SERVITUDE MILITAIRE
Les gens qui vivent du prêtre — en le mangeant — dansent depuis des années un pas assez peu respectueux sur le cadavre des œuvres militaires catholiques.
Pour les détruire, le gouvernement s'est appuyé sur les légistes qui, sur tous les toits des ministères et par toutes les lucarnes de la presse officieuse, miaulent au public les commentaires des justes lois dans un ton doux de chats qui rentrent leurs ongles afin de les mieux aiguiser.
S'il avait fallu compter, pour défendre les œuvres menacées, sur le zèle des évêques, courant après la politique comme les chasseurs après le lièvre, la cause aurait été bien malade. Heureusement, elle
avait un avocat qui depuis quarante ans la défendait avec le génie du zèle : c'est M. Tabbé de Laval, le seul aumônier militaire en France qui fut officiel et rétribué, le seul, autour de qui, les lois de 1875 et de 1880 aient passé comme un feu de mousquet autour d'un fort. Depuis, quarante-deux ans M. de Laval servait dans les armées de terre et de mer. Par la grâce de lois antérieures, son grade était sa propriété et les décrets nouveaux avaient présenté les armes devant la porte de sa cellule.
Pour savoir ce qu'était jadis un aumônier des armées de France, il faudrait avoir vu ce vieil homme dans son vieil appartement du donjon de Vincennes.
Le logis où s'est endormi ce corps de soldat est comme on n'en voit plus guère, même en province : en parfaite harmonie avec le personnage qui rhahitait, il tient un juste milieu entre la cellule du moine et le tournebride du lieutenant. Les livres fréquentent avec les épées et un revolver d'ordonnance protège un petit crucifix d'ivoire.
M. de Laval était un homme de taille médiocre, mais vigoureux et râblé lîomrae un vieux loup, dont il avait le poil hérissé.
Son visage accentué s'arrêtait dans un profil très ferme. Il avait le nez immense et busqué, un
nez de grande maison, et tout le visage^ depuis le front jusqu'au menton, semblait taillé à Tébauchoir, un ébauchoir qui pourrait bien avoir été un sabre de cavalerie.
Par le physique et par le costume, ce prètresoldat eût été digne du pinceau d'Hogarth : Tantique clémentine de velours qui cachait toute la tète et ne laisse voir que la face, semblait un casque dont le heaume aurait été relevé. Quatre ou cinq houppelandes étaient attachées les unes sur les autres par des boutons antiques, les mains qui sortaient à peine des manches trop vastes, étaient belles et les doigts, allongés comme des doigts de femme, avaient été superbement déformés par le port d'une épée. Tel était Thomme qui, en France, dirigeait les œuvres militaires catholiques et les maintenait sur le terrain légal, terrain qui est solide dans les sociétés régulières. L'homme est mort, l'œuvre survivra si les évèques ne la laissent pas choir.
L'œuvre paroissiale militaire est à Tusage des Français enfermés dans la caserne, maison où la loi de 1874 avait interné le culte religieux, tandis que la loi de 1880, par un texte précis, a rendu les soldats à la paroisse. La loi a supprimé Faumônerie officielle, soldée par l'État, mais elle n'a pas supprimé le droit et les moyens de reconstituer une aumônerie paroissiale libre, ce qui a été fait.
Dans cent cinquante garnisons de France, des prêtres attachés aux paroisses ont pris, sans inventaire, la succession ouverte des aumôniers militaires. Les soldats sortis après la soupe vont librement au presbytère ou chez un vicaire se réunir, causer, écrire ou jouer.
On ne peut pas pour cela les accuser de former un cercle, pas plus que Ton ne peut accuser les enfants du catéchisme de constituer un club. On ne peut pas leur reprocher non plus de mépriser la loi sur les associations illicites.
Cette antiquité, qui date du 10 avril 1834, n'est pas un meuble logeable ici. Les soldats se réunissent autour d'un prêtre de leur paroisse, comme des paroissiens qu'ils sont.
Ge droit ne leur était pas contesté tant qu'ils n'étaient pas soldats ; il ne leur sera pas contesté quand ils seront passés dans l'armée territoriale. Pourquoi leur serait-il discuté pendant leur service militaire actif? Les habiles, ceux qui dansent autour des mots et font de l'équilibre sur les marges du code, ceux-là disent que les règlements militaires défendent les associations de soldats. La réunion de toute une armée ne constituera jamais une association.
Mais, continuent les politiciens, toutes ces aumôneries sont des prétextes pour donner pieux asile aux séminaristes .soldats. Cet argument sin-
gulier ferait croire que la loi de l'abbé sac-au-dos avait pour but non pas de faire servir les futurs prêtres, mais de les empêcher de devenir prêtres en les faisant servir.
Pour entrer dans la pratique, que fait-on dans ces réunions paroissiales militaires contre lesquelles il sort des dénonciations de partout, comme il sortait des poux de Tinépuisable veine de Silla? On apprend au soldat le respect d'un chef, qui est Dieu, et on lui dit que les officiers sont les représentants de ce Dieu sur la terre.
Il est convenu que le colonel est un père. La loi, cette fille de M. Joseph Prudhomme, le dit du moins ; eh bien ! Taumônier tâche de remplacer la mère. Dans les réunions du soir il donne les objets nécessaires pour écrire à la famille éloignée : le papier, Tencre et souvent le timbre.
Alors, se pansent les plaies que la discipline a faites dans la peau tannée du paysan d'hier. Pour Tofflcier, le soldat est un numéro matricule ; pour le camarade il a un nom; au cercle seulement il s'entend appeler quelquefois par son prénom, comme on l'appelait là- bas, à la ferme.
De la politique on n'en fait pas, tandis qu'on en fait au cabaret, tandis qu'on en fait à la conférence anarchiste, où le petit soldat errant sera tenté d'entrer lorsqu'il sera sans le sou et sans abri.
Si Ton veut savoir ce que sont les directeurs des réunions paroissiales, il faut lire la liste des aumôniers réunis en assemblée générale à Paris, le 8 juillet 1891.
On trouve là les noms de cent cinquante anciens aumôniers des armées de terre et de mer ; tous ont fait plusieurs campagnes; quelques-uns ont fait toutes les campagnes depuis un demi-siècle. Les gens du pouvoir s'effrayèrent de leur réunion, ils réclamèrent en hâte le registre secret des délibérations. Voi^i ce que le ministre lut sur ce registre qui sentait un peu le tabac et beaucoup la poudre :
« Il entre dans les conditions indispensables de « la discipline dans l'armée que l'autorité militaire « ait le droit, reconnu par l'Église, d'obtenir de « ses subordonnés une obéissance entière et une « soumission de tous les instants. Même au point « de vue religieux, le soldat ne peut être respon- « sable des ordres qu'il exécute; c'est l'autorité « qui est responsable des ordres qu'elle donne. »
Quel général français oserait proclamer un ordre du jour aussi net?
Aussi M. de Freycinet approuva-t-il le compte rendu rédigé par les cent cinquante aumôniers^ présidés par M. l'abbé de Laval.
Cela n'empêchera pas un parlementaire quelconque de venir un de ces jours, avec des gestes de moulin à vent, un large bec de corbeau en
SOUTAWES POLITIQUES
questionner le ministre sur les cercles
oistre, s'il est en veine de courage, pourra
a courte réponse.
îs cercles militaires pour les soldats
it p&s. Je ne connais que des réunions
liée autorisées par l'article II de la loi
I pourra ouvrir le compte rendu de l'asdes aumôniers libres ; il racontera ce que
dans les assemblées du soir et il pourra
)r aux députés :
a ne vaut-il pas mieux pour les soldats
levenir des drôles en courant après des
ouvera sans doute un brave homme pour la Irlbune que les réunions paroissiales écoles politiques où l'on distribue les
. du Roi.
însi qu'on invente tous les jours des raisons
les les unes que les autres pour chloro-
^lise de France.
à Dieu, la Vaillante est plus dilflcile k en-
[ue ses chefs et, après l'abbé de Laval
reste encore de bons prêtres, bons soldats.