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LE CARDINAL PAROCGHI. — UN AMI DE LA FRANCE

Au milieu de la Curie romaine, parmi les vieillards fatigués, dans celte ordinaire assemblée d'intelligences qui s'éteignent sans avoir brillé, le cardinal Parocchi se détache étrange et séduisant, étrange comme une énigme, séduisant comme un beau lutteur.

L'illustre Gibbons, Tarchevêque de Baltimore, qui doit savoir mesurer les grands esprits, si les pairs se jugent entre eux, Gibbons disait un jour:

— « Usr Parocchi est le seul personnage que j'aie vu à Rome. Il fait de la politique avec piété et de la piété avec politique. »

L'homme dont on parle ainsi serait curieux à

peindre, même s'il n'était rien dans le présent, même s'il ne devait rien être dans l'avenir.

Lucido Parocchi est cardinal-vicaire, remplaçant le Pape prisonnier dans les fonctions d'évêque de Rome. Il était, en outre, président du Comité des fêtes jubilaires, et ses ennemis prétendaient que cette charge lui avait été donnée pour qu'il eût la responsabilité d'un échec certain. La combinaison, si combinaison il y a eu, a reçu du cardinal un fameux croc-en-jambes, car le Jubilé a été un triomphe.

L'homme dont l'habileté fixe l'attention de tous les spectateurs du théâtre ecclésiastique, cet homme habite via délia Scrofa, un palais dont la large simplicité encadre très bien le personnage. A portrait austère, cadr« austère.

On pourrait tailler trois hommes admirables dans ce prêtre court et gros, aimable et bienveillant, qui paraît simple, tant il est compliqué.

Le vicaire général du Pape est un noble évêque, doublé d'un diplomate expert, et complété d'un spirituel lettré.

Il collectionne les qualités, comme un autre cardinal célèbre collectionnait les bagues, et son habileté concilie des vertus irréconciliables qui, chez d'autres, tourneraient en défauts par leur enlacement, à moins qu'elles ne tournassent plus mal.

Voici d'abord Tévêque ; vous le trouverez tous les jours dans son palais de la rue délia Scrofa, au milieu de la vieille Rome ; un escalier large, mais assez mal tenu, conduit à une antichambre où quatre chaises courent les unes après les autres. Deux grands salons montrent leur enfilade, éclairée par des lampes de faïence peinte. Les plus beaux ornements du plus beau des deux salons sont des vases chargés de fleurs artificielles placées sous un globe.

Dans ce décor défile chaque jour une foule de visiteurs. Il plaît au cardinal de recevoir tous ceux qui se présentent; ceux qui viennent demander l'aumône d'une pièce de monnaie, ceux qui viennent implorer Tobole d'un conseil. Après chaque visite, révêque ouvre lui-même la porte de son bureau et accueille avec un sourire « le premier à passer », que ce premier soit un prélat superbe ou une mendiante loqueteuse. Aux heures où révêque ne reçoit pas, il fait des cours, des conférences, des sermons, donne des bénédictions et des confirmations. Il est partout, dans les basiliques et dans les chapelles, chez lui et au Vatican. Il appartient à toutes les Congrégations, travaille dans toutes, et le soir, rentre sans fatigue dans le modeste intérieur que dirige sa sœur, une sainte femme qui croit en un double Dieu : Celui du Ciel et celui qu'elle appelle son frère.

Il a cette simplicité et cette rondeur qui mettent à Taise les plus modestes. Mais, dans son regard et dans Tare de sa bouche, une incroyable et inquiétante ironie se devine.

Il y a quelque chose de très césarien dans ce large profil, dans cette masse de cheveux noirs, blanchis aux tempes, comme sont parfois rayées les épaisseurs de Tébène.

Quand on regarde ce prélat, on est tenté de se demander ce qu'il aurait été s'il n'était pas devenu un saint homme. Il existe des prêtres excellents qui, s'il n'étaient pas prêtres, ramperaient sur le sol comme des lianes tombées. Celui-là, où qu'il eût été placé, se serait élancé haut, arbre superbe dans la forêt des hommes.

Il est de ceux qui sont faits pour commander aux autres et qui naissent chefs, là où les hasards de la vie les jettent.

Le cardinal-vicaire passe à Rome pour voisiner avec le génie.

Il a sur toutes les questions de doctrine ou de fait, des idées précises et personnelles. Son activité matérielle est étonnante. Il fait son métier d'évêque, et, par surcroît, prononce tous les dimanches un discours à l'église Saint-Étienne- Entre temps, il se tient au courant du mouvement intellectuel de la catholicité, lit tous les livres qui paraissent et trouve le temps de donner des.au-

diences sans fin, que l'auditeur trouve toujours trop courtes.

Si révêque, en Ms' Parocchi, se repose parfois, le diplomate n*a pas le droit de dormir un instant. Les. difficultés s'entassent autour de lui et il sait faire de cette accumulation une colonne où s'appuie son génie.

Les premières difficultés viennent du clergé romain, le plus terrible qui soit au monde. Dans une ville où chaque prêtre a un bout de prélature sur le dos et un paquet d'orgueil dans l'âme, chacun cherche à éviter l'autorité et à se réfugier dans une de ces charges de cour, dans un de ces canonicats, qui forment des diocèses dans le diocèse, pour échapper à la main du cardinal-vicaire.

Les difficultés du côté du Vatican ne sont pas rares non plus : le Pape voit sans enthousiasme l'influence de son vicaire grandir, monter et tout envelopper. Chaque jour, dans l'entourage du Saint-Père, quelque Pérugin en détresse trouve une humiliation nouvelle pour le cardinal. Des exemples seraient nombreux de ces vexations quotidiennes, piqûres à venin dont l'aiguille des petits esprits gratte le bronze des belles intelligences. Citer ces détails, c'est entrer dans la cuisine des sacristies, c'est conter l'histoire de ce prêtre romain qui, Tan dernier, avait été interdit par le cardinal pour quelque aventure de servante à l'âge trop

peu canonique. Cet abbé fit appel au tribunal de l'Inquisition, qui profita d'une absence du cardinal pour acquitter le coupable; le prêtre fut remis dans son emploi, le traitement lui fut rendu, une indemnité même lui fut payée.

S. E. Parocchi accepte ces incidents avec le calme des grandes convictions qui sont la base des puissantes résignations. C'est à peine si parfois il sort rironie, la meilleure des armes dans une milieu où Ton se bat à coups de nuances : au mois de janvier dernier^ les journaux avaient annoncé le départ du cardinal-vicaire, comme ils le prédisent aujourd'hui. Pendant une réception oîi le Sacré- Collège entourait le Saint-Père, Léon XIII dit tout à coup à son Vicaire :

— Vous n'avez pas lu, monsieur le cardinal, les articles de journaux .où Ton annonce votre démission.

L'entourage souriait déjà, comme l'on sourit à Rome, comme le vieil Houdon a fait sourire Voltaire. S. E. Parocchi tourna vers le Saint-Père ses petits yeux d'oiseau pris et effarouché, puis répondit :

— ce J'ignore ce dont veut me parler Votre Sainteté. Je né lis aucun journal ; les soins de mon diocèse ne m'en laissent pas le temps. »

Ces difficultés intérieures, ces querelles de ménages religieux sont de petites pluies à côté des

tempêtes que soulève la question romaine. Si le cardinal- vicaire n'était pas le plus souple des intransigeants, il aurait été pris cent fois entre cette enclume et ce marteau qui sont le Quirinal et le Vatican.

Ici les ennemis de TÉminence ont beau jeu. Us prononcent les grands mots de duplicité, oubliant que le coupable est celui qui trahit, non pas celui qui temporise. Or, voici un fait entre mille pour prouver comment agit Tévéque de Rome. Le jour de sa nomination, il reçut le comte Campallo, alors chef des conciliateurs catholiques. L'entrevue fut longue. Le lendemain, le duc Salviati, qui dirigeait les intransigeants, ne fut pas beaucoup plus bref dans une visite secrète.

Peu après, les deux rivaux se rencontrèrent.

— J'ai vu le cardinal-vicaire, dit le duc.

— Moi aussi, répondit le comte,

— Il est tout avec nous.

— Il m'a fait les promesses les plus positives.

— Vous vous trompez : il nous a donné des gages.

Les deux interlocuteurs disaient vrai. Le cardinal avait su les bercer l'un et Tautre. Depuis dix ans, il joue ce jeu savant ; il ne ment pas d'ailleurs : il dit toujours la vérité, mais la vérité bien arrangée, bien habillée, la vérité ombrée et voilée. Ses opi-

nions et ses paroles s'accordent d'ordinaire, mais savamment, comme les cordes.d'une lyre.

Au milieu de ses calculs les plus compliqués, dans le dédale de sa politique algébrique, le cardinal n'a pas perdu la franchise. C'est un obus qu'il sait tirer. Dans la conversation, il blâme ce qui lui semble blâmable avec la hardiesse d'un vaillant lutteur, avec la plaisanterie d'un homme d'esprit, qui n'est jamais pédant.

Et toujours le cardinal reste un lettré de belle école. Ce politicien, qui va de pair avec les plus forts, a toutes les délicatesses d'esprit qu'aurait un poète désœuvré. A la cime de ses phrases brille cet éclair que, nous, Français, nous appelons le Mot et que nous aimons par dessus tout.

Le cardinal a beaucoup écrit, et si ses livres ne sont pas toujours des œuvres organisées, ils sont comme des chantiers où cet homme d'action a posé ses idées.

Derrière le théologien, l'historien et le polémiste se trouve toujours l'ami des belles phrases, l'expert es toutes littératures. Aussi, dans un dîner d'évêques français, à Rome, W' Parocchi brilla-t-11 par sa connaissance de nos auteurs. Il y eut de nos prélats qui prirent en cette occasion une bonne leçon d'histoire littéraire française.

S. E. Parocchi parle volontiers des choses de France ; il en parle avec sympathie et s'il monte

jamais sur le trône de Pierre, cette heure consolera les catholiques français de beaucoup d'heures cruelles. On a voulu faire passer le prélat pour le candidat de la Triple-Alliance, on s'est trompé : la vérité est que l'empereur d'Autriche a pour W Parocchi une admirative sympathie. Lorsqu'il s'agit des choses d'Église, François-Joseph se retrouve et son opinion reste celle de l'empereur très chrétien, non pas de l'occasionnel allié des protestants HohenzoUern. /

S*il est question de la France, tout l'êlre du cardinal semble s'éclairer d'un feu secret, d'un feu qui brûlerait dans la moelle de ses os :

— « Il n'y a pas de pays, disait-il à un visiteur, qu'il faille plus aimer et où il faille apporter les intentions les plus pures. Ce que doit vouloir la Papauté pour la France, c'est la plus haute dose de liberté, dans la plus large enceinte de sagesse. L'Église ne doit être à personne en particulier, mais elle doit appartenir à tous en général.

« Elle peut faire le plus grand bien en France, si elle comprend et fait comprendre que, non seulement elle ne désire pas renverser les institutions établies, mais encore qu'elle doit souhaiter le maintien des hommes au pouvoir, pourvu que ces hommes laissent à l'Église la liberté de régner sur les âmes.

« L'Église de France a fait une grande perle

dans le cardinal Lavîgerie ; je crois que sur le continent africain, ce Français avait semé beaucoup pour son pays. D'autres avaient conquis, lui avait séduit, et dans cette mission, la Papauté l'avait grandement aidé. Ce n'est pas sans obstacles que réminent défunt avait été créé Primat d'Afrique. L'archevêque de Gênes, celui de Pise, un autre encore en Sardaigne, prétendaient à cette Primatie. La Papauté a compris qu'il ne s'agissait d'ailleurs que de titres et elle a fait une réalité au profit de la France*

« En Afrique, le cardinal Lavigerie avait fait œuvre d'ensemble et d'harmonie ; il aurait peutêtre fallu qu'il portât dans la politique générale les mêmes admirables qualités. Le fameux toast avait trop surpris dans un pays où surprendre n'est pas prendre.

« Quoi qu'il en soit, la France a perdu un grand patriote, un homme qui me faisait penser au mot de Dante : « Il ressemblait au lion qui se met au repos. »

Nul ne sait, d'ailleurs, ce que l'avenir réserve h l'éminent Parocchi. En parlant de lui on peut seulement répéter ce que l'on disait de la Sainte- Ampoule : chaque fois que l'on croyait avoir épuisé la fiole sacrée, on la penchait et des gouttes précieuses tombaient encore, tombaient toujours. Le cardinal Parocchi est un homme à surprises. Sous

le règne d*un Pape, qui prend la succession de feu M. Baudrillart et fait aux Français des cours d'économie politique, le vicaire de Rome se réfugie dans la présidence de poétiques concours eii l'honneur du Tasse.

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