UNE LONGUE AMBASSADE
Chaque fois que M. Lefebvre de Behaine vient se reposer dans son château de la Gôraerie, on espère que le repos va être définitif et que notre ambassadeur est sur le point de subir une retraite à laquelle son grand âge et sa fatigue l'appellent depuis longtemps.
Dans le cas ou le vieil ambassadeur se croirait assez de vigueur pour remplir encore des fonctions publiques, le gouvernement pourrait lui offrir la la direction d'une caisse d'épargne, fonction à laquelle ses goûts et ses aptitudes rappellent.
L'un et Tautre de ces postes conviendraient fort à M. Lefebvre; mais la diplomatie qu'il pratique
depuis un demi-siècle lui aura moins réussi à lui et surtout à son pays.
Le député républicain qui demandait un jour pourquoi Ton n'avait pas un livre jaune sur les négociations de l'ambassade pontificale ne connaissait pas M. Lefebvre ou était un ironique.
On n'a pas écrit de livre jaune parce que M. Lefebvre de Behaine s'il est resté dans l'inaction près du Vatican, raconte en longues dépêches ses souvenirs de jeunesse diplomatique. Sieyès, à qui l'on demandait ce qu'il avait fait pendant la Révolution répondait : « J'ai vécu ».
M. Lefebvre, sans avoir l'excuse des grands orages, pourra répondre : € Je suis resté » .
S'il avait employé à faire quelque chose toute l'activité, tout le génie qu'il a mis à ne rien faire et à conserver son poste lucratjf, il aurait peut-être été un grand politique; mais il a peur des complications; il fuit les affaires; il se bouche les oreilles pour ne pas être renseigné et choisit des collaborateurs dignes de lui.
En arrivant à Rome, il trouva M. Baylin (de Monbel) plus homnàe de sport que diplomate et M. l'abbé Guthlin, et il a vécu flanqué de ces deux larrons.
Il manque de toutes les qualités nécessaires à un diplomate : la prévoyance, la nette conception des situations, la connaissance des personnes, la
décision et l'énergie lui font défaut. U ne voit jamais que les conséquences immédiates d'une affaire. Au lieu d'exposer les choses telles qu'elles sont, il s'efforce d'atténuer les incidents et il plaide près du gouvernement français la cause de tout ce qui est galimbertiste au Vatican. La vieillesse n'est pas la seule cause de la mollesse du diplomate : au moment de la prise de Rome par l'armée italienne les patriotes romains se livrèrent à la chasse des zouaves pontificaux. Un d'entre eux s'était réfugié chez le grand cardinal Pitra. Le prélat écrivit à M. de Behaine, alors chargé d'affaires. Après plusieurs jours, ne recevant pas de réponse, le cardinal s'adressa au général Gadorna. Le saufconduit fut immédiatement donné à notre compatriote.
Au bout de huit jours, M. de Behaine, fit déclarera S. E. Pitra, qu'il ne pouvait intervenir. Heureusement, le zouave était déjà loin.
Il trahit l'amitié de M^"^ Puyol, un diplomate de grande école qui est aussi un narquois dont la raillerie en actions a des traits féroces. M«^ Puyol, alors supérieur de Saint-Louis des Français, tendît plus d'une fois une main secourable au diplomate embourbé et jamais ne se vengea de la plus cruelle ingratitude qu'avec des armes fines comme des aiguilles.
Un jour par exemple, M. Lefebvre de Behaine
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ayant demandé un fauteuil dans le chœur de Saint-Louis des Français, Mk' Puyol donna Tordre de monter le trône qui servait jadis aux ambassadeurs du Roy.
Le dimanche suivant M. Lefebvre fut obligé de s'asseoir sous un dais fleurdelisé d'or, timbré de la couronne royale et soutenu par les mains de la justice.
Il faut ajouter vite que si le représentant de la France enfourchait, par hasard, une affaire pour la mener et la malmener, M»»^ Puyol venait charitablement à' Taide.
Tant que le supérieur de Saint-Louis ne fut pas victime des rancunes de son amiy les pèlerinages ouvriers ne causèrent aucun désordre. On a vu ce qui est arrivé en 1891.
Rome est une source d'informations : M. Lefebvre ne sait rien, ne voit rien. Dans le beau palais Rospigliosi, dont il compromet l'élégance sévère par une installation hurlante de peluche et de satins fanés, au fond de son bureau, 11 vit isolé dans une économie féroce. L'hiver, il se protège contre les vents glacés de Rome derrière un paravent de papier vert. Il reçoit les visites rares, un châle de laine tricotée sur les épaules, une couverture d'attente sur les genoux, et quand il exécute du coude son salut gêné, toute sa personne roule dans ce bizarre accoutrement.
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Dans les cérémonies officielles, lorsqu'il place sur sa poitrine, toutes ses décorations, les plaques et les croix n'obt pas Tair d'avoir là leur domicile légal.
Dans ce Français, il y a du Napolitain. Il n'a du rufflan, ni les mollets, ni les jarrets, ni la beauté, mais il en a l'impudence, le geste et l'âme.
Sa figure s'en va à la maraude ; large à droite, mince à gauche, elle est mal éclairée par des yeux dé lièvre effarouché.
Les moustaches sont faites avec des crins de brosse et le menton est orné d'une impériale qui est une flatterie pour les opinions du beau-frère, M. Frédéric Masson, le fidèle du feu prince Jérôme.
Longtemps d'ailleurs, l'ambassadeur de la R. F. forma dans Rome, avec M. Hébert et un prélat, le groupe le plus nombreux du parti jérômiste.
L'abeille est restée le symbole de M. Lefebvre. S'il ne l'a pas glissée dans les armes de comte que le Pape lui a données, la raison en est simple : là couronne palatine a été posée sur la tète de M. Lefebvre en 1872, après la chute de l'Empire, lorsque l'on voulut récompenser en la personne du chargé d'affaires les services rendus par d'autres.
Sous le règne de M. Lefebvre, les républicains sont inexcusables s'ils demandent la suppression de l'ambassade. Il n'y a pas d'ambassadeur. On trouve seulement, dans les escaliers du Vatican,
une chose falote, tremblante et repliée. De ce paquet sort un éternel cri :
« Qui va là? Hél ma peur à chaque instant s'accroU... « Messieurs : ami de tout le monde. »
Et cet homme, fait de peur comprimée, essaie parfois de plaire tout en gardant le plaisir de desservir. On ne peut pas dire ce qu'a laissé derrière lui ce Jourdain de la diplomatie démocratique Jourdain moins équilibré que l'autre et qui demande son Molière. On peut conter ce qu'il a vu accomplir. Pour ses débuts, il a sacrifié les intérêts de la typographie française en laissant donner le monopole des livres liturgiques à une imprimerie de Ratisbonne.
C'est lui qui fit livrer à notre ennemi Galîmberti, à, l'agent de Berlin, la grand-croix de la Légion d'honneur. Par contre, il abandonna aux mains itatliennes et allemandes le grand cardinal français qui s'appelait Pitra.
Dans l'afraire de la nonciature de Chine, nous perdions notre influence et nos droits sans le courage de M. de Freycinet qui enfin éclairé se conduisit en ministre des beaux temps.
Les catholiques qui vont à Rome ne peuvent apercevoir l'ambassadeur; ils sont reçus par un abbé plus ou moins diable d'abbé, qui les traite en gêneurs. *
M. Lefebvre de Behaîne semble ignorer que la Propagande est le premier bureau d'informations du monde. Le Vatican ne lui annonce rien : on ne le craint pas, on ne l'aime pas.
Pour le protectorat tunisien, nous aurions été dupés si le cardinal Lavigerie n'avait pas fait un sauvetage, et enlevé brusquement tout espoir de prima tie sur la côte d'Afrique, à l'archevêque de Malte.
Les ambassadeurs étrangers veillent aux nominations de cardinaux, les prévoient, les empêchent ou les préparent : M. Lefebvre ignore huit jours d^avance la date des consistoires !
Un jour pourtant il a sauvé ce Gapitole qui est Saint-Louis des Français. Il s'est, en cette affaire, privé d'un prélat de taci et d'esprit pour se charger d'un petit abbé qui connaît mieux la Russie que l'Italie. Ce protégé de l'ambassade a si bel air qu'un cardinal disait :
— « M. d'Armalhac célèbre toujours sa messe comme s'il relevait d'interdit. »
C'est dans l'intimité de ce saint personnage que vit notre ambassadeur. Les deux sont des repentis et peuvent causer d'un passé qui a été agité s'il n'a pas été brillant.
Le saint personnage n'a pas toujours été le Behaine édifiant qui, sous les espèces d'ambassadeur
de la République française, fait aujourd'hui l'admiration de la Curia* •
Sa jeunesse aurait été, dit la chronique, assez élégante et, il Taurait prolongée jusqu'à un âge relativement avancé.
Aujourd'hui M. Lefebvre travaille à ramener à Dieu les dames qu'il connaît ; il les exhorte à l'imiter, à faire le sacrifice de tout ce que le temps à déjà enlevé, à s'inspirer de cet esprit d'ordre qui le guide même dans les choses du salut éternel et à savoir tirer parti de l'outrage des ans. Il leur enseigne l'art d'accommoder pour le ciel les restes de cette vie, et d'offrir à Dieu tout ce dont le monde ne veut plus.
rtt