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AGENCE MATRIMONIALE

Au bout du faubourg Saint- Germain, entre la rue de Sèvres et la rue du Cherche-Midi, se cache une rue déserte et morne : c'est la rue de la Barouillîère. Dans cette rue, la nuit y avance chaque soir et le jour y retarde chaque matin. Entre des maisons tristes, éclate une porte cochère vert bouteille. Elle donne sur une cour fermée, à droite et à gauche, par de vieux bâtiments du dix-septième siècle.

Au fond de la cour, brille un chalet, très gai, tout couvert de porcelaines émaillées, tout doré sur tranches. Ce n'est pas un théâtre, c'est une chapelle. Et les vieux bâtiments qui l'encadrent, s'ils formèrent autrefois un hôtel de grande maison, sont aujourd'hui un couvent fin d'Église.

C'est là que vivent les Dames Auxiliatrices des Ames du Purgatoire. Le but de cet Ordre, le but

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officiel a cette splendeur que l'Église romaine, cette, millionnaire de beautés, donne à tout ce qu*elle couvre de son nom : des femmes, veuves ou jeunes filles, sacrifient leur vie à prier la nuit pour les morts et à courir le jour, de mansarde en mansarde, semer une charité discrète.

Les Dames Auxiliatrices portent, non pas le costume religieux, mais la robe noire et le chapeau en pagode, que les petites bourgeoises en deuil aimaient sous le règne de Louis-Philippe. Grâce à ce costume qui n*est ni monastique ni laïque, les Auxiliatrices peuvent aller là où la cornette de la sœur de charité ne saurait se montrer, chez les pauvres honteux et chez les pauvres haineux.

Le personnel se divise en deux catégories : les moteurs et les instruments.

Les instruments sont des filles belles et pieuses qui, vers trente ans, ont voulu cacher dans le sein de Dieu quelque amour trompé. Chair à martyre, elles vont, une fois leur dot reçue, mourir au fond de la Chine ou dans quelque lointaine colonie. Celles-là sont dignes de tous les respects, et si vous les trouvez dans la rue, saluez-les très bas; comme on salue au passage les victimes expiatoires.

Les moteurs sont d'un autre bois. Ce sont des veuves terribles, veuves qui, après des orages sans nombre, sont venues dans cette calme demeure continuer pour le ciel les agitations qu'elles eurent

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pour la terre. Celles-là ne vont pas voir les pauvres, ne vont pas en Chine ; amazones en retraite, elles ont d'autres cordes à leurs arcs. La Supérieure, aussi invisible que le tombeau de Mahomet, est une femme ignorante et lourde à qui son lieutenant, la Mère Saint-Pierre, ferait croire qu'un bœuf peut voler; et elle se mettrait à la fenêtre si on lui disait de s'y mettre pour voir passer cet animal fantastique.

La Mère Saint-Pierre, veuve du sculpteur Simard, est la femme qui reçoit. Un peu voûtée, comme si la multitude des emplois qu'elle occupe était une armure trop lourde, cette chanoînesse de l'atelier est belle encore. Elle porte sa tête comme un reliquaire, fait bien tomber les plis de son châle de laine et craquer ses souliers de maroquin noir: C'est un portrait qui marche, mais un portrait arraché à une galerie de 1830.

Deux jours par semaine, elle donne des audiences ; le vendredi, elle préside une réunion. Cette assemblée se compose de dames de tous les âges et de tous les mondes — de tous les mondes riches — qui viennent travailler en silence et écouter la Mère Saint-Pierre. Car, cette religieuse étonnante prononce des sermons et ses sermons sont des élans mystiques terminés par dés appels à la bourse des travailleuses. Elle est vraiment superbe à voir, la veuve du sculpteur, dans sa petite chaire, sa poi-

trine de volcan soulevée, le front labouré par les siUons de la vie, les pupilles agrandies, grosses comme deux balles, proies à frapper le cœur des auditrices. Haletante, palpitante^ Thaleine courte, la Mère Saint-Pierre monte vers Dieu, et, brusquement, redescend vers la quête finale.

Orgueilleuse et insolente comme trente-six cochers anglais galonnés d'argent, elle sent que tous ces cœurs de femmes lui appartiennent, à elle qui se vante parfois de diriger la conscience de Tarchevôque de Paris.

Le Jour de réception est plus curieux que le jour de réunion : de vieilles dames élégantes des*cendent de leur coupé ; et dans les anciens salons dont les lambris furent vert d'eau, — la couleur douce de l'espérance — dans les anciens salons, elles se rangent sur des sièges et attendent leur tour. De temps en temps, murmurent une ou deux toux, de ces toux de dévotes qui musiquent et qui flûtent.

Tout à coup, une jolie femme très élégante entre bruyamment et produit dans la salle l'effet d'un carrosse à six chevaux pénétrant dans une cathédrale. Alors, au fond de la pièce, sur sa croix, le Christ de grandeur naturelle, qui se tord en saignant, semble souffrir davantage.

Dans sa petite cellule, plutôt croulée qu'assise sur un fauteuil de paille, la Mère Saint-Pierre

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reçoit chacun à son tour. Mais elle ne parle plus de Dieu, elle ne parle plus de sainte Brigitte ; elle parle encore moins de sainte Catherine : elle prépare des mariages. Les vieilles dames lui amènent la clientèle et les jeunes veuves se conduisent elles-mêmes. C'est pour l'amour de Dieu et pour le bien des âmes que cette veuve prépare des unions. Jamais il n'est question d'argent, jamais il n'est question de commission. Le plus naïvement du monde, les familles tombent dans le piège de duvet tendu par l'habile religieuse. D'ailleurs, on n'est pas difficile sur le choix des fiancées, rue de la Barouillière ; et, l'an dernier, on voulait remarier une jeune divorcée, malgré les peines que l'Église édicté contre le divorce.

Mais un beau jour, quand le mariage est amorcé, la Mère Saint-Pierre ne reçoit plus : elle est malade, elle est alitée et elle renvoie ses victimes à la Mère Saint-Paul. Celle-là est laide, d'une rude laideur : son visage pâle et ravagé, ses bandeaux plats faits de chanvre roussi, ses yeux glauques, éteints, sous des lunettes sales, son nez épaté de léopard, ont une expression qui effraie. La Mère Saint-Paul est l'homme d'affaires de la maison : pendant que la Mère Saint-Pierre enveloppe les mères et les filles de ses tendresses, elle prend des renseignements sur les pères et sur les fils. Munie de son petit dossier, connaissant le fort et le faible de chacun,

elle trouve des inconvénients au mariage et, après de longues discussions, elle conseille aux familles une large aumône qui, remise entre ses mains, conciliera la faveur divine. Malheur à qui refuse ! Les dames lés plus aimées, les plus choyées par la Mère Saint-Pierre, valent, aux yeux de la Mère Saint-Paul ce que valent les écorces d'orange, quand Torange n'y est plus. Alors dans le vieil hôtel de la rue de la Barouillière, on se souvient que l'Église est une fille des catacombes et qu'elle a toujours en elle les noirceurs de son berceau. Seulement, les catacombes de la rue de la Barouillière sont plus riches que les catacombes romaines.

La Société a son banquier et son notaire, ce qui ne l'empêche pas de refuser l'impôt au fisc, sous prétexte de pauvreté.

Telle est la première agence matrimoniale catholique de Paris. Que Dieu protège l'auteur contre la colère de ses directrices, car s'il ne craint pas les hommes, même en robes, il a une sainte terreur des femmes, même en travesti Louis-Philippe 1

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