‹ Soutanes politiquesChapitre 19 sur 38 · LES OUVRIERS AU VATICAN · texte numérisé non relu

LES OUVRIERS AU VATICAN

En septembre 1891 fut annoncé le pèlerinage à Rome de vingt-cinq mille ouvriers français. On apprit un beau soir qu'ils étaient arrivés dix mille. Les autres n'étaient pas morts en route; ils étaient simplement restés chez eux. On avait mal compté. Les organisateurs avaient fait une erreur, une double erreur même ; car sur les dix mille pèlerins, on trouvait à peine deux mille ouvriers. Le reste se composait de petits bourgeois, d'abbés en vacances et d'imprésarios en travail.

Tout pèlerinage traverse deux périodes : la militante et la triomphante, celle de la préparation et celle du voyage. Le voyage appartient à la grande[histoire, à celle que le télégraphe raconte, les préliminaires sont moins connus.

Son Éminence laïque, le cardinal Albert de Mun et Mg'^Langénieux, son brosseur, avaient déjà orga-

nisé plusieurs caravanes populaires vers Rome. Us avaient conduit au Vatican des cargaisons d'ouvriers bien frottés, bien lavés, de ceux qui travaillent les jours du pèlerinage, comme les ouvriers de grèves travaillent les jours d'émeute.

Mais l'encyclique de Léon XIII et le mouvement tournant des évêques, inspirèrent à MM. de Mun et Langénieux une grande idée : Pourquoi ne pas faire un pèlerinage monstre, un pèlerinage à la Barnum, pour servir les intérêts de la Monarchie compromis au Vatican ?

Il s'agissait de traiter les affaires des Princes sans éclat, sans embarras, sans vitres brisées.

Ouvriers et patrons furent choisis, triés sur le volet.

Les journaux dévoués eurent mission d'annoncer le but officiel du voyage : une manifestation de reconnaissance aux pieds du Saint-Père pour son encyclique.

Quand le cuvier fut bouillant d'enthousiasme, on y jeta, tête la première, le jeune duc d'Orléans et l'on annonça que le fils du Comte de Paris prendrait part à la petite manifestation, Ms*^ Langénieux triomphait, M. de Mun était satisfait, quand le comte Lefebvre, ambassadeur de France au Vatican, vint refroidir toutes les ardeurs : il expliqua en tremblant au Pape la manœuvre secrète, et Léon XIII déclara que si le plus petit prince se cachait ou se

montrait parmi les ouvriers, les portes du Yati* can resteraient closes.

Le Jeune duc d'Orléans se consola d'un mot fort Régence : « Eh bien ! dit-il, si Ton ne veut pas de moi au Vatican, j'irai au Quirinal ».

Les commanditaires de l'entreprise — commanditaires est au féminin — eurent le chagrin plus lourd. Le comte de Mun fut accusé de duplicité. On lui reprocha d'avoir tout prévu, d'avoir prévenu l'ambassadeur, trahi la Monarchie, trompé Msi^Langénieux. On ne parlait rien moins que d'arrêter les frais et le modeste archevêque, tout humble, tout contrit, semblait de cet avis.

11 fallut réloquence du grand gentilhomme d'Église, pour démontrer que le premier projet avait toutes les qualités de la jument de Roland, laquelle les avait toutes, mais était morte. Or, M. de Mun n'aime pas à remorquer des cadavres; voilà pourquoi le pèlerinage s'est fait sans princes.

L'archevêque de Reims en fut quitte pour mettre & ses rêves une feuille de vigne et M. de Mun en a profité pour mettre à ses idées une couronne de lauriers.

Le voyage prit une couleur indépendante et démocratique qui fit pleurer l'archevêque et sourire le comte.

C'est que Ms' Langénieux est un enfant g&té, resté enfant de la maison d'Orléans. Les Princes

l'ont jadis pris par le menton, pour le faire nager sans péril à travers les honneurs, et jamais ils n'ont abandonné leur protégé.

Curé de Saint-Augustin & Paris, W^ Langénieux avait montré la frivolité pieuse et la mondanité ecclésiastique qui conviennent & cette paroisse. Il cachait l'indigente nudité de son esprit, sous une magnifique enveloppe de bienveillance et de courtoisie. Des influences heureuses le servirent, et il monta toujours, n'oubliant pas ses premiers amis.

Esprit à répétition, qui croit sonner son heure et sonne celle de tout le monde, il se mita faire du socialisme chrétien, et fut chargé de servir de frein à M. le comte de Mun.

La tâche était difficile ; le grand orateur catholique appartient à la branche cadette dans la famille des hautes intelligences. Il apparaît comme un chat qui a fréquenté les arcades des académies romaines et tout à coup il fait entendre un miaulement de tigre dans les jungles du parlementarisme.

Il fuit entre les mains des autres, parce qu'il fuit entre les mailles de son propre esprit.

Il a des élans de courage et des bonds de terreur.

Tantôt sa belle main manie une belle épée ; tantôt cette main fausse la lame, ou la brise.

Celui que ses iidversaires attaquaient en le saluant comme les Français saluaient les Anglais à

Fonlenoy, celui-là est devenu presque Italien. Il s'est rendu digne d'appartenir au pays où les poisons sont toujours mêlés aux parfums. Mais il a une qualité sans envers : il connaît si bien le maniement des hommes que même en les traitant d'imbéciles, il sait se faire aimer par eux. Il a le génie du charme.

Il séduit, il entraîne; et voilà comment il a pu mener à Rome, pour le seul bien de ses œuvres, des hommes qui croyaient y aller pour la seule gloire de la Monarchie. Son but a été d'éblouir le Pape, de flatter le grand vieillard, de donner un gage à la Papauté. Mais il a échoué.

Ces hommes naïfs, ces Français ardents virent passer avec terreur le tourbillon de la diplomatie italienne, ils eurent plus mal aux yeux qu'au milieu des tourbillons de Tatelier.

Ils apprirent à leurs dépens que la grande lutte entre le Vatican et le Quirinal est une simple querelle de voisins. Ils virent le prisonnier du Vatican prier, le plus courtoisement du monde, le préfet du roi de protéger les pèlerins.

Dans un mouvement d'enthousiasme, l'un d'eux écrivit sur un registre du Panthéon : « Vive le Pape ! »

Il ne fut pas étonné d'être expulsé par le roi Humbert. Mais il resta stupéfait de voir le Pape approuver le Roi et ne s'agiter de l'incident

que pour envoyer promener les pèlerinages ouvriers de Tavenir.

Les brebis de M. de Mun n'eurent pas, au retour, la subtilité de faire la réponse que fit jadis un protestant anglais rentré dans son pays, après une bruyante conversion dans Rome :

— « Vous avez donc vu de bien belles choses? lui demandait une dame.

— « J'ai, au contraire, vu tant de faiblesse, tant de désorde, que j'ai compris combien était forte la religion catholique, pour résister depuis des siècles au gouvernement de ses chefs. »

L'œil des ouvriers français ne porta pas si loin, et je ne crois pas que les mandements apoplectiques de Ms'^ Langénieux leur aient ouvert les yeux.

Par (contre, ces hommes primitifs ont dû se demander pourquoi on leur a fait visiter toutes les chapelles et toutes les ruines de la Rome chrétienne, sans les mener au tombeau de Pie IX. Ils n'ont pas compris comment les combinaisons diplomatiques ont empêché d'adresser un pieux souvenir au Pontife qui aima la France et les Français sans préméditation, sans but intéressé.

Page 1