LE GÉNÉRAL SE MONTRE CURIEUX
Le lendemain, dans l’après-midi, à l’heure du thé, quatre dames se trouvaient assises dans le salon élégant du 140, Grosvenor Gardens, la résidence du général Sadgrove, autrefois du corps d’Etat-Major de l’armée des Indes. |
Mistress Sadgrove, une grosse dame d’extérieur agréable, n’offrait rien de remarquable : nous connaissons déjà Mistress Sherman et sa fille Léonie.
La quatrième, toute en deuil, était Sybil
Hanbury, venue pour annoncer ses fiançailles avec Alec Forsyth, à Mistress Sadgrove, qui lui tenait lieu de mère et qui était la tante d’Alec. Vu les deuils récents survenus dans la famille, la nouvelle ne devait pas encore être rendue publique; mais Sybil n’avait pas de secret pour les Sadgrove qui l’avaient connue dès l’enfance, bien avant qu’elle eût été recueillie, à la mort de ses parents, par son grandrpère, le duc de Beaumanoir. Miss Hanbury séduisait par un type bien anglais non pas de beauté — elle n’y prétendait pas — mais de fraîcheur et de santé. D’une énergie un peu masculine, elle tenait un bon rang dans les sports en général ; ne craignant pas, à l’occasion, d'appeler les choses par leur nom, elle était aussi fidèle à ses amitiés qu’à ses haines, avec un petit caractère qui lui avait fait donner à Alec le conseil de s’armer de bonne humeur, s’il voulait éviter les scènes. |
— J'ai une nature de mégère, mon cher ami, lui avait-elle dit, cinq minutes après leur premier baiser, mais vous me mènerez facilement avec un gant de velours.
En somme, Miss Sybil Hanbury, était une petite volontaire, mais pas bête du tout el inaccessible à la crainte.
Les deux jeunes filles avaient naturellement fait bande à part et étaient en train de parler du nouveau duc, l’ami d’Alec et le cousin de Sybil.
Celle-ci, après avoir entendu le récit, un peu embarrassé que lui fit Léonie de sa rencontreavec Monsieur Hanbury, avoua franchement qu’elle n’avait jamais entendu dire grand bien de son cousin, mais elle ajouta aussitôt : | | — I] a bien trompé mes prévisions par sa générosité envers mon fiancé; une place de secrétaire qui lui a permis de... vous savez quoi. Un homme aussi fidèle à ses anciens camarades, quand il ne leur doit rien, ne peut être bien mauvais. |
Léonie ne put qu’approuver.
— Il m’a eu l’air très bon et attentionné.
Je ne le crois pas capable d’une action malhonnête.
— Personne ne l’a jamais accusé de cela.
Il était seulement extravagant et mon grandpère s’est lassé de payer ses dettes. Voyez-vous il n’était pas l’héritier alors et... eh bien! oui, on a peut-être été un peu dur pour lui.
Je suis toute disposée à l’aimer.
La conversation fut interrompue par un domestique qui annonça :
Mistress Talmage Eglinton.
— Une compatriote à vous. Je me demande si vous la connaissez, murmura Sybil, au moment où une radieuse vision en rose pâle et grand chapeau orné de plumes, faisait son entrée, accueillie plutôt fraîchement, par Mrs Sadgrove.
— Non je ne connais ni le nom, ni cette dame, répliqua Léonie, saisie d’une étrange antipathie pour ces yeux hardis qui semblaient faire l’inventaire de tout ce que renfermait le salon, elle-même comprise. |
Mistress Talmage Eglinton regarda Léonie et sa mère avec tant d’assurance que Mistress Sadgrove, persuadée qu’elles avaient dû se rencontrer déjà, se hâta de les présenter comme des amies américaines habitant chez
elle. Mais les Sherman connaissaient toute la société de New-York et le fait de n’avoir même pas entendu prononcer son nom, indiquait qu’elle n’en était pas.
L’élégante vision reçut le choc avec un sang-. froid superbe et après quelques banalités, se tourna de nouveau vers la maîtresse de maison, s’efforçant de mêler à la conversation Sybil à qui elle n’avait pas été présentée.
— Cette femme est une brute, dit Sybil à Léonie à voix basse ; je vous dirai tout à l'heure pourquoi. |
La porte s’ouvrit à ce moment pour donner passage à un homme de soixante ans environ, à la moustache et aux cheveux grisonnants :
on aurait dit que son arrivée mettait Mrs Eglington en fuite, tant celle-ci mit de hâte à se lever et à faire ses adieux.
— Non, vraiment, je ne puis rester, chère Mistress Sadgrove, même pour avoir le plaisir de bavarder avec le général, dit-elle en minaudant. J’ai d’autres visites à faire et je suis restée trop longtemps déjà. Adieu, adieu, général, ne descendez pas. Et, avec un salut d’une |
exagération voulue aux Sherman, elle sortit accompagnée par le maître de la maison.
Le général était un homme qui portait allègrement son âge : froid et sobre de paroles, il était perspicace et alerte d'esprit. Il avait l’ordre du Bain en récompense de ses éminents services dans la répression des Thughs et son nom est encore redoutable aux criminels de l'Inde. « Jem Sadgrove, avait dit de lui un haut personnage, n’a pas besoin d’être mis sur la trace, il la trouve tout seul, il a le nez d’un fox-terrier et le jarret d’un lévrier. » : |
Mais il y avait du temps de cela : il était permis de croire que ces facultés exceptionnelles s'étaient un peu émoussées dans le calme de la retraite. Pourtant Mistress Sadgrove, qui connaissait bien les changements de sa physionomie, le regarda à deux reprises avec une certaine inquiétude, en lui offrant du thé.
Le général prit sa tasse et, s’approchant de la cheminée, considéra pendant quelque temps le foyer vide. Puis, regardant alternativement chacune des dames présentes :
— Vous m'avez l’air bien calme toutes, ditil, pour des gens qui viennent d’entendre une histoire émotionnante.
— Ma foi, non, dit Sybil, rien d’émotionnant. Cette dame nous a fortement ennuyées.
Malgré son esbrouffe, Léonie dit qu’on ne la connaît pas en Amérique.
— Ne vous a-t-elle pas raconté, poursuivit le général, qu’en venant ici, sa voiture a renversé un homme qui a failli être tué ?
Les dames répondirent « non » en chœur.
— Elle ne m'en a pas parlé non plus.
— Comment donc avez-vous appris l’accident, demanda Mistress Sadgrove ?
— Je l’ai vu, c’est arrivé devant Buckingham Palace. Je revenais du club. Le cocher a été droit sur l’homme au moment où il traversait la rue. Il a été jeté à terre et c’est miracle qu’il n’ait pas été foulé aux pieds des chevaux et écrasé sous les roues. Il en a été quitte pour la peur et ses vêtements couverts de boue. En tous cas, il s’est relevé et je l’ai vu entrer dans la boutique d’un coiffeur, sans doute pour se faire donner un coup de brosse.
Le général expliqua ensuite brièvement que c'était bien le landau de louage de Mistress Talmage Eglington, qu'elle était dans la voiture au moment de l'accident, qu'il avait trouvé le même landau à la porte en rentrant et aussi quand il avait reconduit cette dame à l’instant. ;
— C'est bien étrange qu’elle n’en ait rien dit, remarqua Mistress Sadgrove, d’autant plus que ce n’était pas sa faute, mais celle de son cocher.
—— Précisément, dit le général.
— Quelle créature ! dit Sybil avec mépris.
Dieu merci! je ne la connais pas. Mais Alec m'en a assez parlé : le pauvre garçon ne peut la souffrir, elle lui fait de l’œil effrontément.
— Alors, nous comprenons votre jugement, dit le général en souriant. Comment avonsnous connu cette dame ? demanda-t-il à sa femme.
Mistress Sadgrove expliqua qu’une certaine Lady Roseville lui avait demandé comme une faveur d’aller voir Mitress Eglington et qu’elle avait toujours regretté de l’avoir fait.
— Je suppose que c’est une veuve riche; mais sans les Roseville, je n’en aurais jamais entendu parler, conclua-t-elle.
« Sa Grâce le duc de Beaumanoiïir » annonça un domestique.
Bien qu’accoutumés à recevoir, les assistants, aussi bien Anglais qu’Américains, se sentirent un peu impressionnés à l’entrée du visiteur. Léonie s’efforça en vain de ne pas rougir. Sybil Hanbury regarda de tous ses yeux le cousin qui, de sa baguette magique, avait comblé les vœux de son fiancé. Mistress Sadgrove fut la maîtresse de maison aimable et empressée qu’elle devait être : quant au général, pour une fois, il eut un sursaut de surprise que personne ne remarqua.
Les manières de Beaumanoir étaient pleines d’aisance et de correction, mais il y avait quelque chose d’anxieux dans son regard : le général le regardait attentivement.
Le duc était l’homme qu’il venait de voir renversé par la voiture de Mistress Talmage Eglinton et en danger de mort.
Le coup de brosse avait bien pu faire dis-
paraître la boue, mais non l’écharpe qui retenait le bras gauche. Le général Sadgrove avait coutume de laisser les choses prendre tournure d’elles-mêmes : il ne dit donc rien de l’accident dont il avait été témoin et attendit que le duc en fit lui-même le récit. Mais rien. La victime de l’accident n’était pas plus disposée à en parler que son auteur; sans le vouloir Mistress Sherman provoqua une assertion fausse, qui piqua la curiosité du général. |
— Je crains que Votre Grâce ne se soit blessée à la main, dit-elle en indiquant une bande de diachylum qui recouvrait la main de son visiteur.
Oui je... je me suis écorché contre la roue en Sortant du cab, fit Beaumanoir, un instant décontenancé. : |
Cela passa inaperçu, sauf du général qui remarqua en outre, que le duc mettait délibérément la conversation sur l’arrivée du sénateur Sherman en Angleterre : et même, qu’il posait des questions frisant l’indiscrétion sur la nature du voyage sénatorial.
— Ah oui, il vient pour affaires politiques, m’avez-vous dit, observa le duc d’un ton à demi interrogateur, lorsque Léonie eut annoncé que son père s’embarquait dans deux jours sur le Campania, et serait à Liverpool au commencement de la semaine suivante.
— C’est politique en un sens, dit Mistress Sherman. Mon mari est chargé d’apporter des valeurs américaines pour une somme très importante, il doit en faire le dépôt à la Banque d’Angleterre contre un envoi d’or aux Etats- Unis.
— Voilà ce qu'il voulait savoir, se dit le général ; mais que diable peut-il vouloir faire de ce renseignement ? et il continua a observer.
— Une dangereuse mission, il me semble, dit le duc.
— Dangereuse ! et comment ? s’écria Léonie surprise. Les bons du Trésor américain, ce n’est pas de la dynamite.
— Non, mais le monde est plein de voleurs, Miss Sherman, et il y en a qui pourraient être tentés par l’occasion, dit Beaumanoir, plus sérieusement que la chose ne semblait le com-
porter. Si j'avais un parent chargé d'une muission pareille, je crois que je lui câblerais d’avoir l’œil bien ouvert, Mistress Sherman.
Mais la bonne dame répondit en riant qu’elle se ferait remettre à sa place par le sénateur ; celui-ci trouverait certainement qu’il était assez grand pour se tirer d'affaire tout seul.
Le duc n’insista pas, mais le général remarqua son air désappointé.
— Sa Grâce sait quelque chose. Voyons un peu. Il était à bout quand on l’a tiré de son trou de New-York, murmura le vieux chasseur d’étrangleurs dans sa moustache grise.
Beaumanoiïr prit congé bientôt; en faisant ses adieux, il échangea quelques mots avec Sybil qui avait observé son cousin avec autant d'attention, mais plus ouvertement que le général.
— Je vais aller trouver Alec, chez lui, dans John Street, lui dit-il, et je lui demanderai sans doute de iu’héberger pour la nuit.
— C'est vraiment honteux que vous en soyiez réduit là, dit Sybil étourdiment. Vous avez été trop bon pour nous. J'aurais dû quit-
ter Beaumanoir House tout de suite ; je filcrai dès que je pourrai prendre d’autres arrangements.
— Je vous demande de n’en rien faire, dit Beaumanoir gracieusement. Alec est à peu près mon seul ami et... et j’ai besoin d’un ami, cousine Sybil. J’ai été heureux de lui rendre service ainsi qu’à vous : si, du moins, on peut appeler cela vous rendre service, ajoutat-il avec une gravité qui surprit la jeune fille.
Elle lui donna une poignée de mains énergique et le général qui n’avait pas échangé quatre mots avec son visiteur, le reconduisit jusqu’à la porte d'entrée.
— Allez-vous à pied, duc, demanda-t-il, ou faut-il siffler un cab ?
Beaumanoir regarda dans la rue à droite et à gauche et haussa les épaules :
— Que j'aille à pied ou en voiture, ce sera tout pareil pour moi, dit-il. Adieu, général.
Celui-ci le regarda s’éloigner jusqu’à ce qu'il fut hors de vue : puis, rentrant dans son appartement particulier, tout tapissé du butin de ses campagnes d'Orient, il choisit un
cigare avec soin et s’enfonça dans un confortable fauteuil d’osier.
— Il se trame quelque chose, murmura-t-il.
Je perçois une certaine vibration dans l’air qui me rappelle tout à fait les anciens jours. Je me demande ce que c’est.