‹ Sous peine de mort!Chapitre 7 sur 27 · LA RENCONTRE SUR L’ESCALIER · texte numérisé non relu

LA RENCONTRE SUR L’ESCALIER

Alec Forsyth occupait dans John Street, quartier d’Adelphi, deux chambres qui formaient un petit appartement de garçon ; la maison était louée à des particuliers, sauf le rez-de-chaussée qui était une boutique de marchand de vins. Les moyens limités du jeune Ecossais ne lui permettaient pas d’habiter un quartier plus aristocratique ; et puis John Street était tout près de Downing Street, où l’appelaient ses fonctions journalières.

Pendant la journée les locataires étaient

absents, à leurs affaires ; la vieille maison était vide, sauf à l'étage supérieur où se tenait la femme de charge ; par contre, la boutique du marchand de vins était encombrée de clients ; à la nuit, c’était tout l’opposé ; la boutique était fermée et silencieuse et toutes les chambres étaient occupées.

Dans la soirée de ce lundi où le duc de Beaumanoir avait fait sa visite aux Sherman chez le général Sadgrove, Alec était chez lui, en train de trier ses papiers et de faire ses préparatifs de départ pour Prior’s Tarrant où il devait se rendre le lendemain. Huit heures sonnaient, il venait d’allumer sa lampe, quand la porte s’ouvrit brusquement et donna passage à Beaumanoir.

— Comment, c’est vous, Charley.. Ah I! le diable m’emporte, duc veux-je dire! Je vous croyais à la campagne ! s’écria Alec, plus étonné encore de l’allure de son ami que de sa brusque arrivée.

En effet, Beaumanoir, après s'être glissé à l’intérieur, avait fait volte-face aussitôt et fermé à double tour; non content de cela, il

avait poussé les vieux verrous massifs en haut et en bas de la porte et s’était jeté ensuite dans un fauteuil en s’épongeant le front avec son mouchoir.

— Je ne crois pas avoir été suivi, murmurat-il, mais c’est plus sûr. Puis, plus haut : je suis venu vous demander l'hospitalité pour cette nuit, ma vieille branche ; donnez-moi un sofa, n’importe quoi ; seulement, j’ai peur de vous jouer un vilain tour; mon voisinage n’est pas très sûr, je vous en préviens. Mais, en ce moment, je suis assez... embèêté; j’ai besoin de compagnie.

Forsyth se leva et mit affectueusement la main sur l'épaule du duc.

— Allons, dit-il avec fermeté, je vais oublier un instant que je suis votre employé ; je ne suis plus que votre ami. Que veut dire tout cela ? Je vois que vous avez été blessé aussi. Vite, racontez-moi toute l’histoire et voyons ce qu'il y a à faire.

Beaumanoir secoua la tête, tristement.

— Je ne peux pas vous raconter mon histoire, commença-t-il. Enfin, je puis vous par-

ler des effets, sinon des causes. Depuis hier, midi, on a attenté à ma vie certainement deux fois et peut-être trois.

— Comment cela ? demanda Forsyth laconiquement.

— À Prior’s Tarrant, un jardinier boiteux a été attaqué puis relâché quand ses assaillants se sont aperçus de l’erreur ; ils l’avaient pris pour moi. À la nuit, montés sur le toit, ils ont essayé de m’asphyxier en allumant un feu de charbon de bois et en bouchant la cheminée.

Je me suis réveillé à temps ; j'ai eu la force de ramper jusqu’à la porte.

— Eh bien, vous avez dû appeler et faire empoigner ces gredins. Îls n’ont pas pu s’échapper ainsi par les toits, s’écria Alec d’un

air un peu incrédule.

= Beaumanoir secoua de nouveau la tête.

— Je n’ai pas appelé et ils se sont sauvés sans laisser de trace. Il y a des raisons, Alec, qui m’auraient empêché de témoigner contre eux, s'ils avaient été pris. Ces mêmes raisons m'empêchent de vous en dire plus long.

— Ah çà, vous avez donc fait un vilain

coup, tué quelqu'un pour le moins ? dit Forsyth gravement.

— Au contraire, je n’ai rien fait du tout, répliqua Beaumanoir. C’est pour avoir refusé de faire une certaine chose que je suis poursuivi.

— Et le troisième attentat ?

— Il a eu lieu cet après-midi. Au moment où je me rendais chez votre oncle, j'ai été renversé par une voiture qui a failli m’écraser. Mais cela pouvait être un accident.

— Avez-vous remarqué le cocher et les personnes qui étaient dans la voiture ?

Beaumanoir dut avouer qu’il n’en avait rien fait. Au moment, il n’avait pensé qu’à se faire nettoyer et à bander son poignet foulé; la voiture était déjà partie quand il eut l’idée que cela pouvait être un nouvel attentat succédant aux deux autres.

Forsyth ne dit rien sur le moment et prit une cigarette sur la cheminée. Après avoir fumé quelques instants, il éclata tout à Coup :

— Cela ne peut pas durer ainsi. Avez-vous des raisons de croire que Ceux qui vous pour-

suivent ne vous lâcheront pas jusqu’à ce qu'ils aient réussi ?

Beaumanoir sembla réfléchir comme si ce point de vue était nouveau pour lui.

— Non, dit-il avec un rire nerveux. Je n’ai pas eu beaucoup de temps jusqu'ici pour voir devant moi. Je ne puis rien affirmer, mais je crois que si je pouvais atteindre la fin de la semaine prochaine, mettons quinze jours, le danger serait écarté. |

Forsyth s’assit pour mieux réfléchir, tout en s’entourant d’un nuage de fumée bleuâtre ; deux ou trois minutes s’écoulèrent ainsi dans le silence. À ce moment, un faible bruit se fit entendre du côté de la porte ; le duc, dont les nerfs étaient tendus, fut le premier à s’en apercevoir ; le regard de Forsyth prit la méme direction et tous deux virent une chose étrange : le bouton de la porte bougeait ; quelqu’un poussait la porte de l’extérieur, mais celle-ci étant fermée à clef, refusa naturellement de s’ouvrir.

Forsyth mit un doigt sur ses lèvres et fit signe à Beaumanoir de passer dans la chambre

à coucher, séparée du cabinet de travail où ils se trouvaient par une draperie. Puis, s’approchant sans bruit de la porte, il tira tout doucement les verrous et ouvrit la porte brusquement : il se trouva en face d’un petit homme qui recula devant son attitude menaçante.

— Qui diable êtes-vous et que venez-vous faire ici pour déranger les gens à cette heure ? demanda Forsyth brutalement.

— N'est-ce pas ici que demeure M. Crofton, Monsieur ? bégaya l’intrus.

— Non ; il n’y a personne ici qui s’appelle Crofton, répliqua Forsyth, un peu adouci par l'attitude craintive du personnage. Celui-ci commença à s’excuser en expliquant qu’il venait apporter une potion commandée chez un pharmacien dans le Strand et qu’on lui avait sans doute mal indiqué la maison.

Pour témoigner de sa bonne foi, il présentait une petite fiole, et se retira en renouvelant ses excuses ; mais non sans avoir lancé un rapide coup d’œil dans l’appartement.

Forsyth se tint sur l’escalier jusqu’à ce que

l’homme eût entièrement disparu, puis rentra dans la chambre en barricadant la porte comme elle l’était auparavant.

— Ce n’est rien, dit-il, en soulevant la portière; un pauvre diable qui s’est trompé d'adresse.

— Pas tant que vous croyez, répliqua le duc, calme en apparence, mais devenu très pâle. Je l’ai entrevu un instant. C’est un individu qui m’a suivi comme mon ombre depuis mon départ d'Amérique ; il ne m’a pas lâché jusqu’au moment où je vous ai rencontré à l’hôtel Cecil. Il se fait appeler Marker et il est de la bande, Alec.

— Ï] n’avait pas l’air bien terrible; vous renverseriez Ça d’un coup de poing, répondit Forsyth qui commençait à croire son ami un peu frappé. Il ne reconnaissait plus le fringant hussard d'autrefois, Charles Hanbury, cavalier intrépide, champion de boxe, rompu à tous les sports. Comment pouvait-il trembler devant un avorton pareil ?

— Je pense qu’il est envoyé seulement pour m’espionner, pour s’assurer de ma présence

ici, répliqua Beaumanoir, en passant la main - sur ses yeux, d’un geste las.

Par une inspiration subite, Forsyth passa dans la chambre à coucher en laissant retomber la draperie de facon à être dans l'obscurité.

La fenêtre donnait sur la rue; en se penchant, il aperçut un homme traversant sur le trottoir opposé et reconnut Marker au moment où il passait sous la clarté d’un réverbère.

Forsyth attendit un moment et put voir l’espion revenir lentement sur ses pas :

— Vous avez raison, dit-il, il y a quelque chose de louche. Cet homme monte la garde dehors.

— Je m’en vais. Je ne peux pas vous exposer ainsi, dit Beaumanoir en prenant son chapeau, un chapeau neuf qu’il avait acheté aussitôt après l’accident.

Forsyth le força à se rasseoir.

— Vous êtes fou, tout duc que vous êtes, dit-il rudement. Ce qu’il vous faut, c’est un bon somme, et vous le prendrez ici, dans cette chambre.

Marker n’est pas sûr que vous soyez ici, au-

trement il ne serait pas venu nous raconter ses histoires. D’un autre côté, il a des doutes, sans quoi il serait déjà parti ; il faut lui faire prendre le change. Ah ! si mon oncle, le général Sadgrove était ici! Tenez, ajouta-t-il après un moment de réflexion, voici ce que nous allons faire. Il est neuf heures ; c’est l'heure où l’on va à son club. Je vais prendre la Northumberland Avenue et aller passer une heure au « Constitutional ». Vous, nendant ce temps-là, vous me ferez le plaisir de vous étendre là, bien tranquillement, les portes bien fermées, et le gaz baissé. Cet animal ira retrouver ceux qui l’envoient ; il sera cnmplètement fourré dedans, car il ne pourra pas s’imaginer que je vous ai laissé seul.

— Oui, ce n’est pas mal trouvé, dit Beaumanoir. Mais, je vous en prie, Alec, ne restez pas absent plus d’une heure. Je ne crois pas que je tiendrais plus longtemps.

Forsyth le rassura et, passant sa tenue de soirée, lui donna ses instructions finales :

Beaumanoir devait s’cnfermer, dormir si possible, et n’ouvrir qu’au mot de passe « RAT ».

Là-dessus, Forsyth le quitta; dans la rue il aperçut l’espion rôdant toujours sur le trottoir opposé. Sans paraître le remarquer, il se rendit rapidement à son Club, où il resta patiemment une heure entière, temps qu’il avait jugé nécessaire pour que Marker en vint à la conclusion qu’il désirait.

Il était dix heures et demie quand Forsyth repassa dans John Street ; la rue était déserte; 1l vit de suite que l’homme n’était plus à son poste. Pressé d’aller délivrer Beaumanoir, il se hâtait de gagner sa maison quand, au moment d’atteindre le seuil, il entendit un bruit de pas sur l’escalier. A la lueur d’un bec de gaz allumé au-dessus de la boutique du marchand de vins, il put voir deux hommes descendant rapidement et parlant à voix basse, l’un, grand, maigre, famélique, avec une sorte de soutane de clergyman ; l’autre, gros et gras, misérablement vêtu et coiffé d’un chapeau mou.

Forsyth se rangea au pied de l’escalier pour les laisser passer, et, remarquant les regards furtifs qu’ils lui lançaient en se retournant,

monta chez lui quatre à quatre. Il connaissait de vue tous les locataires de la maison ; ceux-ci étaient des étrangers dont la mine ne lui disait rien de bon. Arrivé à la porte de sa chambre, il frappa tout en prononçant le mot convenu ; mais une sorte d’instinct le poussa à tourner le bouton de suite. La porte céda aussitôt ; elle n’était même pas fermée.

— Où êtes-vous ? s’écria Forsyth, regardant autour de lui dans la chambre à demi éclairée, telle qu’il l’avait laissée.

Pas de réponse. Le cœur serré, Forsyth ouvrit le bec en plein et se précipita dans l’autre chambre : vide aussi! Le duc de Beaumanoir avait disparu.

Forsyth courut de nouveau à la porte d’entrée. Pas de doute, elle avait été forcée. On avait fait une pesée avec une pince, et la porte avait été simplement tirée par les malfaiteurs à leur départ. Des éclats de bois indiquaient assez le genre de travail auquel ils s'étaient livrés ; pourtant, chose bien curieuse, les verrous avaient été tirés. |

Mais qu'était devenu Beaumanoir ?

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