‹ Soutanes politiquesChapitre 23 sur 38 · LE TESTAMENT DU PAPE · texte numérisé non relu

LE TESTAMENT DU PAPE

Léon XIII aurait remis à une commission de prélats son testament politique, et le cardinal Monaco La Valetta y serait désigné comme pape futur.

On sait très bien d'où partent ces flèches ; mais on ignore la main qui les envoie. Ce sont là jeux du Vatican : quand le soleil est trop chaud, quand le travail n est plus possible, on se met à faire des prophéties et à faire des pronostics.

Je me trompe, on les cueille dans Tair. Le mal est qu'on donne à ces idées ambulantes la forme d'informations précises, en un pays ou rien n'est précis.

Il est peu probable que le Pape ait remis son testament à une assemblée. Il est probable que Sa Sainteté en a fait un, plusieurs peut-être successifs et contradictoires Enfin, il est certain que dès

le début la sympathie de Léon XIII appartenait à S. E. Monaco La Valetta et qu*elle a diminué récemment.

La tiare n'est pas une couronne héréditaire. Ce n'est point un bijou d*opéra que le ténor d'hier lègue au soprano de demain. Le Pape n*a pas le droit d'élire son successeur. Ce privilège appartient aux cardinaux réunis en conclave autour d'un cercueil, celui de Léon XIII. Tous les catholiques qui ne sont pas cardinaux, c'est-à-dire éligibles, souhaitent sans doute que ce grand événement ait lieu le plus tard possible.

En attendant, aucune loi n'interdit au Pontife régnant de léguer un conseil supérieur à la troupe de ses conseillers ordinaires : on a ^u un pape désigner trois princes de l'Église au choix du conclave futur, et Ton a vu ces trois oints monter successivement et glorieusement sur le trône de Pierre.

La nouvelle publiée restait donc intéressante, elle prouvait que l'esprit de Léon XIII était dès lors tourné vers un avenir qui sera pour lui la fin.

Elle démontrait aussi qu'une évolution s'était faite dans Tâme du Pape. La genèse de ces sentiments nouveaux est curieuse à suivre.

— « Si Léon XIII n'est pas le père de la Triple Alliance, il en est l'oncle », disait, il y a quelques années, un diplomate très renseigné.

Le mot était juste : l'influence du chef de l'Église

a seule pu décider une première fois l'empereur d'Autriche, dont Fàme est pétrie de chevaleresques sentiments, à entrer dans une alliance que son honneur et peut-être son intérêt lui fermaient.

Mais, au temps de la première signature du traité, Léon XIII ignora une clause secrète alors, publique aujourd'hui. En se rajeunissant, la Triple- Alliance, mauvaise fille, a lâchement abandonné le Vatican, sans réserve, sans pudeur, avec cette superbe indépendance de cœur qui est épidémique chez les nations.

Ce fait connu a ôté au Saint-Père bien des illusions sur les autres et sur lui-même. Les Journaux du parti pieux ont reçu Tordre de combattre la Triple Alliance renouvelée: ils l'ont attaquée avec le sabre qu'ils avaient forgé pour la défendre. En même temps Léon XIII a eu peur, de ses anciens favoris. Il s'est souvenu d'avoir pendant plusieurs années préparé pour la tiare un cardinal qui un beau jour avait dit :

— « Si le Saint-Père devait rompre l'unité italienne pour reprendre son pouvoir, je préférerais qu'il restât prisonnier au Vatican. »

. Le Pape n'a pas davantage oublié la fin étrange de ce cardinal bien-aimé, et comme le Pape croit en la justice divine, il s'est demandé si cette mort n'était pas un avis tombé de très haut.

Il a cherché autour de lui et il a fait entre son

âme italienne et sa volonté chrétienne une conciliation : ses yeux se sont fixés sur la figure du cardinal Monaco La Valetta. Voilà pourquoi ce prélat est appelé dans Rome le cardinal blanc. Il méritait déjà ce surnom par la pureté de ses mœurs et rhonnôteté pâle de sa vie sans ardeur.

Un examen public soutenu devant le pape Pie IX mit, dès ses débuts, en évidence Ws^ Raphaële Monaco La Valetta, aujourd'hui doyen du Sacré-Collège des cardinaux, cardinal-évêquç d'Ostia et Velletrie, grand pénitentier apostolique et président de la Propagation de la Foi.

Né en 1827, il était, à vingt-cinq ans, prélat attaché au Saint-Office. Déjà, derrière ses lunettes énormes, sous une large calotte de velours, il avait la pose et le physique d'un grand inquisiteur. Il préférait pourtant à la pratique des affaires de disciplines, l'étude des hautes questions métaphysiques, et il reçut avec bonheur la pourpre qui, dès 1868, lui rendit la liberté.

Devenu vicaire général de Sa Sainteté à la mort du cardinal Patrizzi, il revint alors à ses premières amours, la Congrégation du Saint-Office. Président de la Propagation de la Foi, il jouit d'une énorme influence dont il use pour faire faire le silence autour de sa personne. D'aucuns prétendent que ce procédé est le meilleur pour préparer une candidature à la tiare.

M?"" Monaco, sans être de grande maison, apartienl à la vieille noblesse italienne ; s'il entre au Vatican, il n'aura pas besoin, lui, de donner à feu son père des lettres posthumes de noblesse.

Ce sujet rintéresse d'ailleurs fort peu ; rien en lui ne révèle le gentilhomme sous le prêtre : la tête est petite sans être fine ; le corps semble ployé par le travail et le regard sans flamme tombe plus souvent vers la terre qu'il ne s'élève vers les sommets. La soutane n'a pas les fins plis d'une toge praticienne. L'ensemble est celui d'un chanoine fort occupé des soins de sa charge plus que celui d'un cardinal appelé au gouvernement du monde chrétien.

Cependant le sourire est bienveillant; l'accueil polF, même courtois, révèle surtout la timidité, une timidité que tout jette dans l'épouvante.

Longtemps le cardinal a passé pour un mécontent parce qu'il s'était réfugié dans le travail aride des congrégations. La liste de celles dont il fait partie remplirait une fort belle pierre tumulaire et il trouve le temps de ne jamais manquer une séance.

Le nouveau Benjamin de Léon XIII est un théologien ou plutôt un dictionnaire vivant de théologie. Son cerveau est un vaste magasin de doctrines : il a oublié de faire l'étalage. Portée par lui, la blanche soutane risque de paraître grise.

On lui reproche à Rome iieux choses ; une vertu, sa rigidité de principes ; elle pourra lui nuire ; un défaut, son économie ; il pourra déplaire aux courtisans, mais il restaurera les coffres du Vatican.

L'intelligence du cardinal n'est faite pour effrayer personne : elle laissera de la place aux jeunes ambitions, elle n'épouvante pas Léon XÏII, qui désire un successeur assez pâle pour donner à son propre règne un éclat de soleil.

Le cardinal Monaco a une dernière qualité qu'il ne faut pas oublier : son âge est assez avancé — il est né en 1827 — pour ne pas faire craindre un trop long règne. Les électeurs ne seront pas insensibles à cette considération.

On ne peut pas dire qu'il haïsse les Français. Il les craint comme il craint le diable. La Cour impériale, où il vint jadis, lui fit l'effet d'un enfer avant la lettre (1).

L'élu de Léon XIII n'aura certes rien à craindre des gouvernements étrangers. Le temps est passé où les puissances préparaient l'élection du Pape par de lointaines menées diplomatiques.

Les cardinaux français arriveront au Conclave sans instructions, sans conseils. On leur proposera

(l) Le cardinal Monaco est aujourd'hui fort malade (juin 1893.)

un homme qui n'est pas un épouvantail, — les aigles seuls sont des épouvantails. Ils Taccepteront et s'inclineront volontiers sous une houlette qui ne risque pas de se changer en bâton.

Un. seul point noir pourrait être signalé dans l'horizon pontifical de S. E.. Monaco : jusqu'ici il avait d'autant plus de chance qu'on parlait moins de lui. Il a quitté l'ombre douce pour s'exposer au soleil chaud qui pourrait bien le fondre.

Il serait curieux que le testament de Léon XIII eut le sort du testament de Louis XIV. Il serait du reste possible que le Pape-diplomate eût dicté ses dernières volontés afin d'être sûr qu'on ne les exécutât jamais.

Le vieillard doit connaître les hommes.

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