‹ Sous peine de mort!Chapitre 8 sur 27 · LE PANNEAU COUPÉ · texte numérisé non relu

LE PANNEAU COUPÉ

Dans le superbe salon de Beaumanoir House, Sybil Hanbury se préparait à mettre fin à sa soirée solitaire en allant tout simplement se coucher. Le maître d’hôtel, homme pointilleux sur le cérémonial, tenait la main à ce que tous les candélabres, toutes les appliques fussent allumés chaque soir ; la vaste salle brillait de mille feux comme une salle de bal, et la petite silhouette noire y semblait perdue. Sybil posa son livre et se mit à réfléchir sur l’inconvenance qu’il y avait pour elle

à rester plus longtemps dans la maison :

« Tout ce personnel et un palais ducal pour ma petite personne, c’est vraiment trop ridicule, se dit-elle, d’autant plus que le véritable propriétaire est là, tout prêt à y entrer. J'espère que les Vincent pourront me recevoir bientôt. »

Son cousin l’avait à la fois étonnée et attirée. Dans son enfance, elle avait si souvent entendu dire qu’il ne serait jamais bon à rien, que malgré les bons procédés qu’il avait eus pour Alec Forsyth elle n’avait pu se défaire de ses préventions. Mais elle avait été conquise par son regard qui semblait implorer son amitié. Son instinct de femme lui disait que le chef de la famille était sous l'influence d’une tension d’esprit qui le troublait, même physiquement.

— On dirait un homme assis sur une machine infernale, attendant le moment de l’explosion, pensait-elle. Pourtant, je ne crois pas qu'il soit mauvais ou qu’il ait un passé qui puisse se dresser tout à coup devant lui. Je voudrais savoir ce qui le tourmente, afin de

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lui rendre, Alec et moi, un peu du bien qu’il nous à fait.

Elle se levait pour se retirer dans sa chambre, lorsque le maître d’hôtel entra brusquement avec des signes d’agitation d'autant plus visibles que sa tenue était plus correcte d'ordinaire.

M. Prince avait vieilli au service de la famille ; la seule liberté qu’il se permit envers l’orpheline, était un ton parfois un peu paternel.

— Je ne sais vraiment pas, Miss, si je devrais vous déranger aussi tard pour un pareil motif, dit-il. Deux hommes sont en bas qui demandent à voir Sa Grâce ; en son absence, ils insistent pour que je vous demande si vous voulez bien les recevoir.

— Je ne sais rien des affaires du duc et je vais monter me mettre au lit, répondit Sybil, surprise de l’animation du butler. Et puis, Prince, « insister » est une expression plutôt singulière à employer ici, n’est-ce pas ?

— Je ne me serais pas permis de la répéter, Miss, si elle n’avait été appuyée d’une sorte

d'autorité, se hâta de répondre le serviteur. J'aurais dû dire que ce sont des détectives du Scotland Yard et Miss comprendra mon émotion.

Sybil, prenant son parti aussitôt, se rassit et dit à Prince de les faire entrer. Elle n’avait aucun désir de s’ingérer dans les affaires de son cousin, mais, à ce moment, le sentiment instinctif qu’elle avait du mystère environnant le duc se précisa et elle vit, avant tout, l'intérêt de la maison.

Elle comprit qu'il fallait voir ces hommes, qu’elle devait arriver à savoir, dans l’intérêt même de son cousin, ce qu’ils lui voulaient.

Prince revint bientôt pour introduire non pas deux, mais un seul homme, un individu d'âge moyen, d'aspect cadavérique, vêtu comme un clergyman et qui se tint obséquieusement sur le seuil, tandis que le butler venait apporter sa carte.

— Vous ne les aviez pas laissés seuls dans le hall? demanda Sybil au butler à demi- VOIX.

— Oh! non, certainement, Miss : William

était à son poste quand je suis monté ; je n’ai plus trouvé que cet homme en bas quand je suis descendu, il m’a dit qu’il avait renvoyé l’autre, que ce n’était pas la peine de vous déranger à deux. |

Le butler parti, Sybil fit signe à l’individu d'approcher. Sa carte portait « Inspecteur Chantrey, service des Recherches criminelles ». Il s’avança d’un pas hésitant, avec une humilité qui s’accordait avec son déguisement. Mais Sybil crut voir que son allure inquiète n’était pas entièrement feinte et qu’il prêtait une oreille attentive aux bruits du dehors. Il arriva enfin devant elle et se tint là, debout, comme un loup affamé devant une brebis, mais une brebis sur ses gardes et p’ayant aucunement l’intention de se laisser dévorer.

Il se mit à parler rapidement, pour la forme seulement, à ce qu’il semblait, et toujours l'oreille tendue :

— Je pensais trouver sa Grâce à la maison, commença-t-il d’un ton à moitié interroga-

teur.

— Eh bien, le butler a dû vous dire qu’elle n’y était pas, répondit Sybil sèchement.

— C’est vrai, mais on ne peut pas toujours se fier aux domestiques et j'ai pensé que je ferais mieux de voir quelqu'un de la famille. Puis-je vous demander si le duc est attendu ici ce soir ?

— Non. Qu'est-ce que vous lui voulez ?

L’aplomb avec lequel cette question fut posée sembla déconcerter le questionneur. Il lança un regard furtif à la jeune fille bien campée dans son grand fauteuil, dans une attitude de nonchalante sécurité.

— Voici la chose, dit-il d’un ton hésitant.

Nous savons... nous avons reçu avis de la brigade de police de Prior’s Tarrant qu’une agression à été commise hier dans le parc contre un des serviteurs. On croit dans la commune que l’attaque était dirigée en réalité contre le duc; et on nous a télégraphié de faire une enquête.

La raison donnée paraissait assez plausible et pouvait expliquer l’attitude d'homme traqué qu'avait le duc. Pourtant était-ce une

excuse suffisante pour se présenter à pareille heure ?

— Je ne puis comprendre encore comment je pourrais vous être utile dans une affaire dont je ne sais rien, dit-elle, sans dissimuler sa méfiance.

— Je voulais m’assurer seulement que le duc n’était pas à la maison. Maintenant que j'ai le renseignement de bonne source, permettez-moi de me retirer, répliqua l’homme d’un air embarrassé, et il commençait déjà à battre en retraite en saluant gauchement.

Mais à peine avait-il fait trois pas vers la porte, que celle-ci s’ouvrit et Prince annonça d’un air important :

« Sa Grâce le duc. »

Beaumanoir, très pâle, s’avança délibérément au-devant de Sybil. A la vue de l’homme :

— Eh bien, Monsieur ? dit le duc brusquement.

Sybil entendit l’homme répéter mot pour mot l’histoire qu’il avait racontée pour justifier sa visite. Le duc parut très contrarié,

— Oui, oui. il y a eu quelque chose comme cela dans le parc, à Prior’s Tarrant, dit-il avec colère. Mais cette méprise ne justifie nullement votre intrusion auprès de cette jeune fille, à onze heures du soir. Je me plaindrai à vos supérieurs de cette inconvenance.

— Que se passe-t-il ? se demanda Sybil.

L’attitude inquiète, aux aguets, de l’homme avait disparu ; sa figure sournoise avait pris une expression insolente, et ce fut d’un ton dégagé qu’il répondit :

— Alors, je vais souhaiter bonne nuit à Votre Grâce. Il est probable qu’elle y regardera à deux fois avant d’avertir le Scotland Yard.

Le duc suivit l’homme jusqu’à la porte et le remit aux mains de Prince en priant ce dernier de le mettre dehors.

Beaumanoir revint auprès de Sybil et lui fit toutes ses excuses avec une certaine hâte.

— Ma chère cousine, dit-il en lui prenant la main, je suis plus qu’ennuyé qu’on ait laissé entrer cet homme. Il est heureux que je me sois trouvé là pour vous en débarrasser. Je

voudrais faire dire quelque chose à Alec qui va venir probablement.

— Mais Alec est la correction même, dit Sybil en riant malgré elle. Il ne rend pas visite à une demoiselle seule, même étant son fiancé, à onze heures du soir.

— Peu importe ! j’ai lieu de croire qu’il va venir dans quelques instants; je voudrais qu’il sache que tout va bien pour moi et que, décidément, je quitte la ville pour aller passer quelques jours au bord de la mer. Je lui écrirai quand j'aurai besoin de ses services comme secrétaire. C’est tout, je crois... Maintenant, il faut que je m’en aille, vraiment.

Mais Sybil ne prit pas tout de suite la main qu’il lui tendait. Elle se rappelait lui avoir entendu dire qu’il devait passer la nuit chez Alec ; et cette décision nouvelle, ce message pressant, avaient quelque chose de bien étrange. Elle vit dans son regard la même expression agitée, anxieuse.

— Puisque Alec doit venir, ne vaudrait-il pas mieux que vous l’attendiez ici? demanda-t-elle, en ajoutant ingénument : « Je pour-

rais même vous donner un lit si vous consentiez à vous sentir chez vous... dans votre propre maison.

Mais Beaumanoir n’était pas à même de remarquer le côté amusant de la situation. Il ne tenait pas en place et Sybil en conclut qu'il voulait être parti avant l’arrivée d’Alec. Elle se décida à faire tous ses efforts pour retenir son cousin aussi longtemps que possible ; mais elle n’eut pas besoin de grands frais d'imagination. Prince apparut de nouveau à la porte, d’un air un peu ahuri, et annonça : « M. Forsyth ».

Beaumanoir était visiblement décontenancé de n’être pas parti à temps. Sybil voyant que les deux hommes avaient quelque chose à se dire, se retira à l’autre bout de la chambre.

Après un sourire de bienvenue à sa fiancée :

— Qu'est-ce qui vous a fait quitter le gîte ? mon vieux, dit Forsyth au duc. Vous m'’avez fait une rude peur. Quand je me suis aperçu de votre départ, je suis venu à tout hasard.

— Je n’ai pas voulu vous exposer aux chances que vous pouviez courir en me recevant

cette nuit, dit Beaumanoir d’un air las ; alors je suis parti. J’ai bien pensé que vous viendriez vous informer ici, c’est pourquoi je suis venu pour qu’on vous dise que je suis sain et sauf... jusqu’à présent.

— Vous n'avez pas été inquiété avant de quitter mon appartement ?

— Non. Pourquoi me demandez-vous cela ?

—- Parce que quelqu'un y est venu. Ce doit être après votre.départ, dit Forsyth d’un ton grave. Et il raconta qu’il avait trouvé la porte enfoncée et qu’il avait croisé d’abord sur l’escalier deux hommes d’allure louche, l’un misérablement vêtu, l’autre habillé comme un clergyman.

— Comme un clergyman ! s’écria Beaumanoir, oubliant la présence de Syb1l dans la chambre. Alors, mon cher Alec, j'ai vu la mort en face, ici même, il n’y a pas dix minutes. J’ai trouvé votre homme ici, se donnant pour un détective, mais je ne l’ai pas cru un seul instant.

Sybil entendant, malgré elle, ces paroles prononcées à haute voix, se dit que la maison

de Beaumanoir se trouvait dans une passe dangereuse. Quel était ce danger menaçant son noble cousin, elle n’avait aucun moyen de le savoir. Maïs le duc avait dit qu’il s’était trouvé face à face avec la mort dans ce même salon qui lui semblait, à elle, un lieu si sûr, et elle ne put s'empêcher de frissonner ; de plus, elle comprit instinctivement que cet homme, qui n’était pas en sécurité dans ce splendide appartement inondé de lumière, avec une armée de domestiques à portée de sa voix, allait affronter l’insécurité des rues de Londres, en pleine nuit, parce qu’il ne voulait pas qu’elle fût exposée à un danger quelconque à cause de lui.

Cette conduite chevaleresque éveilla en elle, en dehors des sentiments de famille, cet instinct de dévouement qui se trouve dans tout cœur de femme.

— Je n’ai pu m'empêcher de vous entendre, dit-elle, en se rapprochant. Moi aussi, je me suis défiée de cet homme, absolument. Je suis sûre qu’il avait de mauvaises intentions. Mais je voudrais vous dire, cousin Charles, que

vous devriez rester ici cette nuit. Si vous quittez la maison, je la quitterai aussi.

Forsyth lui lança un regard reconnaissant.

— C’est ce qu’il y a de mieux à faire, dit-il vivement. Allons, ne soyez pas entêté, cher ami. L'homme a déguerpi, je pense. Eh bien, nous serons de pauvres gens si nous ne l’empêchons pas de rentrer, et je ne suppose pas qu’il essaiera. Rien ne s'oppose à ce que vous passiez une nuit tranquille ici, sans le moindre inconvénient pour Sybil, et demain matin nous pourrons voir à loisir ce que nous aurons à faire.

— Et ce que j’ai dit, je le ferai, ajouta Sybil avec fermeté. Si vous ne restez pas ici, j'aurai l’ennui d’aller chercher un hôtel en pleine nuit. Croyez-vous que je puisse supporter la pensée de vous enlever l’abri de votre propre toit ?

Beaumanoir hésitait;: dormir était bien tentant. Il sortit de la chambre et alla trouver Prince dans le grand hall d’entrée.

— Cet homme qui se donnait pour un détective est bien parti, n’est-ce pas? Vous en

êtes bien sûr? Vous l’avez mené vous-même jusqu’à la porte et vu partir ?

— Et verrouillé la porte derrière lui, Votre Grâce. M. Forsyth m'’est témoin que j’ai dû tirer les verrous pour le laisser entrer.

Beaumanoir retourna au salon.

— Vous êtes bien gentils tous les deux et je resterai ici, cette nuit seulement, dit-il. Je voudrais vous donner des explications, mais... je suis victime des circonstances.

— L’explication attendra, dit Forsyth d’un ton bref. Puis-je rester aussi ?

La permission fut accordée, naturellement, et Sybil se retira dans sa chambre, après avoir donné des ordres pour qu'on préparât deux chambres contiguës. Pendant ce temps, les deux hommes allèrent au fumoir boire un verre de whisky et fumer une cigarette. Mais ils restèrent silencieux, évitant par un accord tacite, la question qui les préoccupait. Alec n’avait qu’une idée, c'était que Beaumanoiïr eût une bonne nuit ; après quoi, il tâcherait de causer sérieusement avec lui.

Ils se séparèrent à la porte de leurs cham-

res situées au premier. Les fenêtres donaaient sur Piccadily où la circulation ne s’arrête jamais; rien à craindre de ce côté. Pourtant, Forsyth resta longtemps assis avant de se mettre au lit.Ne sachant d’où venait le danser pour le duc, il n’avait pas voulu recommander aux domestiques de bien fermer partout : mais le pas tranquille de Prince faisant sa ronde le rassura, et enfin il s’endormit.

Sybil, de son côté, à l’autre bout du corridor, avait plus de peine encore à trouver le sommeil. Le contraste des incidents de la soirée avec le calme habituel régnant dans cette maison bien ordonnée, l’avait troublée, pour ne pas dire alarmée ; c'était une nature saine, peu ou pas nerveuse ; pourtant elle était impressionnée. |

Pourquoi le duc était-il aussi anxieux de savoir si le faux clergyman avait réellement quitté la maison ? Et maintenant elle se rappelait trop tard qu’elle avait oublié de dire une chose très im)ortante : c’est que deux hommes s’étaient présentés en bas et qu’elle n’en avait reçu qu'un. Prince avait bien dit

que l’autre avait été renvoyé par William, le second valet de pied, mais ce domestique était un homme insouciant ; on ne pouvait compter sur lui, d’autant plus qu'il avait une passion malheureuse pour la principale femme de chambre. Sybil ne put chasser la pensée que l’autre homme, trompant la surveillance du valet de pied, était peut-être encore dans la maison, caché dans une des chambres inoccupées.

Elle ne put s’endormir ; une ou deux fois elle entr’ouvrit la porte pour regarder dans le corridor ; mais elle ne vit à la lumière vacillante de sa bougie que les deux rangées de portes fermées et s’efforça alors de fixer son attention sur un livre; la nuit s’écoula ainsi. Vers trois heures du matin, elle se décida à jeter encore un coup d’œil avant de se mettre au lit. .

Elle avait déjà empoigné le bouton de la porte, quand elle retira la main comme si elle avait été mordue par une vipère. Quelqu’un était dans le corridor, occupé à une besogne mystérieuse, c'était un léger bruit, incessant,

monotone, comme le bourdonnement d’une abeille. Retournant sur ses pas, elle baissa le gaz de sa chambre et souffla sa bougie. Puis, rouvrant sa porte avec précaution, elle avança sur la pointe des pieds dans le corridor. Le bruit devenait plus distinct et elle put se rendre compte qu’il venait de la chambre occupée par le duc. Elle ne se laissa pas le temps d’avoir peur; il fallait avertir immédiatement Alec et le duc, mais sans donner l’alarme au malfaiteur.

L'épais tapis amortissait ses pas ; en tâtant et comptant les portes, elle arriva à celle de la chambre occupée par Forsyth, à quelques pieds seulement de l’homme, absorbé dans son travail inquiétant. Sans perdre une seconde, Sybil frappa à la porte de Forsyth en l’appelant par son nom. Le bruit à la porte voisine cessa immédiatement et, à ce moment, il arriva deux choses; une main de fer saisit le poignet de la jeune fille en même temps que Forsyth ouvrait la porte de sa chambre dont il avait laissé le gaz allumé. La lumière projetée dans le corridor fit voir un homme en

habits râpés et en chapeau mou, maintenant Sybil d’une main, tandis que de l’autre :l cherchait à diriger son revolver sur Forsyth. Mais, à ce moment, apparut le duc en pyjama.

— Donnez-moi ce pistolet, dit-il froidement en braquant son revolver sur la tempe de l’homme.

Puis quand le malfaiteur fut désarmé :

— Maintenant, veuillez marcher devant moi jusqu’à la porte, que je vous mette dehors moi-même. Et vous deux, ajouta-t-il du même ton tranquille, vous m’obligerez beaucoup en ne donnant pas l’alarme aux domestiques pendant que je serai en bas.

— Je descends avec vous, dit Forsyth sèchement.

Sybil avait l’air plus qu’étonnée de l’attitude du duc ; courant à sa chambre chercher de la lumière pendant que l’homme était mis dehors, elle vit qu’un panneau de la porte avait été en partie coupé avec une petite scie à ressort, encore engagée dans la rainure.

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