LA DAME DU LANDAU
Beaumanoir traversa les corridors d’un pas mal assuré, tout étourdi des complications terribles où il était tombé. Comme il s’était laissé prendre facilement! Comme ïil était tenu maintenant! Son premier mouvement fut de courir au Scotland Yard dénoncer le vieil invalide à barbe blanche et demander protection. Mais alors, il fallait avouer qu’il s'était engagé à être un des instruments du crime, pour le déshonneur éternel de la grande famille dont il était maintenant le
chef. Il avait à choisir entre deux alternatives : trahir odieusement la confiance de celle qu’il aimait ou succomber presque sûrement sous les coups des sbires de Ziegler.
Il atteignait le palier de l’escalier monumental lorsqu’une main se posa sur son épaule.
— Charley, mon vieux ! ou bien dois-je dire « Votre Grâce » ? Que diable faites-vous ici, dit le jeune homme qui avait couru après lui ?
L'expression angoissée de Beaumanoir s’éclaircit devant le regard honnête d’Alec Forsyth lorsqu'il sentit l’étreinte loyale de sa main. Ils s’étaient perdus de vue depuis quelques années, mais ils avaient été bons camarades à Eton et leur amitié subsistait. Alec avait été le seul de tous ses amis à se rendre à Liverpool un an auparavant pour souhaiter bon voyage à Charles Hanbury, le bouc émissaire.
— J'avais une visite à faire avant d’aller chez les Pattisons, à Lincoln’s Inn, dit le duc.
Puis, d’un air inquiet, indiquant du doigt la porte par où il venait de sortir :
— Venez-vous de là! demanda-t-il, avezvous aussi affaire à Ziegler ?
— Liegler ? Qu’est-ce que Ziegler ? demanda Forsyth, surpris de son air embarrassé.
Non, je ne viens pas de cet appartement, mais de celui qui lui fait suite. J’avais une visite de politesse à faire à une certaine Mrs Talmage Eglinton. Mais, Dieu merci ! elle n’était pas chez elle. Maintenant, parlons de vous, Charley. La fortune vous sourit de nouveau, hein ?
— C’est un triste sourire pour le moment, répliqua Beaumanoir, d'un ton abattu. Tenez, Alec, j’ai mon bagage sur un cab à la porte. J’ai débarqué à Southampton trop tôt pour y déjeuner. Venez avec moi, nous causerons un peu pendant que je mangerai un morceau avant d’aller voir les Pattisons.
Un instant après, ils étaient assis dans un restaurant du Strand et le duc racontait au jeune Ecossais sa pénible lutte contre le démon de la pauvreté, à New-York, sans lui dire
un mot de sa perplexité actuelle. À son tour, Forsyth put expliquer les points que le télégramme du sollicitor avait laissés dans l’ombre et apprendre à Beaumanoir de quelle manière il était devenu l'héritier du titre.
Le duc défunt se rendait à Newmarket dans un train de course particulier, avec son neveu et héritier George Hanbury, lorsqu'ils furent tués tous les deux dans une collision. La double cérémonie funèbre avait eu lieu la semaine précédente à Priors Tarrant, le château ancestral des ducs de Beaumanoir, dans le Herfordshire ; toutes les dispositions avaient été prises par les sollicitors, en l’absence du successeur. Le dernier duc était veuf sans enfant. Les deux frères, les pères respectifs de George et de Charles Hanbury, l’avaient précédé dans la tombe ; il n’y avait donc eu aucun proche parent pour suivre le chef de la maison à sa dernière demeure.
— Attendez, donc, mon cousin George avait une sœur, Sybil, qui vivait avec mon oncle, dit Beaumanoir. Je me demande ce qu’elle est devenue.
— Je crois qu’elle est toujours chez vous, dans votre maison de Picadilly, répliqua Forsyth, avec un air embarrassé auquel le duc, absorbé dans ses préoccupations, ne fit pas attention. Pourtant, une minute après, Beaumanoir s’étonna que son ami cût pu lui répondre avec cette précision. Car il ne le savait pas en relations avec ses parents.
— Vous avez donc fait la connaissance de Sybil Hanbury ? demanda-t-il.
— Oui, depuis votre départ pour l’Amérique, j’ai eu le plaisir de la rencontrer pour la première fois chez mon oncle, le général Sadgrowe, à Grosvenor Gardens. Vous vous le rappelez bien, n'est-ce pas ?
— Oui, oui, je me rappelle le général; un vieux renard, avec des yeux comme des vrilles, dit Beaumanoir. Mais, qu'est-ce que vous dites de Grosvenor Gardens? les Sadgrove demeuraient à Bruton Street.
— En effet. Mais ils sont allé demeurer au 140, Grosvenor Gardens, l’an dernier, à Noël.
— 140 ! s’écria le duc. C’est là que les Sherman vont demeurer aussi pendant leur séjour.
Ce sont des amis à moi... avec qui j'ai fait la traversée, ajouta-t-il avec un peu d’embarras.
Forsyth lança un regard malin sur son vieux camarade.
— Oui, je sais que l'oncle Jem attendait des Américains ces jours-ci à demeure, et il ne tarit pas en éloges sur le compte de la jeune fille depuis quelque temps. Vous êtes emballé, Charley ; votre attitude m’a frappé depuis que je vous ai rencontré dans l’hôtel. Puis-je vous demander si mon oncle a reçu, sans le savoir, une future duchesse ?
À la surprise du jeune Ecossais, le duc sembla un instant prendre la plaisanterie de travers. Il rougit, prononça quelques mots sans suite, puis, sc reprenant, changea de conversation.
— Ne vous inquiétez pas de moi, ma vieille branche, dit-il. Parlez-moi de vous. La vie est-elle meilleure pour vous qu’autrefois ?
— C’est à peu près la même chose, répliqua Forsyth en haussant les épaules. Ils m'ont augmenté de vingt livres l’année der-
nière, ce qui élève mes appointements comme attaché de troisième classe au Foreign Office au chiffre énorme de 200 livres par an.
L’avenir n’est pas brillant. Quand je serai un vieux bonhomme usé, à soixante ans, je pourrai avoir droit à une retraite à peu près équivalente à ce que je gagne aujourd’hui.
— Eh bien, savez-vous, Alec, envoyez promener le service public et venez avec moi, dit le duc affectueusement. Je vous donnerai 800 livres par an pour commencer et je vous augmenterai plus tard jusqu’à 2.000 ; et vous pourrez habiter la maison de la famille, à Prior’s Tarrant. Vous serez mon secrétaire privé, mon agent, tout ce que vous voudrez, mais venez. Il faut vous dire que... eh bien, que j'ai été un peu secoué par tout ce que j'ai eu à endurer. J’ai besoin d’avoir près de moi quelqu'un qui soit mieux qu’un mercenaire.
Ce fut au tour de Forsyth de rougir, mais de plaisir à l’offre qui lui était faite. Il accepta en quelques mots très simples et, le duc, ayant réglé sa dépense, ajouta :
— Venez avec moi chez Pattisons, puis nous irons à Picadilly nous installer.
L’entrevue avec le sollicitor ne fut pas longue, il s’agissait surtout de prendre des rendez-vous. En sortant, le duc et son nouveau secrétaire se firent conduire dans le West End.
Pendant le trajet, Beaumanoir s’enquit de nouveau de sa cousine Sybil que, par suite de son départ pour l’Inde et de sa brouille avec sa famille, il n’avait jamais vue. Forsyth lui apprit que, pendant les six derniers mois, depuis son entrée dans le monde, elle dirigeait virtuellement la maison du défunt duc.
— Mais ce doit être encore une petite fille, protesta Beaumanoir ; n’empêche que je ne puis garder avec moi une cousine de dix-huit ans pour diriger ma maison ; cela ferait marcher les langues. Il s’agit de savoir ce qu’il faut en faire. Le vicux Pattisons me dit qu'elle est à son aise, mais je n'aimerais pas Jui dire de s’en aller, si elle ne le propose pas. Quel genre de personne est-ce, Alec ?
+ C’est une assez drôle de question à me poser, répliqua Forsyth en a parte. Je ferais aussi bien de me confesser tout de suite, ajouta-t-1l aussitôt. Vous êtes maintenant son plus proche parent et le chef de la famille.
Depuis que j’ai vu Sybil Hanbury pour la première fois, le plus cher désir de mon cœur a été de l’épouser ; mais, n’ayant aucun avenir devant moi, je ne pouvais me proposer. Voilà ma confession faite, mon noble patron.
Beaumanoir lui donna une tape affectueuse sur l’épaule.
— Mon cher ami, dit-il, allez de l’avant et réussissez. Voilà mon conseil. Maintenant que je suis là, votre avenir ne doit plus vous inquiéter. Mais vous n’avez pas répondu à ma question ; je vais vous la poser autrement.
Comment pensez-vous qu’elle va prendre mon apparition sur la scène ?
— Je crains qu’elle ne soit un peu prévenue contre vous. Sou frère George ne vous aimait pas beaucoup, comme vous savez, et sa murl l’a très abattue.
Forsyth poursuivit brusquement, comme
pour se débarrasser d’une chose désagréable à dire :
— Je ne crois pas que vous ayiez à craindre qu’elle reste à Beaumanoir House, quand vous aurez paru sur la scène. Pour être sincère, je l’ai vue hier et elle m’a dit qu’elle ferait ses paquets aussitôt qu’elle serait sûre que vous n’avez pas été noyé en route.
— Excellente fille ! s’écria le duc. Eh bien, Alec, si vous la voyez avant moi — et je ne tiens pas à la voir si elle ne le désire pas — dites-lui donc qu’elle n’a pas besoin de se presser, car je ferai la navette entre Prior’s Tarrant et l’hôtel ; je vous en serai infiniment obligé.
— Mais vous disiez tout à l’heure que vous vouliez vous installer ?
— J’ai changé d'idée. Pour des raisons que je ne puis vous dire, mon séjour tout près de Londres pourrait m’exposer à des dangers; et je serais désolé que ma jolie cousine ait le | moindre ennui à cause de moi. Mais pas un mot là-dessus, ni à elle, ni à personne, n’est- CC pas ?
Le cab était arrivé devant la maison du duc et Forsyth se retint d'exprimer l’étonnement qu’il éprouvait. Au moment où les deux hommes allaient monter le perron, un landau qui passait vint s’accoter au trottoir auprès d’eux, et une jeune femme qui l’occupait seule, se pencha à la portière.
— Vous ne voulez pas me voir, Monsieur Forsyth. Vous êtes trop fier pour faire attention à moi, maintenant que vous fréquentez les ducs.
Forsyth, ennuyé, ne put faire autrement que de s'approcher de la voiture et de serrer la main bien gantée qu’on lui tendait.
— Comment allez-vous, Mrs Talmage Eglinton ? Vous savez que c’est le duc qui est avec moi, ajouta-t-il tout bas.
La jeune femme prit sa face à main et se mit à lorgner tranquillement le duc qui attendait.
— Vraiment ! C’est curieux !
Puis, assez haut pour que l'intéressé pût entendre :
— Pourquoi ne me le présentez-vous pas,
au lieu de le laisser là à attendre? Vous savez que nous autres Américains nous sommes portés sur les ducs.
Sur un geste de Forsyth, qui semblait vouloir s’en excuser, Beaumanoïr s’avançca en souriant. Ses malheurs l’avaient rendu assez démocratique, il était toujours prêt à voir le côté comique des choses, jusqu’à ce que le drame l’eût atteint lui-même, comme cela était arrivé dans la matinée. Quand il avait eu affaire à l’agent Jevons, dans Bowery, il avait trouvé très drôle que l'héritier d’une maison ducale consentit à gagner quelques sous en faisant passer de faux titres.
Mrs Talmage Eglinton, une jolie blonde à la tournure élégante et à la voix d’enfant, accueillit le duc avec effusion.
— J'ai fait arrêter ma voiture pour inviter M. Forsyth à venir prendre le thé, samedi, minauda-t-elle. J’espère que Votre Grâce voudra bien venir aussi. Je suis à l'hôtel Cecil et je serai enchantée de vous voir.
La terrible association d'idées que cette invitation fit naître dans l’esprit de Beauma-
noir l’empêcha d’en remarquer l’effronterie.
Ce papillon de la mode occupait l’appartement qui faisait suite à celui où Zeigler tissait sa toile venimeuse, où cet horrible vieillard lui avait tracé sa tâche criminelle.
N’était-il pas étrange d’être invité à une frivole réunion mondaine dans le même hôtel et le jour même où il devait s’y rendre pour traiter des affaires d’un genre bien différent.
Car, samedi était le jour où Ziegler devait lui donner d’autres instructions.
Il avait conscience que les yeux moqueurs de la jeune femme l’observaient curieusement ; dominant son émotion, il prit à ce moment même son parti sur la question vitale qui l’agitait.
Il aurait sans doute pris le même parti, un peu plus tard, mais cette invitation fut la circonstance déterminante qui acheva de le remettre dans la bonne voie.
— Je suis désolé, répliqua-t-il, mais je vous prie de m’excuser. Je vais demain à Prior’s Terrant, ma maison de campagne,
dans le Herfortshire et je ne serai pas à Londres samedi.
Pendant une seconde, elle parut abasourdie par ce refus. Elle rougit légèrement sous sa poudre de riz et ses doigts se crispèrent sur le manche de son ombrelle ; mais aussitôt elle reprit gaiement.
— Ce n’est pas gentil à vous. Enfin, ce qui doit être, sera. Adieu, Votre Grâce. Adieu M. Forsyth. Vous, je vous attends en tous cas. Allez Bennett. |
Et la voiture s’éloigna.
— Je suis content que vous l’ayez rembarrée, dit Forsyth. On l’a pas mal reçue dernièrement dans certains cercles et elle s’en fait accroire maintenant.
— L'ai-je rembarrée vraiment, dit le duc avec insouciance? Alors, c’est sans le vouloir, car je lui dois des remerciements. Vous ne croiriez pas, Alec, que ce petit incident vient de me déterminer sur un point qui m’angoissait; tout simplement la question de savoir si je resterais un honnête homme ou si je deviendrais une canaille. Quant à ma cousine,
SOUS PEINE DE MORT! 6à
en y réfléchissant, je n’irai pas à Beaumanoir House, mais je vous serai obligé de lui dire que la maison est à sa disposition jusqu’à ce qu’il lui plaise de la quitter.
— Mais, qu'’allez-vous faire vous-même ?
dit Forsyth, au comble de l’étonnement.
— Je vais aller d’abord à Bond Street, réjouir le cœur d’anciens créanciers à moi ; ensuite, je me rendrai par un train du soir à Prior’s Tarrant. Et puis, dites-moi, Alec, si vous pouviez quitter le Foreign Office, aussitôt votre démission donnée et venir me rejoindre le plus tôt possible. vous me rendriez un bien grand service.