre le numéro de la voiture. La police dut classer l’affaire dont le public cessa bientôt de s’occuper.
Tandis qu’il traversait Piccadilly avec précaution, M. Colfax aperçut une dame qui lui faisait un signe amical de la main et semblait l’attendre. C’était la gracieuse Lady Gladwyn Calthrop.
— J’allais prendre des nouvelles de Nugent, dit Colfax en l’abordant.
— J'y vais aussi, dit la jeune fille. Voulezvous me prendre sous votre aile? Mon père m'a chargé de pousser jusque-là pour savoir comment va son secrétaire.
— Je pense bien que ce n’est pas en votre propre nom, dit M. Colfax avec une certaine malice dans les yeux. J'espère que Nugeni sera plus prudent à l’avenir et qu’il ne s’exposera plus ainsi.
Lady Gladwyn s'arrêta court :
— Vous ne voulez pas dire qu’il y ait encore du danger pour lui ? C’était un fait isolé, ce coup de malfaiteur ? |
— Vous oubliez que rien ne lui a été pris.
Il avait une montre, de l’argent sur lui. Rien n’a été touché.
— Alors vous croyez qu’il a un ennemi, et que... Oh ! Monsieur Colfax, cette pensée est terrible !
Pauvre Rainsford ! il était bien loin.
Tout en causant, ils étaient arrivés ; les nouvelles étaient plus rassurantes : M. Nugent pourrait se rendre au Parlement dans quelques jours.
— M. Nugent voudrait vous dire un mot, si vous avez un moment, ajouta le valet de chambre en s’adressant à M. Colfax.
— Allez voir votre ami, dit la jeune fille en voyant que le vieux gentleman hésitait à la quitter ainsi. Je saurai bien rentrer seule et dites-lui que je commence à penser qu’il veut nous en faire accroire.
M. Colfax trouva Greville en train d’écrire à sa table.
— Je crois, dit-il en entrant, que Lady Gladwyn a raison en vous accusant de faire semblant d’être malade. |
Greville se mit à rire.
— Elle n’a pas tout à fait tort et vous non plus, mon vieil ami. Voici plusieurs semaines que je sors. Mais je me cache. Vous devinez pourquoi ?
— Pour surveiller Casseroni, je pense.
— Précisément, Ô le plus clairvoyant des législateurs ! Je suis convaincu que c'est la main du Comte qui a armé le bras de mon assassin, mais je n'’ai aucune preuve et jusqu’à présent je cherche en vain.
À ce moment, le valet de chambre se présenta, annonçant qu’une jeune fille était en bas et demandait à parler à son maître.
— Priez-la de monter, Arnold, dit Nugent.
En la voyant entrer, le jeune homme poussa un cri de surprise : c'était la jeune fille dont il avait piloté le père si opportunément le soir de l’agression.
Elle paraissait fort émue.
— Mais c’est Miss Westmacott, s’écria Nugent, que puis-je faire pour vous ?
— Ma visite se rapporte au crime dont vous avez été victime le soir où... elle n’acheva pas. Puis se reprenant : ce n’est qu’hier que j'ai appris qui vous êtes, Monsieur Nugent.
Je croyais bien vous reconnaître le soir où vous avez été si bon pour mon père ; et hier j'ai vu votre portrait dans un journal illustré, au milieu d’un groupe de secrétaires du premier Ministre... Je suis venue aussitôt pour vous dire que je connais le cab que vous avez pris ce même soir, et le cocher qui le conduisait. (C’était une voiture particulière appartenant à un Italien, le comte Casseroni, qui a quitté notre maison cinq minutes avant vous ; il était venu voir notre locataire, M. Stenhouse.
Colfax et Greville échangèrent un regard.
— Ces Messieurs sont-ils très intimes ? demanda le premier ?
Ida rougit.
— M. Stenhouse n’a eu qu’à se louer jusqu’à présent des procédés du comte Casseroni,
qui a parlé pour lui au Ministre de la Guerre; mais il ne le connaît que depuis peu. J'ajoute que le cocher était un homme au visage grêlé que j'avais remarqué déjà plusieurs fois, rôdant autour de la maison. Ce même homme m'a suivie ce soir jusqu'ici et j'ai le sentiment qu’il m'aurait attaquée au bas de l'escalier s’il n’en avait été empêché par la présence d’une jeune femme qui descendait.
— Ah! ah! dit Greville, ceci est très intéressant. Mille remerciements, Miss Westmacott, pour vos renseignements, et pour la peine que vous avez prise. Arnold va vous escorter jusque chez vous. |
Dès qu’elle se fut retirée, Colfax se tourna vers son jeune ami.
— Qu'’allez-vous faire maintenant, demanda-t-il, n’est-il pas temps de prévenir la police ?
— Pas encore, dit Nugent, laissez-moi faire. Je sais où trouver cet homme, je l’ai déjà filé plusieurs fois; mais j'ai toujours perdu sa trace au même endroit : dans une
allée de Whitechapel. Cette fois-ci, j'espère être plus heureux. J'irai ce soir même.
— Faites attention, dit Colfax, vous courez un grand risque ; je sens dans tout ceci une machination dangereuse.
Mais Greville n’était pas facile à intimider. le danger, loin de le faire reculer, l’attirait. Lt puis, n’avait-il pas une revanche à prendre ?