‹ Sous peine de mort!Chapitre 5 sur 27 · ZIEGLER DONNE DE SES NOUVELLES · texte numérisé non relu

ZIEGLER DONNE DE SES NOUVELLES

Le dimanche suivant, dans la matinée, le duc de Beaumanoir se tenait à une des fenétres de la longue bibliothèque de Prior’s Tarrant, tambourinant distraitement sur le carreau. Un beau soleil de juin perçait à travers les épais ombrages du parc ; les parterres du vieux jardin hollandais étaient dans toute leur splendeur d’été.

Mais, les beautés du paysage étaient perdues pour lui.

Il y avait maintenant vingt-quatre heures

qu'il avait manqué à son rendez-vous avec Ziegler et il était en train de se demander comment cet autocrate en matière de crime allait manifester son mécontentement de cette rébellion ; qu’une sentence fut prononcée contre lui tôt ou tard, il n’en avait pas le moindre doute ; la partie était sérieuse et les hommes qui l’avaient engagée jouaient leur va-tout.

Les ducs de Beaumanoir n’avaient jamais brillé par leurs vertus, pas plus qu'ils n’avaient passé pour des lâches. Ce qui l’agitait, c’était la responsabilité qu’il avait encourue, plutôt que la crainte pour sa propre sécurité ou pour sa réputation.

S’il devait lui arriver malheur, d’autres seraient atteints. Ainsi, ce n’était que tout dernièrement, depuis son séjour à la campagne, qu’il avait pensé aux conséquences que sa mort entraînerait pour Alec Forsyth. Ce serait la ruine pour lui qui avait quitté une position assurée pour le servir.

L’héritier, après lui, était un cousin âgé chargé de famille : très certainement, il ne garderait pas Forsyth. |

Puis Beaumanoir réfléchit avec un soupir que sa nouvelle et charmante amitié avec Léonie Sherman, — amitié qu'aucune tache sur son blason ne menaçait plus, — serait brisée brusquement. Le roi des Epouvantements se chargerait de détruire ce que son honneur avait sauvegardé. Quant à demander à Léonie de partager son sort, avec un pareil nuage au-dessus de sa tête, il ne pouvait en être question.

Il avait déjà pris la plume pour dénoncer Ziegler à la police par une lettre anonyme, mais il l’avait reposée avec découragement. Un praticien de cette force avait dû prendre ses précautions contre une éventualité aussi probable et se créer une honorabilité que Beaumanoir ne pouvait ébranler qu’en avouant sa complicité. Alors c'était le déshonneur et son parti était pris à cet égard : mieux valait la mort.

Ses idées étaient rendues plus noires encore par l’isolement absolu où il se trouvait dans cet ancien monastère féodal, qui lui appartenait maintenant : car Forsyth n'avait pu obtenir de quitter immédiatement ses fonctions

et n’avait pu venir le retrouver. Beaumanoir tira de sa poche et se mit à relire pour la cinquième fois une lettre qu’il avait reçue dans la matinée, de son secrétaire et ami.

« Mon cher duc (je ne dois plus me permettre « Charley » tout court) j’ai encore des ennuis avec les gens du F. 0. au sujet de mon départ, mais je crois pouvoir vous promettre que J'irai mardi vous rejoindre. J’y suis même décidé, lors même que cela me ferait mal voir; car vous me pardonnerez, je pense, si je vous dis que je suis inquiet sur votre compte. L’autre jour, vous aviez l’air d’un homme qui a au cou une meule de moulin et il rentre dans les devoirs d’un secrétaire privé d’enlever ce genre d'objet du cou de son chef. Je voudrais seulement que vous ayiez pleine confiance en moi et que vous disposiez de moi absolument. Mais ceci sans doute est votre affaire.

« J'ai dîné hier soir thez mon oncle, le général Sadgrove, et j'ai eu le plaisir d'y trouver Mistress et Miss Sherman. Celle-ci est vraiment charmante. Elle était un peu inti-

midée en parlant de vous, mon oncle lui ayant appris que ce Monsieur Hanbury, qu’elle avait rencontré sur le bateau, était sans doute le duc de Beaumanoir, allant prendre possession de son duché. Mistress Sherman ne tarissait pas sur votre politesse « ancien régime » et le général, en plaisantant, remarqua qu'elle avait Eté aussi élogieuse avant de connaître votre rang. Ils m’ont tous félicité très gentiment quand je leur ai appris que j'étais fiancé à Sybil, ce qui s’est fait à peine dix minutes après que je vous eus quitté à la porte de Beaumanoir House.

« Si cela peut vous intéresser, je n’ai pas été aujourd’hui au thé de Mistress Talmage Eglinton.

« Bien à vous,

| « Alec FORSYTH. »

Le duc, froissant la lettre, la remit dans sa poche.

— Ïl faut, se dit-il, que j'aille en ville demain, rendre visite aux Sherman. En attendant, je vais faire ce qui convient, je vais aller à

l’église. Je ne veux pas me cacher dans les coins à cause de ce vieux démon de Ziegler.

L'église, où des générations de Hanbury étaient venu prier, était située au centre du village de Tarrant, à un mille de la loge du portier, mais on pouvait couper à travers le parc. C’est le chemin que prit le duc qui, d’abord, traversa la pelouse et rejoignit la route par une petite porte de sortie, après avoir traversé la ceinture de taillis qui entourait le domaine. Les villageois qui l’attendaient, tête nue, dans le cimetière, furent désappointés de ne pas le voir arriver en voiture de grand apparat.

Mais sa simplicité et ses bonnes poignées de main aux habitants qu’il avait connus dans son | enfance, lui gagnèrent les cœurs : le verdict fut favorable au nouveau duc. Pendant le service, tous les yeux étaient tournés vers le banc de la famille, qu’il était seul à occuper, et, bien que flatté de cet hommage muet, le duc ne fut pas fâché lorsque le service fut fini et qu’il put reprendre le chemin de la maison.

Mais ce n’était pas si facile; au moment de rentrer dans le parc, pour retourner chez lui par le même chemin à travers le taillis, il entendit des pas derrière lui et M. Bristow, le vicaire, qu'il avait déjà vu la veille, le rejoignit.

— Votre Grâce est encore seule? dit-il tout essoufflé. Je suis chargé par Madame Bristow de vous demander, — veuillez excuser cette liberté, — si vous voudriez bien accepter de venir luncher à la maison.

Beaumanoir se décida sur-le-champ à accepter. Il s’était pris d’amitié pour ce vieux vicaire, encore plein de vigueur et de santé, qui avait chez lui toutes les archives de sa famille : une heure ou deux passées en sa compagnie le feraient sortir de lui-même.

Il rebroussa donc chemin avec lui jusqu’au presbytère et fit la conquête de Madame Bristow, par son appréciation élogieuse du chœur et ses compliments sur la crème et les fraises. |

Il était plus de quatre heures quand il revint à Prior’s Tarrant : le maître d’hôtel le

reçut à l’entrée avec une figure qui n’annonçait rien de bon.

— Qu'y a-t-il, Manson? demanda le duc.

M. Bristow a bien envoyé un gamin pour dire que je déjeunais au presbytère, n’est-ce pas ?

— Oui, Votre Grâce, ce n’est pas cela : mais Jennings, le troisième jardinier, a été attaqué au moment où il traversait les taillis du parc, à son retour de l’église : on lui a jeté un lasso comme on fait aux buffles, m’a-t-on dit, dans d’autres pays. Un homme a surgi aussitôt du fourré pendant qu’il se débattait à terre, mais il l’a laissé aller, disant que c’était une plaisanterie. Jennings ne se connaît pas d’ennemis. C’était un vilain tour à faire à un homme un peu estropié et boiteux, il en a été très secoué.

— Je le comprends aisément, dit le duc. Il est possible que ce ne soit qu’une farce, en effet, mais vous ferez bien d’avertir le constable, en le priant de faire une enquête.

Le butler parti, le duc fit la grimace. Ziegler commence à sortir ses tours, murmura-t-il, ses

hommes ont été trompés par la boiterie, mais il ne va pas en rester là, j'aurai sans doute de quoi m’amuser.

Mais quand le jour eut fait place au crépuscule, puis à la nuit, le sentiment d’être ainsi traqué commença à agir sur ses nerfs.

Instinctivement il prolongea son diner solitaire, pour avoir la compagnie du butler et du valet de pied qui le servaient : il se priva ensuite d’une promenade au clair de lune sur la terrasse, qui l’aurait tenté. Ce ne fut qu'une fois la maison bien fermée et les verrous poussés, qu’il cessa de caresser dans sa poche le revolver qui ne le quittait point.

Avant de se retirer dans ses appartements, il demanda au maître d'hôtel si l’enquête du constable avait donné quelque chose et ne fut pas surpris d’apprendre qu’on n’avait rien découvert. Ziegler n’était pas homme à employer des agents incapables de tenir tête à un policeman de village.

La chambre qu’occupait Beaumanoir était celle où avaient couché ses ancêtres depuis un temps immémorial : une grande pièce d’ap-

parat avec une cheminée gigantesque et des fenêtres profondes, drapées de rideaux épais.

Il n’aimait pas beaucoup cette chambre, mais, voyant que les vieux serviteurs seraient scandalisés s’il couchaït ailleurs que dans la « Chambre du duc », il se résigna.

Ayant bien fermé la porte à clef et vérifié les fenêtres, il prit la précaution de faire encore un rapide examen de la cheminée ; pénétrant sous le manteau, il aperçut, en levant la tête, un grand rond de ciel étoilé et sentit le courant d’air venant d’en haut.

Il resta éveillé quelque temps, puis s’endormit d’un sommeil agité; quelques heures plus tard, il s’éveillait, non pas en sursaut, mais sous une impression croissante d’oppression. Que se passait-il donc ? A chaque minute, il lui devenait plus difficile de respirer. A la fin, il rejeta les couvertures et en faisant ce mouvement il aperçut quelque chose de si étrange, qu'il en fut plus abasourdi qu’effrayé.

Il y avait du feu dans le foyer, une grosse boule rouge se consumait lentement sans flamme avec l’éclat intense du charbon en in-

candescence, en émettant des gaz délétères qui ne semblaient pas trouver issue dans la cheminée.

En dehors même de l’affreuse oppression qui l’étouffait, il y avait quelque chose de terriblement mystérieux à ce feu allumé en pleine nuit dans une chambre dont les portes et fenêtres étaient verrouillées.

Asphyxié ! Ziegler ! étaient les seuls mots qui bourdonnaient dans son cerveau engourdi.

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