‹ Sous peine de mort!Chapitre 25 sur 27 · LE « SHEIKH · texte numérisé non relu

LE « SHEIKH

Après le départ de Colfax, Greville, tenant compte de l’avis très sage que celui-ci venait . de lui donner, fit tout son possible pour arriver à tranformer sa physionomie et à se donner l’apparence d’un homme du peuple de 50 ans environ ; avec une fausse barbe et une perruque grisonnante, le visage enduit de graisse et de charbon, il ressemblait plus à un vieux chauffeur qu’à un jeune membre du Parlement.

Pour compléter l'illusion, il se coiffa d’un

vieux chapeau mou, passa un pantalon d’étoffe commune et un veston de ratine graisseux.

Arnold, le valet de chambre, entra à ce moment et ne put réprimer un sursaut.

— Pardon, Monsieur, dit-il en se remettant. J'avais oublié. Vous n’avez jamais fait mieux.

Car Greville avait été obligé de mettre son vieux serviteur dans la confidence, pour expliquer ses allées et venues pendant les jours où il était censé retenu au lit. Il lui avait dit simplement qu’il y avait une affaire politique en jeu.

— Je sors ce soir, lui dit Greville. Ne veillez pas pour m’attendre et pas un mot à qui que ce soit.

Là-dessus Greville glissa un revolver dans sa poche et commença son expédition. Il avait calculé son départ de manière à gagner la St. James Street à 5 h. un quart, heure à laquelle l’homme grêlé sortait de chez Casseroni. Il fallait éviter autant que possible d’attirer l’attention des voisins.

Maintenant qu’il ne pouvait plus douter que l'Italien eût organisé l’agression du cabman, il se jurait qu’il aurait la clef du mystère. Il sentait bien qu’il avait plus d’un adversaire à combattre. Il y avait une bande évidemment, très bien organisée, où chacun jouait son rôle. Ida Westmacott avait dû être surveillée de bien près pour qu’on sût qu’elle venait le renseigner sur l’agression.

Avec une démarche adaptée à son déguisement, Greville se mit à arpenter la rue. Il ‘fallait une prudence extrême et cependant avoir une allure naturelle. Dans ses précédentes expéditions, il n’avait pas remarqué que l’homme se fût senti filé; mais alors pourquoi disparaissait-il soudainement dans l’allée de Whitechapel ?

Arrivé tout près de la maison de Casseroni, Greville fut saisi de voir tout à coup le Comte lui-même sortir sans regarder à droite ni à gauche et se diriger vers Pall Mall. Greville n’hésita pas ; puisque le Comte sortait, c’est que son associé n’était pas chez lui. Sans doute qu’il était prudemment tapi quelque

part, dans la crainte d’être reconnu comme l’auteur de l'attentat, à la suite du rapport de Miss Westmacott ; et, sans doute, aussi, le Comte allait le rejoindre ; raison de plus pour lui emboîter le pas.

Le commencement de la poursuite fut aisé; elle mena Greville jusqu’à la gare de Charing Cross, au District Railway, où il put approcher le Comte assez pour l’entendre demander un billet pour la Station du « Monument ». |

Greville fit de même et la poursuite recommença au sortir du train, à travers les rues de Gracechurch et Leadenhall, jusqu’à Whitechapel. Là, le Comte s’éclipsa dans la même allée où disparaissait régulièrement l’homme au visage marqué.

Jusqu'à ce jour, Greville n’avait pas jugé prudent de s’aventurer plus loin. C’était l’endroit même où l’on avait trouvé un des agents de Coyne grièvement blessé ; de plus, il tenait beaucoup à ne pas se dévoiler.

Cette fois-ci, par bonheur, il remarqua en passant devant un misérable magasin de

chiffons situé à côté de l’allée, que la porte du fond, restée par hasard ouverte, donnait non sur une Cour mais sur une autre rue parallèle. L’allée en question n’était donc qu’un passage ; on voulait donner le change.

Greville entra donc dans un magasin de tabac du même côté de la rue et attendit le Comte à l’autre entrée. Il le vit, en effet, apparaître bientôt et se diriger cette fois vers la cité. On arriva ainsi à la station de Fenchurch Street. Casseroni semblait ne plus rien craindre; pénétrant sans hésitation dans le buffet de la gare, il frappa sur l’épaule d’un homme affalé sur le comptoir.

L'homme se retourna aussitôt et Greville eut le temps d’apercevoir son visage à travers la porte entr'ouverte. C’était bien l’homme au visage grêlé et dans la tenue qu’on avait décrite.

Le couple sortit presque aussitôt, Casseroni, après quelques mots échangés, s’éloigna rapidement. Son complice prit un billet pour le train de Blackwall qui allait partir.

Greville, n’ayant pas entendu le nom de la

station désignée, prit un billet jusqu’au point terminus et se mit dans le compartiment voisin de celui de l’homme de façon à pouvoir guetter sa sortie.

L'homme descendit à Poplar et se dirigea vers les East India Docks ; c'était bien là qu’il se rendait. Evidemment habitué à circuler sur les quais encombrés de marchandises, il se dirigea droit vers un steamer de 800 tonneaux environ, d’un aspect misérable ; s’engagea sur la passerelle et disparut.

Allons ! la chasse n’avait pas été sans résultat ; la bête était terrée, il est vrai, mais on connaissait son terrier.

En apparence, rien ne distinguait ce steamer d’un autre, sinon sa saleté. Rien n’indiquait non plus qu’il fût taillé pour fournir une marche rapide.

— Dites-moi, camarade, connaissez-vous ce bateau peint en noir, qui a sa cheminée rouillée, demanda-t-il à un arrimeur qui passait ?

L'homme dirigea vers le steamer un regard

plein de mépris :

— Drôle de boîte, n’est-ce pas ? C’est tout juste bon à démolir. C’est le « Sheikh », qui fait du commerce dans la Méditerranée. Il est arrivé il y a trois mois avec une cargaison de fruits, mais il ne trouve pas de chargement pour le retour, il doit repartir dans un jour ou deux sur lest.

— Et l’équipage ?

— Peuh ! des Maltais et autres qui imarquent assez mal. Ils étaient une bande, mais ils ne sont plus que deux ou trois à bord ; je pense qu’on va en recruter d’autres pour le départ.

Greville ne pensait pas tout à fait ainsi.

C'était sans doute la même bande qui reviendrait une fois la besogne accomplie.

Mais quelle besogne ? Pourquoi ces efforts pour faire accepter un ballon dirigeable au Gouvernement anglais, et cet acharnement contre ceux qui se mettraient en travers ? Il y avait là un secret terrible, Greville n’en doutait pas.

— La clef du mystère est sur ce bateau. Je l'aurai, se dit Greville et il se dirigea vers la

passerelle du steamer, avec la vague idée de se proposer comme chauffeur pour justifier sa présence.

La passerelle franchie, il se trouva sur le pont encombré de caisses d’oranges et de raisins de Corinthe, mais pas une âme; il aurait cru le navire abandonné s’il n’avait pas vu l’homme qu'il poursuivait y monter.

Cédant à une impulsion irrésistible, il s’approcha de l’escalier qui menait à l’entrepont et prêta l'oreille, la main sur la crosse de son pistolet.

11 n’entendit rien d’abord, mais bientôt un bruit métallique frappa ses oreilles, semblant venir de très loin, du fond de la cale, et de temps en temps, une explosion de rires.

Greville ne put résister au désir d’en savoir davantage. Il descendit l’escalier et arriva dans un petit couloir obscur qu’une sorte de portière séparait de l’endroit d’où parvenaient les bruits.

Il écarta le rideau très légèrement et voici ce qu’il vit.

L'homme au visage marqué était là tenant une lanterne qui n’éclairait que dans un rayon de quelques mètres autour de lui; le reste de l’immense espace était plongé dans l’obscurité. L’homme semblait surveiller un travail qu’un nègre gigantesque accomplissait.

— Ça va bien, Glou-Glou, dit-il à ce moment, Ça tiendra, et puis on n’aura pas affaire à du gibier ordinaire : c’est du beau monde ; il ne faut pas que ça les blesse.

Une explosion de rires salua cette remarque ; Greville distingua alors une douzaine de grosses poutres à chacune desquelles était fixée une chaîne et un collier de fer ; on aurait dit une installation pour la traite d’esclaves.

Il ne put voir sans frémir qu’une de ces chaînes avait un occupant. Etendu sur le sol, le cou pris dans un collier de fer, un homme était là, poussant de faibles gémissements.

Page 1