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MARTYRE PARISIENNE

Malgré une sympathie ardente pour les filles dévotes, femmes pour lesquelles la foule est d'une injustice superficielle et cruelle, malgré cette sympathie — ou cette passion — j'ai détaillé plus haut l'opérette lamentale du simili-couvent des Auxiliatrices. On est entré dans cette maison ou les agioteurs d'Église, déguisées en religieuses, prostituent, au milieu de toutes les affaires de ce monde et de l'autre, le Christ qu'elles pendent à leur cou, sans doute pour lui faire souffrir le martyre une fois de plus.

Mais, à côté de ces femmes qui, en récitant des prières, pensent plus au diable qu'au Bon Dieu, il y a celles qui, en pensant à Dieu, ne cessent jamais de panser les plaies humaines et, parmi ces plaies, choisissent les plus hideuses, les plus repoussantes pour des mains de femmes destinées à toucher des

fleurs, pour des yeux de femmes destinés à admirer le bleu du ciel.

Tous les Parisiens qui sortent le matin — - il y en a, paraît-il, — tous ont rencontré une voiture antique tirée par un cheval poussif et conduite par un vieillard en blouse. Ce carrosse qui a pu être un omnibus de famille et qui, veuf de carreaux, a mal fini, tournant en tapissière, ce carrosse contient une foule de caisses et de paniers, de la viande crue, de la viande cuite, des morceaux de pain déjà broutés, des bouteilles de vin à moitié vidées, et, au milieu de tout cela, une religieuse au sombre costume. C'est la voiture de la petite sœur des pauvres qui va d'hôtel en hôtel, de restaurant en restaurant, mendier les débris des tables riches pour nourrir les pauvres et les vieillards, les meurtde-faim, que la honte et la misère font grelotter dans les lointains greniers du Paris inconnu.

Chaque quartier a sa voiture et sa sœur qui s'en vont, l'une dans l'autre, faire leur quête quotidienne. La religieuse qui parcourait, il y a quelques mois, les environs des Halles, ne pouvait pas passer inaperçue. Le nom de la petite sœur semblait une ironie de la modestie, ainsi jeté sur cette femme dont la taille restait moulée pour les splendeurs de la soie, pour les orgueils du velours.

Sœur Marie de la Passion était une de ces filles qui poussent sur les ruines de l'aristocratie et fleu-

rissent sur celles de l'Église, comme les lis sur les murs croules.

La coiffe voulait être humble et pourtant dessinait sur cette tète comme le cimier d'un casque.

Sœur Marie de la Passion marchait dans ses gros souliers avec une majesté qui était presque profane, tant elle révélait la grande dame qu'aurait pu être la petite sœur.

Avant de porter son nom de religieuse, jelle avait appartenu au monde, sous un nom que les champs de bataille de la guerre et les champs de bataille des salons avaient rendu célèbre. Petite-fille d'un maréchal de France, fille d'une des mondaines les plus connues de l'Empire, elle avait poussé dans le milieu le plus cultivé, le plus ratissé, comme une rose mystique et sauvage.

Belle et fière, elle avait inspiré l'amour des hommes sans jamais le partager. Elle avait vu longtemps pleurer sa mère, loin d'un père dont la vie agitée effraya sa jeunesse comme épouvante l'inconnu. On lui avait à peine parlé de ce père, mais on le lui avait montré débauché, impie, contempteur de toutes les lois divines et humaines. Et il avait, en effet, tous les vices qui peuvent tenir en faisceau autour du cœur d'un gentilhomme.

M"" de C..., avait Tâme ardente: elle porta dans les pratiques de la vie religieuse, la flamme d'une jeunesse sans apaisement, et le monde la vit pour

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la dernière fois, le jour où elle prit le voile dans la blanche chapelle des petites sœurs des pauvres. Elle fut regrettée, car jamais elle n'avait été plus* helle qu'à l'heure où le Saint-Sacrement, du haut de l'autel, jeta ses rayons, comme un soleil, sur ce front courbé, pour l'accabler de sa gloire. Elle ne regretta rien et mit, sans un frémissement, à son doigt mince, l'alliance d'argent qui est celle du Christ. C'était le premier anneau de celte chaîne formée de devoirs pénibles qui devait se river dans le martyre.

Et maintenant, elle s'en allait heureuse, dans la carriole ecclésiastique, chercher les lambeaux de viande desséchée et les morceaux de pain déjà mordus.

Autour d'elle, elle inspirait un absolu respect, et les garçons des restaurants de nuit, habitués à servir d'autres filles, s'inclinaient devant cette fille de charité et parfois même l'aidaient à porter son lourd paquet.

Sœur Marie de la Passion était, au commencement de l'hiver dernier, dans la fleur mûrie de sa jeunesse. Ce n'était plus la jeune fille à la chair lumineuse d'émail fondu. Les privations avaient jauni cette perle de fraîcheur, près de laquelle les autres perles semblaient autrefois mates et grises.

Grands et réguliers, les traits avaient pourtant gardé leur noblesge, mais une noblesse doulou-

reuse. Us étaient hâlés par le grand air et semés de ces grains d'orge qu'on appelle les taches de rousseur. Les yeux seuls n'avaient pas changé en leurs larges prunelles d'un bleu si intense et si profond, que parfois ils semblaient noirs.

Le sens droit, perçant et supérieur, qu'on rencontre chez les femmes du monde, quand on n'y trouve pas l'opposé, avait fait donner à sœur Marie de la Passion la part de travail la plus pénible. Pour arriver dans les restaurants qui ne ferment qu'au matin, elle devait être levée la première et rentrer quand ses sœurs sortaient. Elle devait prélever son déjeuner sur celui de ses pauvres, et — on l'a su depuis — pour ne leur rien enlever, elle se nourrissait de ce qui restait au fond des assiettes, de ce que les mendiants eux-mêmes auraient refusé I

Le 15 décembre dernier, elle ne put sortir. Depuis huit jours, elle n'avait rien mangé. Un mal épouvantable dévorait le palais et la langue de sœur Marie de la Passion. Elle avait pris, en avalant les restes trouvés sur une assiette, un mal horrible, inconnu pour elle, mais que la science nomme d'un nom dont les jeunes gens sourient. La langue de la malheureuse fille était dévorée par un chancre envahissant ; le ferme et frais tissu de ses joues blanches et roses était meurtri par le mal et tombait en morceaux purulents.

Elle s'était plainte seulement quand la douleur

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et la fièvre avaient été plus forts que son corps de femme.

Le médecin appelé déclara qu'il fallait faire Tablation de la langue. L*opération ne réussit pas et, après des douleurs infernales ou divines, la petite sœur des pauvres est morte, le 5 janvier, à cinq heures du soir, au momeni où Tombre, croissant à chaque minute, tombait un peu plus du haut de la voûte blanche sur le lit tout blanc, sans rideaux.

Elle est morte pour n'avoir pas voulu donner aux pauvres les restes qu'elle trouvait dégoûtants pour eux, suffisants pour elle.

Ce martyre, à la première heure d'une année où ils seront rares, dans une ville où ils ne courent pas les rues, est plus beau peut-être que celui des moines qui vont finir en héros dans les pays sauvages. Ceux-là, au moins, ont une mort noble, digne de leur but et de leur vie.

M"«* de C..., elle, dernière branche d'un vieux chêne héraldique, est tombée sous la hache d'un mal ridicule, et son martyre a eu cela de sublime qu'il est resté presque inavouable.

Sur sa tombe, qui est un tertre de terre, orné d'une croix noire, les petites sœurs des pauvres, ses sœurs, peuvent poser une palme, et sur la croix elles ont le droit de faire graver cette épitaphe :

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